Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)
Part 21
Au milieu de ses incertitudes et de ses douleurs, MADEMOISELLE apprit que l'on parlait de lui faire épouser le duc de Lorraine, afin d'arranger le différend qui existait entre ce prince et le roi de France. Cette circonstance lui parut favorable pour instruire Lauzun des projets qu'elle avait sur lui. Elle le trouva chez la reine au moment où le bruit de cette alliance se répandait, et lui dit, en se retirant dans l'embrasure d'une croisée, qu'elle avait à lui parler. Il la suivit. «Il avait, dit-elle dans ses Mémoires, une telle fierté que je le regardai comme le maître du monde.»--Elle lui dit, non sans trembler un peu, qu'elle avait une résolution à prendre, mais que, le considérant comme son plus fidèle ami, elle ne voulait rien faire sans lui avoir demandé avis.--Lauzun répondit à cette ouverture par d'humbles révérences et par des témoignages de reconnaissance sur l'honneur que la princesse lui faisait. Il lui protesta que, par sa sincérité, il répondrait à la bonne opinion qu'elle avait de lui.--Alors elle lui parla des bruits qui couraient sur son mariage avec M. de Lorraine et sur les intentions du roi à cet égard. Lauzun feignit de tout ignorer, et dit simplement que l'amitié et la déférence du roi pour MADEMOISELLE lui feraient vouloir sur cela ce qu'elle désirait.--Mais elle s'empressa de déclarer à Lauzun que, quelle que fût la volonté du roi, elle était bien décidée à ne pas s'immoler à des considérations de grandeur et de gloire; qu'elle ne voulait point se marier à un inconnu, fût-il un puissant souverain; qu'elle voulait un honnête homme, qu'elle pût aimer[526]. Lauzun, sans paraître deviner où tendait ce discours, dit à la princesse que ses sentiments étaient pleins de raison; qu'il les approuvait, mais qu'il s'étonnait qu'heureuse comme elle l'était elle songeât à se marier.--Alors elle lui avoua qu'elle y était déterminée par la quantité de personnes qui comptaient sur son bien et qui par conséquent souhaitaient sa mort.--Lauzun avoua que cette considération était vraie et sérieuse, mais que cette affaire était d'une telle importance qu'il fallait qu'elle y réfléchît mûrement; que, de son côté, il y songerait avec application, et qu'après il lui en dirait son avis.
[526] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, P. 215 à 229.
La reine sortit, et ce premier entretien se termina là.
Les entretiens qui suivirent (toujours chez la reine) furent plus prolongés, et semblaient propres à amener une explication claire et définitive. La princesse fut charmée du vif intérêt que Lauzun paraissait prendre à sa situation, aux peines, aux ennuis qui en étaient la conséquence. Elle lui demanda de vouloir bien la conseiller, et promit de ne se gouverner que par ses avis. Déposant alors cet air froid et compassé qu'il avait toujours en sa présence, il lui dit, avec un sourire qui l'enchanta: «Je dois donc être bien glorieux d'être le chef de votre conseil, et vous allez me donner bonne opinion de moi.»--Avec chaleur elle répliqua que l'opinion qu'elle avait de lui ne pouvait être meilleure, et elle se disposait à continuer de manière à ne plus lui laisser aucun doute sur la nature de ses sentiments lorsque Lauzun, lui faisant une profonde révérence et reprenant son grand air de respect, arrêta l'impulsion de son cœur, et la contraignit à se contenter de l'invitation qu'elle lui fit de s'expliquer sur le conseil qu'il avait à lui donner.
Lauzun approuva entièrement les motifs qui faisaient désirer à la princesse de se marier; mais la chose lui paraissait impossible, puisqu'il n'y avait personne sur qui elle pût jeter les yeux.--«Cependant je ne puis disconvenir que vous n'ayez raison, dit-il, de sortir de l'état pénible où vous vous trouvez, en pensant qu'on vous souhaite la mort: sans cela, qu'auriez-vous à désirer? Les grandeurs, les biens vous manquent-ils? Vous êtes estimée, honorée par votre vertu, votre mérite et votre qualité; c'est, à mon sens, un état bien agréable, de vous devoir à vous-même la considération que l'on a pour vous. Le roi vous traite bien, il vous aime; je vois qu'il se plaît avec vous: qu'avez-vous à souhaiter? Si vous aviez été reine ou impératrice dans un pays étranger, vous vous seriez ennuyée à la mort. Ces conditions ont peu d'élévation au-dessus de la vôtre. Il y a beaucoup de peine à étudier l'humeur de l'homme et du reste des gens avec qui l'on doit vivre, et je ne conçois pas de plaisir qui puisse l'adoucir[527].»
[527] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 152.
MADEMOISELLE convint de la justesse de ces réflexions; mais si elle choisissait pour époux un parfait honnête homme, si elle suivait la pente de son cœur, qui la portait à ne jamais se séparer du roi, le roi ne serait-il pas satisfait qu'elle fût la cause de l'élévation d'un de ses sujets? n'approuverait-il pas qu'elle lui donnât du bien pour l'employer à son service?--«Oui, dit Lauzun; outre le plaisir d'avoir élevé un homme à un degré au-dessus de tout ce qu'il y a de souverains en Europe, vous auriez celui de la certitude qu'il vous en saurait gré et qu'il vous aimerait plus que sa vie; et par-dessus le tout vous ne quitteriez pas le roi. Mais ce sont là des châteaux en Espagne. La difficulté est de trouver cet homme, dont la naissance, les inclinations, le mérite et la vertu soient assez grands pour répondre à tout ce que vous auriez fait pour lui; et vous avez dû vous convaincre, par tout ce que je vous ai dit, que c'était la chose impossible.»--«Cela est très-possible, dit la princesse en souriant et en le regardant d'un air passionné, puisque vos objections ne sont pas contre le projet, mais regardent l'individu; je verrais à en trouver un qui eût toutes les qualités que vous voulez qu'il ait.»--La reine sortit en cet instant de son oratoire; l'entretien avait duré deux heures, et il se serait encore prolongé sans la circonstance qui y mit fin.
MADEMOISELLE était satisfaite d'avoir cette fois réussi à expliquer ses intentions à Lauzun de manière à ce qu'il ne pût s'y méprendre; du moins elle le croyait. Pourtant lorsqu'elle s'aperçut que Lauzun, qu'elle voyait alors tous les jours, ne venait pas de lui-même la trouver, mais qu'elle était obligée d'aller vers lui pour lui parler, elle pensa qu'elle s'était trompée, qu'elle n'avait pas été assez explicite; et toutes ses anxiétés recommencèrent.--Elle rechercha un nouvel entretien, et éprouva une vive peine d'entendre dire à Lauzun qu'il lui conseillait de ne plus penser au mariage; que pour elle ce parti entraînait trop de dégoûts, de difficultés; qu'il se regarderait comme indigne de l'honneur qu'elle lui avait fait de se confier en lui s'il ne lui disait pas que ce qui était le mieux pour elle serait de rester dans l'état où elle était.
Longtemps Lauzun désola la princesse par cette artificieuse conduite: il lui démontrait la nécessité de prendre un parti, et la difficulté d'en prendre un; l'impossibilité, pour son bonheur, de rester dans la situation où elle était, et les graves inconvénients d'un mariage.--«Lors même, lui disait-il, qu'elle aurait trouvé quelqu'un qui réunît toutes les qualités propres à lui plaire, qui pourrait lui répondre qu'il n'aurait pas des défauts qu'elle n'aurait pas connus et qui feraient son malheur[528]?» Ces réflexions si sages ne faisaient qu'accroître l'estime de la princesse pour Lauzun et la confiance qu'elle avait en lui; et, au lieu d'ébranler la résolution qu'elle avait prise, elles la rendaient plus impatiente de la mettre à exécution. Ces longs entretiens, pour elle si délicieux, attisaient le feu de sa passion, et rendaient de jour en jour plus violents et plus pénibles les combats intérieurs qu'elle était obligée de se livrer à elle-même.
[528] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 189.
Cependant Lauzun, dans ces entretiens, quand la princesse lui parlait de celui qu'elle avait choisi pour époux et lui en faisait l'éloge, paraissait ne pas se douter qu'il pût être question de lui; et ses observations faisaient toujours allusion, sans le nommer, à celui auquel le bruit public donnait la main de MADEMOISELLE. Tantôt c'était le comte de Saint-Paul, ou MONSIEUR, ou le duc de Lorraine, ou quelque souverain.
MADEMOISELLE, convaincue que la modestie de Lauzun ne lui permettait pas de croire que c'était bien lui qu'elle aimait, que c'était bien lui qu'elle voulait épouser, résolut de le lui déclarer, puisque ni ses discours ni ses regards n'avaient pu le lui faire deviner.--Elle lui dit donc un jour: «Je veux absolument vous nommer celui que j'ai choisi pour époux[529].»--«Vous me faites trembler, répondit-il. Si par caprice je n'approuvais pas votre goût, vous ne voudrez plus me voir; je suis trop intéressé à conserver l'honneur de vos bonnes grâces pour écouter une confidence qui me mettrait au hasard de les perdre. Je n'en ferai rien; je vous supplie de tout mon cœur de ne plus m'entretenir de cette affaire.»--Et Lauzun évita de se trouver seul avec la princesse, et affecta de ne lui point parler. Mais plus il semblait se refuser à apprendre d'elle son secret, plus elle brûlait de le lui révéler. Cependant le courage lui manquait; et ces deux simples monosyllabes, «C'est vous,» ne pouvaient sortir de sa bouche. Dans les moments où elle voulait les prononcer, toujours son trouble et son extrême agitation lui coupaient la parole et la respiration. Enfin, un certain jeudi soir, chez la reine, ayant rencontré Lauzun, elle lui dit qu'elle voulait absolument, malgré sa défense, lui nommer l'homme en question. «Je ne puis plus, d'après cela, répondit Lauzun, me défendre de vous écouter; mais vous me feriez plaisir d'attendre à demain.»--«Non, sur-le-champ, répondit la princesse; demain est vendredi, c'est un jour malheureux.»--Lauzun, avec un air inquiet et soumis, garda le silence, et semblait la regarder avec attendrissement. Elle leva sur lui ses yeux, brillant de la flamme qui la consumait; son sein palpita avec violence...; elle se sentit défaillir, et, craignant de s'évanouir si elle augmentait son émotion, elle déclara à Lauzun, en baissant ses paupières, que ce nom, ce nom si cher, elle n'avait pas la force de le lui dire.--«J'ai envie, dit-elle, d'épaissir la glace avec mon souffle, et de vous tracer ce nom dessus[530].»--L'entretien se prolongea ensuite sur un ton badin, mais qui devint de plus en plus tendre; de telle sorte que tout était clairement exprimé de la part de la princesse sans que cependant elle eût prononcé le nom de Lauzun. Mais lui, qui feignait de ne rien comprendre, la pressa de lui révéler le nom de celui qu'elle avait choisi.--Tous deux gardèrent alors un instant le silence, comme pour se recueillir dans ce moment solennel; puis elle ouvrit la bouche pour faire cet aveu tant désiré, et prononça le mot, C'est...; puis s'arrêta subitement, effrayée par le timbre sonore d'une pendule qui venait de se faire entendre...; elle écoute, compte douze coups consécutifs. «Il est minuit, dit-elle... c'est vendredi... je ne vous dirai plus rien.»--Le lendemain, ou plutôt après la nuit passée, MADEMOISELLE, toujours de plus en plus agitée, écrivit ces mots sur un papier à billet: «_C'est vous_;» elle cacheta ce papier, et le mit dans sa poche.--Dans la journée, elle alla chez la reine; et, comme elle s'y était attendue, elle y vit Lauzun, et lui dit: «J'ai écrit le nom sur un papier.»--Lauzun la pressa vivement de lui remettre ce papier, promettant de le placer sous son oreiller et de ne le regarder que lorsque minuit serait sonné.--Elle s'y refusa par la crainte qu'il ne se trompât d'heure.
[529] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 215.
[530] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 217.
Le dimanche suivant, dans la matinée, la reine étant entrée dans son oratoire, MADEMOISELLE se trouva seule dans le salon avec Lauzun; elle lui montra le billet, qu'elle avait dans son manchon. Lauzun la supplia de le lui remettre. «Le cœur lui battait, disait-il; c'était un pressentiment que le choix qu'elle avait fait lui causerait une vive peine.» N'importe, il désirait faire cesser son incertitude. Mais elle, qui sentait combien, après un tel aveu, elle serait embarrassée de se trouver seule avec Lauzun, prolongea la conversation afin que la reine eût le temps de sortir de son oratoire. Comme ce court entretien fut extrêmement tendre de la part de Lauzun et de la sienne, elle se félicita du moyen qu'elle prenait pour l'instruire du choix qu'elle avait fait de lui. Aussi quand la reine reparut, MADEMOISELLE remit le papier à Lauzun, avec injonction de revenir le soir même lui remettre la réponse au bas du billet. Elle partit soulagée, et suivit la reine aux Récollets, où elle pria Dieu avec ferveur pour la réussite de ses projets.
Lauzun était sans lettres, sans étude, peu remarquable par son esprit; mais il connaissait le monde et surtout les femmes; et ses succès auprès d'un grand nombre lui avaient donné une merveilleuse sagacité pour discerner les progrès et les phases des passions qu'elles veulent cacher. Il savait que, pour être certain de dominer entièrement celles dont la raison et la conscience combattent les impétueux mouvements du cœur, il faut les obliger à sacrifier à l'amour jusqu'aux derniers scrupules de la pudeur, cette vigilante gardienne de la vertu. Pour cette raison, cette déclaration de MADEMOISELLE, par billet, ne satisfit pas Lauzun: il ne doutait pas qu'il ne fût aimé, aimé avec passion; mais cette passion cependant n'était pas encore assez forte pour vaincre entièrement l'orgueil de la princesse. Ce sentiment pouvait se réveiller en elle, surtout lorsqu'il serait exalté par les instigations des personnes intéressées. C'est ce qui devait arriver infailliblement quand cette liaison, enveloppée jusqu'ici du plus profond mystère, serait connue. On pouvait alors triompher en partie de cette malheureuse passion, ou du moins en modérer les accès, et empêcher cette entière abnégation de soi-même, cet abandon de toute volonté contraire à celle de l'objet aimé: c'est ce que Lauzun voulait prévenir.
Au lieu de répondre au billet qu'il avait reçu, et de se répandre en témoignages de reconnaissance auprès de la princesse, Lauzun continua son rôle d'incrédule. Selon lui, la princesse le trompait, et refusait de lui dire le nom de celui qu'elle avait choisi; il se montra jaloux, triste, rêveur; et il la désola tellement par ses brusqueries et son humeur que, pour lui rendre sa sérénité, elle se vit contrainte à déposer toute dignité et à répéter plusieurs fois de vive voix ce qu'elle avait à peine osé lui insinuer par écrit. Il fallut qu'elle lui déclarât qu'elle l'aimait avec passion; que lui seul pouvait faire son bonheur; qu'elle s'abandonnait à lui sans réserve, ne voulait vivre que pour lui, et enfin qu'elle voulait l'épouser et lui donner tous ses biens.
Lauzun ne répondit à une déclaration si tendre et si explicite que par des objections; mais elles étaient de nature à affermir la princesse dans ses résolutions. En supposant, disait-il, qu'il serait assez extravagant pour croire cette affaire possible, il était obligé de déclarer à MADEMOISELLE qu'il aimait trop le roi pour qu'aucune considération humaine pût le déterminer à s'éloigner de lui; qu'il garderait les charges qu'il avait près de lui; par conséquent il ne pouvait pas penser qu'elle consentît jamais à épouser le _domestique_ (ce mot s'employait alors pour celui de serviteur) de son cousin germain.--«Mais, répondit-elle, ce cousin germain est mon maître aussi bien que le vôtre; et je ne trouve rien de plus honorable pour mon époux que d'être son domestique. Si vous n'aviez pas de charge auprès du roi, j'en achèterais une pour vous[531].»
[531] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 222 à 229.
Lauzun, facilement réfuté sur ce point, ainsi qu'il s'y attendait, avec une apparence de franchise, d'abandon et de désintéressement, eut l'air de ne plus envisager cette affaire que sous le point de vue du bonheur de la princesse; il passait en revue tous les inconvénients qu'entraînait pour elle l'exécution d'un pareil projet, et il lui conseillait d'y renoncer; il traça surtout de lui-même un portrait vrai en partie, mais dans lequel, en exagérant quelques-uns de ses défauts, il eut grand soin de les rattacher à des goûts opposés à ceux qu'il avait, à une manière de vivre toute différente de celle qu'il avait embrassée. «Tout ce que j'aurais de bon pour vous, lui disait-il, au cas que vous fussiez d'humeur jalouse, serait le peu de raison que je vous donnerais de vous chagriner, parce que je hais autant les femmes que je les ai aimées autrefois. Cela est si vrai que je ne comprends pas comment on est si fou que de s'y amuser[532].»
[532] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 223.
Lorsque, après ces longues explications, MADEMOISELLE croyait avoir tout réfuté, lorsqu'elle croyait pouvoir enfin arriver à une conclusion, Lauzun la désespérait encore de nouveau en ayant l'air de retomber dans sa première incrédulité, et il lui disait: «Croyez-vous que je sois assez fou pour considérer tout ceci autrement que comme une fiction?»--Enfin, quand il la vit si bien possédée de son fol amour qu'elle ne pouvait penser ni agir que par lui, il parut devant elle persuadé que tout cela n'était pas une illusion, et il se livra à toute l'ivresse d'une joie qui était en partie sincère. Cependant il refusa de faire aucune démarche personnelle auprès du roi pour obtenir son consentement. Ce fut MADEMOISELLE qui les fit toutes, mais toujours sous sa direction et par ses conseils.
Elle commença par écrire à Louis XIV une lettre qu'elle lui fit remettre par la voie secrète, c'est-à-dire par Bontems, son valet de chambre[533]. Elle en reçut une réponse qui n'était ni un consentement ni un refus. Le roi lui disait qu'il ne voulait la gêner en rien, mais qu'elle devait mûrement réfléchir au parti qu'elle allait prendre. Il y a tout lieu de croire que Lauzun avait déjà préparé Louis XIV à cette affaire par le canal de madame de Montespan, qui était alors dans ses intérêts; mais la princesse l'ignorait.
[533] Id., _ibid._, p. 230 et 231.
Durant cette négociation secrète, le comte de Saint-Paul, devenu prince de Longueville, allait régulièrement au Luxembourg faire sa cour à MADEMOISELLE. Guilloire s'aperçut de l'accord qui régnait entre elle et Lauzun, et il en informa Louvois[534]. Lauzun, qui avait partout des intelligences, le sut, et le dit à la princesse. Celle-ci, dans la crainte que les ministres ne traversassent ses projets, résolut de voir le roi le plus tôt qu'elle pourrait.
[534] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 235.
Elle l'attendit dans la ruelle de la reine. Nous avons déjà dit que Louis XIV revenait toujours passer la nuit chez la reine, quelque tard qu'il fût. Ce jour, son jeu se prolongea, contre la coutume, jusqu'à deux heures du matin; et la reine, qui ne se doutait de rien, se coucha, et dit à MADEMOISELLE «qu'il fallait qu'elle eût quelque chose de bien pressé à dire au roi pour l'attendre si tard.»--Elle dit qu'en effet elle voulait l'entretenir d'une affaire très-importante, dont on devait parler le lendemain au conseil. Le roi fut fort étonné, en rentrant dans sa chambre à coucher, de trouver MADEMOISELLE dans la ruelle de la reine; et, quoiqu'il fût très-fatigué, il la conduisit entre deux portes, pour écouter ce qu'elle avait à lui dire. MADEMOISELLE, dont le cœur battait avec violence, ne put d'abord que répéter trois fois le mot, Sire; mais enfin, après une pause d'un moment, de sa poitrine profondément émue, ses paroles s'échappèrent avec feu, avec volubilité. Elle tint au roi un assez long discours, et n'omit rien de ce qui pouvait l'engager à lui accorder le consentement qu'elle demandait. Le roi lui répondit qu'il portait intérêt à Lauzun, et ne voulait pas lui nuire en s'opposant à sa fortune; mais qu'il ne voudrait pas lui être utile aux dépens du bonheur de sa cousine; qu'en conséquence il ne lui défendait pas ce mariage, mais qu'il ne le lui conseillait pas; et il la pria instamment d'y songer mûrement avant de rien conclure. «J'ai encore, ajouta-t-il, un autre avis à vous donner. Vous devez tenir votre dessein secret jusqu'à ce que vous soyez déterminée. Bien des gens s'en doutent, et les ministres m'en ont parlé. Prenez là-dessus vos mesures[535].»
[535] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 239.
Ces paroles, qui furent redites à Lauzun, lui prouvèrent qu'il était temps de hâter la conclusion de cette affaire; et aussitôt ses amis de Guitry, les ducs de Créqui, de Montausier, d'Albret, d'après la prière de la princesse, allèrent ensemble vers le roi pour le supplier de permettre à sa cousine d'épouser M. de Lauzun; ils adressèrent en même temps au roi des actions de grâces pour l'honneur qui rejaillirait par ce mariage sur toute la noblesse de France. Cette demande, qu'appuyaient encore le prince de Marsillac, le duc de Richelieu, le comte de Rochefort et d'autres amis de Lauzun[536], fut faite en plein conseil. Louis XIV répondit qu'il ne pouvait s'opposer à ce que MADEMOISELLE épousât M. de Lauzun, puisqu'il avait permis à sa sœur de se marier à M. de Guise. MONSIEUR, qui avait été appelé à ce conseil par ordre exprès du roi, se récria sur une telle mésalliance; mais Louis XIV persista, et déclara qu'il accordait son consentement[537].
[536] Id., _ibid._, p. 265.
[537] Id., _ibid._, p. 242 à 250.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 181, 182.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 521.
Montausier alla aussitôt en instruire MADEMOISELLE, et lui dit: «Voilà une affaire faite. Je ne vous conseille pas de la laisser traîner en longueur; et, si vous m'en croyez, vous vous marierez cette nuit.» Ces paroles s'accordaient trop bien avec l'impatience de MADEMOISELLE pour n'être pas approuvées par elle: aussi pria-t-elle M. de Montausier de persuader à Lauzun de suivre ce conseil. Lauzun, enivré de son succès, aspirait à le rendre complet. Certain que la volonté de la princesse ne pouvait changer, assuré du consentement du roi, Lauzun répugnait à tout ce qui pouvait ressembler à un mariage clandestin[538]. Il voulait au contraire ne rien négliger de ce qui tendait à augmenter l'éclat de la célébration du sien. Il exigea donc que MADEMOISELLE fît part de ses intentions à la reine. MADEMOISELLE obéit avec docilité à Lauzun, et toute la cour en fut instruite.--On en était là, et l'on disait que ce mariage devait se célébrer au Louvre le dimanche suivant, lorsque madame de Sévigné écrivit à son cousin de Coulanges cette nouvelle abasourdissante, et lui dit: «Je m'en vais vous annoncer la chose la plus surprenante, la plus étonnante, etc., etc.... une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera pas faite lundi.»
[538] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 411.