Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)

Part 17

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L'empire des femmes sur ceux qui gouvernent ne peut avoir qu'une influence fâcheuse sur les affaires d'État. Le mal produit par cette cause n'est jamais seul: le règne des maîtresses rend nécessaire celui des favoris. Quand on veut conduire des intrigues obscures et honteuses, il faut des confidents propres à de tels emplois; il les faut souples, adroits, assidus, actifs, prudents, dévoués, incapables de scrupules. Lorsqu'on en a trouvé de tels et qu'ils plaisent, on cherche à les conserver; on les comble d'honneurs et de richesses dont la moindre partie eût suffi pour récompenser les plus éminents services rendus au pays. Unis d'intérêts avec les maîtresses, ils forment des brigues, des cabales qui pénètrent dans les conseils du gouvernement, se partagent ses agents, entravent sa marche, et le portent à sacrifier sans cesse l'intérêt général à des intérêts particuliers et à précipiter l'État vers sa décadence ou dans le gouffre des révolutions. La gloire de Louis XIV est d'avoir échappé à ces influences, de n'avoir jamais livré le secret des affaires, de n'avoir jamais laissé entraver l'autorité de ses ministres, d'avoir gouverné par la seule force de son caractère et le seul empire de sa volonté; et cependant Louis XIV eut des maîtresses, et par conséquent il eut aussi des favoris. Nous avons souvent parlé des unes, disons un mot des autres.

Dans ce nombre nous ne compterons pas le duc de Saint-Aignan et le marquis de Dangeau: quoiqu'ils fussent toujours des courtisans très-favorisés, ils n'étaient pas proprement des favoris. Essentiels pour l'arrangement des parties de jeux, des loteries, des fêtes, des cérémonies, des ballets, pour les petits vers, la prose galante, les nouvelles du jour, les riens agréables, leur complaisance pour des services moins publics, pour des affaires plus compromettantes était tout naturellement acquise. On y comptait, et on en usait selon l'occasion; mais ils n'étaient point initiés aux intrigues les plus secrètes de ce genre ni admis dans les réunions les plus intimes. Leur âge, différent de celui du roi, n'admettait pas entre eux et lui cette affection, cette familiarité expansive, cet abandon qui font disparaître le roi pour ne plus laisser voir que l'homme, que l'ami, et qui sont les indices caractéristiques du favoritisme complet. Les seuls courtisans de Louis XIV qu'on peut placer dans cette catégorie et que ménageaient les ministres à l'égal des maîtresses furent d'Armagnac, Marsillac, la Feuillade et Lauzun.

Quant au premier (Louis de Lorraine, comte d'Armagnac), qui fut nommé grand écuyer et conserva constamment cette belle charge, Saint-Simon nous apprend que nul n'a joui auprès de Louis XIV d'une si constante et si parfaite faveur, jointe à la considération la plus haute, la plus marquée, la plus invariable. Sa belle figure, le jargon de la galanterie, l'habitude de la flatterie; une assiduité infatigable; une grande habileté à la danse, à l'équitation, à tous les exercices du corps; des richesses, du goût, de l'élégance, une curieuse recherche dans ses habillements; une magnificence de grand seigneur et un air de noblesse et de grandeur qui lui était naturel, qu'il ne déposait jamais avec personne, le roi seul excepté, telles furent les causes de ses succès[444].

[444] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XV, p. 473.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 275, édit. de G. de S.-G.; ou t. I, p. 206, édit. de M.--_Ib._ (13 janvier 1672), t. II, p. 346, édit. de G. de S.-G.--_Ib._, t. II, p. 293, édit. de M.--_Ib._ (26 juillet 1675), t. III, p. 470, édit. de G.--_Ib._ (21 janvier 1695), t. XI, p. 124, édit. de G.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 60.

Le prince de Marsillac était le fils du duc de la Rochefoucauld, et porta toujours sur sa figure les cicatrices des blessures qu'il avait reçues pendant la Fronde en combattant avec son père contre le roi, qui cependant eut toujours en lui la confiance la plus entière. Ce ne fut ni par l'esprit ni par les agréments de sa personne que Louis XIV lui demeura si fortement attaché; car Saint-Simon a dit de lui que «c'était un homme entre deux tailles, maigre avec des gros os, un air niais quoique rude, des manières embarrassées, une chevelure de filasse, et rien qui sortît de là.» Mais nul ne mit plus de suite à étudier le goût et les habitudes de son maître, plus d'empressement à s'y conformer, plus d'assiduité à faire sa cour, plus de constance à se trouver toujours près de lui et sous sa main; il fut le seul qui, comme le roi, le manteau sur le nez, le suivait à distance lorsqu'il allait à ses premiers rendez-vous. Il était le confident de toutes les maîtresses tant que durait leur règne, le consolateur et l'ami de toutes celles dont le règne avait cessé[445].

[445] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XI, p. 109,--_Ib._, t. VII, p. 174.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1671), t. II, p. 201, édit. de G.; _ib._, t. II, p. 167, édit. de M.; _ib._ (16 août 1675), t. IV, p. 20, édit. de G.; t. III, p. 397, édit. de M.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 187; SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 61, édit. de G.; _ib._, t. VI, p. 335, édit. de M.--_Ib._ (19 novembre 1687), t. VII, p. 318, édit. de G.--_Ib._, t. VIII, p. 45, édit. de M. (Marsillac est là mentionné comme duc de la Rochefoucauld, nom qu'il porta après la mort de son père); _ib._ (22 et 30 novembre 1688), t. VIII, p. 451 et 464, édit. de G.; _ib._, t. VIII, p. 169-181, édit. de M.; _ib._, (13 décembre 1688), t. IX, p. 19; _ib._, t. IX, p. 217 (le grand veneur).

C'est par des qualités plus éminentes et des services d'une plus noble nature que la Feuillade, dont nous avons déjà parlé dans la première partie de ces Mémoires[446], avait acquis la faveur de Louis XIV. Officieux pour ses amis et ceux qu'il protégeait, la Feuillade était haut et fier avec les indifférents; homme de parole et en qui on pouvait se fier; bien fait de corps et laid de visage, ayant un teint bilieux et bourgeonné, mais avec cela une physionomie et des traits agréables; distingué dans ses manières; beau parleur quand il voulait donner une idée de son mérite; charmant causeur quand il voulait plaire; connaissant l'art d'enchanter les femmes; libéral, poli, courageux, galant, gros et beau joueur; dominé par l'ambition et par l'amour du plaisir; sans suite dans ses idées, sans profondeur dans ses vues; recherchant avec emportement l'éclat et la célébrité; se lançant, pour y parvenir, dans les entreprises les plus étranges; prenant les résolutions les plus extravagantes: de là ses campagnes chevaleresques en Candie et en Hongrie, ce voyage en Espagne pour aller se battre avec Saint-Aunay, qui à Madrid, selon un bruit public, avait mal parlé du roi, et, enfin, ce somptueux monument de la place des Victoires, où des flambeaux toujours allumés brûlaient devant la statue de Louis XIV, comme devant celle d'une divinité[447].

[446] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, p. 507, chap. XXXVII.

[447] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. III, p. 232 à 235.--_OEuvres complètes de_ LOUIS DE SAINT-SIMON, 1791, in-8º, t. X, p. 34-38.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. 261, édit. de G.; t. II, p. 239, édit. de M. (16 août 1675), t. IV, p. 24; _ibid._, t. III, page 401 (20 juillet 1679); t. VI, p. 99, édit. de G.; ou t. V, p. 415, édit. de M.; _ib._ (11 mars 1689), t. IX, p. 207-209, édit. de G.; _ib._, t. VIII, p. 379, édit. de M.--(Lettre de madame de la Fayette, 19 septembre 1691), t. X, p. 408, édit de G. de S.-G.; t. IX, p 472, édit. de M.

Un zèle si ardent, une admiration si soutenue pour la personne du roi valut à la Feuillade cette faveur qu'il désirait tant et les grâces qui en étaient la suite: il fut nommé maréchal, mais sa faveur ne se soutint pas; il mourut à temps. Louis XIV était dégoûté «de ce courtisan, passant tous les courtisans passés,» comme dit madame de Sévigné[448]. Il en fut de même de Lauzun, mais par un motif tout contraire. De tous les favoris de Louis XIV, Lauzun fut le seul qui ait osé affronter sa colère et qui l'ait fait impunément. Ce fut ce qui contribua le plus à la perte de cet homme extraordinaire et bizarre. Cadet de Gascogne, de la maison de Caumont, dénué de fortune, il fut recueilli par un cousin germain de son père, le maréchal de Gramont[449], qui le produisit à la cour. Il s'insinua en très-peu de temps dans les bonnes grâces du roi, qui le fit capitaine de ses gardes, maréchal de camp, et créa pour lui la charge de colonel général des dragons. C'était un petit homme blond, musculeux, bien pris dans sa taille, laid, très-négligé dans sa mise, d'une physionomie spirituelle; bon pour ses parents et ses amis, mais pour tout autre méchant et caustique; habile à saisir les ridicules, n'épargnant personne; d'un tempérament de fer; vif, actif, infatigable dans le plaisir, dans la guerre, dans les agitations de l'intrigue; magnifique dans sa dépense, grand et noble dans ses manières; extrêmement brave et d'une dextérité dangereuse dans les combats singuliers; tour à tour et au besoin audacieux et souple, caressant et brutal, insolent et rampant; fertile en expédients, saisissant rapidement tous les moyens d'arriver à son but, et ne laissant échapper aucune occasion; pourtant plein de caprices, de fantaisies et de jalousies. Nul ne réussit auprès d'un si grand nombre de femmes, et ne fut aussi prompt à se concilier toutes les sympathies de Louis XIV, à capter et ensuite à s'aliéner son affection[450].

[448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juillet 1679), t. V, p. 415, édit. de M.; _ib._, t. VI, p. 99, édit. de G. de S.-G.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 304-305.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 185-187.

[449] Son nom alors était Antoine de Nompar de Caumont, marquis de Puyguilhem. Sur ce qui le concerne, voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_, en date des 15 et 19 décembre 1670, 27 février 1671, 29 novembre 1671, décembre 1671, dans l'édit. de G. de S.-G., t. II, p. 305; 9 et 23 décembre 1671, 6 janvier 1677, 23 mars 1672, 8 mars 1676, 27 février 1679, 23 octobre 1680, 24 décembre 1688, 25 février 1689, 28 mai 1695.

[450] _Mémoires et fragments historiques de_ MADAME, _duchesse_ D'ORLÉANS; 1833, in-8º, p. 346.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 520.--SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 120.--MONTPENSIER, _Mémoires_, p. 515, et t. XLIII, p. 124 et 136.--LA FARE, t. LXV, p. 181 et 182.--DELORT, _Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes_, précédée de celle de Fouquet, de Pellisson et de Lauzun; 1829, in-8º, p. 41 à 45-176-180-186, 190.--LA BRUYÈRE, chapitre _De la Cour_, 394, Straton.--CAYLUS, _Mémoires_, t. XLVI, p. 466.

Avec la fermeté de caractère de Louis XIV, avec cette auréole de grandeur dont il savait s'entourer, cette élévation dans les idées, ces généreuses inclinations qui le portaient à récompenser par des honneurs, des dignités, des richesses les talents, les vertus, les services rendus à l'État, le besoin de maîtresses et de favoris, que l'exercice de la puissance suprême lui avait fait contracter, n'aurait eu que peu d'inconvénients. Mais il aurait fallu réserver pour soi seul le privilége de telles faiblesses; surtout les écarter de sa famille, et les faire considérer comme une sorte de dédommagement aux soucis de la royauté. Malheureusement ces faiblesses mirent le roi dans l'impuissance de réprimer, ainsi qu'il l'aurait voulu, les honteux désordres de son frère et de ceux qui entouraient ce prince. Ce fut là la grande souillure de ce siècle glorieux; ce fut là que se forma cette gangrène qui, dans ce règne et dans les deux règnes suivants, infiltra ses poisons dans toutes les veines du corps social, et porta au plus haut degré, dans toutes les classes, la corruption des mœurs. A la cour du duc d'Orléans, ce n'était plus, comme à celle du roi, la volupté se produisant au grand jour décente et gracieuse, tenue en respect par la vertu, la religion et la gloire; c'était la débauche sans frein, accompagnée de l'ivresse et de l'impiété, s'abandonnant sans scrupule à des plaisirs réprouvés[451]. Pour faire cesser de tels déréglements, le roi ne pouvait user de toute son autorité, puisque pour lui-même il faisait taire les lois protectrices de l'autorité conjugale. Il fut donc réduit à des admonitions, qui eurent peu d'effet. Cependant la duchesse d'Orléans, qui voyait dans le chevalier de Lorraine l'obstacle qui l'empêchait de reconquérir la tendresse de son mari, demanda qu'il fût écarté. Louis XIV, auquel sa belle-sœur était utile pour ses négociations avec Charles II, ne pouvait lui rien refuser: il exila l'indigne favori. Celui-ci vit que la mort de celle qui avait causé son exil pouvait seule le faire cesser; il ne recula pas devant l'idée d'en rapprocher le terme par un forfait. Comme ceux qui étaient restés près du prince étaient tous ses affidés, ses complices et qu'ils ne pouvaient qu'avec lui ressaisir l'ascendant qu'ils avaient obtenu sur leur maître, il fut facile au chevalier de Lorraine d'exécuter de loin le crime qu'il avait conçu. De Rome, où il résidait, il envoya le poison au comte de Beuvron et au marquis d'Effiat[452], ses complices; et cette belle et jeune Henriette, récemment revenue d'Angleterre, joyeuse et triomphante du succès de l'importante négociation dont Louis XIV l'avait chargée, expira à Saint-Cloud le 29 juin 1670, après neuf heures d'horribles tortures, entre les bras de madame de la Fayette et de Bossuet, en présence de l'ambassadeur anglais et de toute la cour, qui la virent presser sur ses lèvres le même crucifix dont Anne d'Autriche s'était servie dans le moment suprême.

[451] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 20.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII de la collection de Petitot et Monmerqué, p. 386-391-392, 463.--Madame de LA FAYETTE, _Hist. de_ MADAME HENRIETTE D'ANGLETERRE, t. LXIV, p. 392 et 396-397.--LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires_, 1828, in-8º, p. 298.

[452] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, édit. 1829, in-8º, t. III, p. 177-181, chap. XIII; _ibid._, t. XII, p. 141, chap. XII.--SAINT-SIMON, _OEuvres complètes_, 1790, in-8º, t. III, p. 36-43; _ibid._, p. 223 à 226.--(Lettre de MONSIEUR, frère de Louis XIV, à Colbert.)

La voix éloquente qui avait récemment retenti sur le cercueil de la reine d'Angleterre se fit encore entendre sur celui de sa fille. Bossuet n'était arrivé près de la princesse que dans ses derniers instants, mais assez à temps encore pour dissiper, par des paroles de foi, d'amour et de confiance en Dieu, les agitations et les terreurs qu'avaient jetées dans l'âme de cette infortunée, en proie à de si horribles souffrances, les longues et sévères exhortations d'un austère confesseur[453]. Plus calme après avoir entendu Bossuet, elle ordonna à voix basse, en anglais, à une de ses femmes placée près de son lit, que lorsqu'elle ne serait plus, on détachât de son doigt l'émeraude qui s'y trouvait et qu'on la remît à l'apôtre consolateur, comme une bague qu'elle avait fait faire pour lui. Ce souvenir, cette dernière pensée du départ et plus encore le spectacle des souffrances et de la mort cruelle de cette jeune princesse donnèrent à l'éloquence de Bossuet une suavité, une grâce touchante et mélancolique qu'on ne retrouve dans aucun de ses autres discours. Dans ces tristes et solennelles circonstances, chacune des explosions de ce génie sublime était presque toujours suivie de la conversion de quelques-unes des personnes qui en avaient été témoins. Ce fut après que Bossuet eut prononcé, dans la majestueuse basilique de Saint-Denis, le 21 août 1670, l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, que le marquis de Tréville, toujours cité comme un des hommes les plus instruits et les plus spirituels de son temps, prit la subite résolution de se retirer du monde et de la cour, pour se livrer tout entier à ses religieuses pensées et aux nouveaux devoirs qu'elles lui imposaient.

[453] Nicolas Feuillet. Conférez sa relation, et BOILEAU, _Satire IX_, vers 249, t. I, p. 157, et la note dans l'édition de Saint-Marc, 1747, in-8º; et t. I, p. 210, édit. de M. Berriat Saint-Prix, 1830, in-8º.--Sur les remords qui pouvaient tourmenter cette princesse, voyez GUY-PATIN, _Lettres_ (novembre 1654), t. I, p. 217, éd. 1846.

La perte d'Henriette d'Angleterre fut ressentie d'autant plus vivement par Louis XIV qu'il se trouvait blessé dans ses plus chères affections et contrarié dans les combinaisons de sa politique. Dès sa jeunesse il s'était senti de l'inclination pour sa belle-sœur; elle était un des ornements de sa cour, le gage de l'alliance entre la France et la Grande-Bretagne; et lorsqu'elle lui fut ravie elle venait de resserrer l'union qui existait entre lui et Charles II, entre les souverains de deux grands royaumes, contristés par sa mort. Louis XIV ne se méprit pas sur la cause de cet événement, et reconnut de quel côté partait le coup. Mais l'intérêt de l'État le força de dissimuler et de paraître persuadé que cette mort avait été naturelle. Elle avait produit une telle sensation en Angleterre qu'on parlait de se saisir de tous les Français qui y résidaient; et Charles II, qui ne pouvait se consoler de la perte de sa sœur, paraissait disposé à seconder l'animosité publique contre les sujets du roi de France. Pour cette seule cause, une guerre pouvait s'ensuivre entre les deux pays, qui étaient loin d'être aussi bien disposés l'un pour l'autre que les rois qui les gouvernaient. Pour calmer cette irritation, Louis XIV déguisa sa pensée, fit taire ses ressentiments. Par des procès-verbaux de ses médecins et de ses chirurgiens, qui firent l'autopsie de la princesse, il fit constater que le poison n'avait pas eu de part à sa fin cruelle. La nécessité de dérouter tous les soupçons, surtout d'écarter ceux qui pesaient sur son frère, et l'impossibilité de convaincre par des preuves les plus coupables le forcèrent de rappeler de son exil le chevalier de Lorraine et d'agir avec la même dissimulation envers ses complices. Par ces actes le roi parvint bien à jeter de l'obscurité sur la véritable cause de cet événement; mais lui n'eut aucun doute. Il avait saisi, par l'aveu d'un des criminels, tous les fils de cette horrible trame; et ce fut pour lui un grand soulagement d'acquérir la certitude que son frère n'y avait aucune part, et qu'elle avait été ourdie et exécutée à son insu[454].

[454] SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, t. III, p. 177, 181, ch. XIII; _ibid._, t. XII, p. 141, ch. XII.--SAINT-SIMON, _OEuvres complètes_, t. III, p. 36-43; _ibid._, p. 223 à 226 (Lettre de MONSIEUR à Colbert).--MIGNET, _Documents sur l'histoire de France, négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV_, 1842, in-4º, t. III, p. 184, 186; _ibid._, p. 208 (Lettre de Colbert à M. de Lionne, du 3 juillet 1670).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1672, du 26 juin 1676), t. II, p. 385, édit. de G. de S.-G.; _ibid._., t. II, p. 326, édit. de M.--PONCET DE LA GRAVE, _Mémoires intéressants pour servir à l'histoire de France_, t. III, p. 406 (_Mort chrétienne de_ MADAME, _duchesse d'Orléans, femme de_ MONSIEUR, _par_ FEUILLET). Il y a un extrait très-incomplet de cette curieuse relation dans BUSSY, _Supplément aux lettres et mémoires_, t. I, p. 82-89.--Conférez encore, dans PONCET DE LA GRAVE, _Mémoires_, etc., t. II, p. 128, 392 et 406, et 411-419.--LA FAYETTE, _Mémoires_, t. LXIV, p. 446-471. Bossuet a donné une autre relation de la mort de MADAME; voyez BOSSUET, _Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre_, édit. de 1686.--DE BAUSSET, _Vie de Bossuet_, t. I, p. 244 à 283.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 417 à 463.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 191, 196.--LA FARE, _Mém._, t. LXV, p. 181.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 193, édit. de M.; _ibid._, t. I, p. 261, édit. de G. de S.-Germ. (lettre en date du 6 juillet 1670).--LOUIS XIV. _OEuvres_, t. V, p. 469.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 219.--MONMERQUÉ, _Biographie universelle_, t. XX, p. 198-199 (art. HENRIETTE).--_Mémoires, fragments historiques et correspondances de_ MADAME, _duchesse d'Orléans_, 1833, in-8º, p. 209, 210, 211 et 398.--Sir WILLIAM TEMPLE, _Lettres_, t. II, p. 132.--_Le Sentiment de Vallot_ (médecin du roi) _sur les causes de la mort de madame la duchesse d'Orléans_ (mémoire autographe à la bibliothèque de L'Arsenal).--_Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. de G. de S.-G., 1823, in-8º; et t. V, p. 4; et t. II, p. 261.--_Histoire secrète de la France_; Londres, 1713, t. I, p. 130; t. III, p. 4.--Le savant M. Floquet a publié, dans la _Bibliothèque de l'École des chartes_ (2e série, 1845, t. I, p. 174), une _Lettre inédite de_ BOSSUET _sur la mort d'Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans_. Cette lettre n'a point été imprimée d'après l'autographe. Elle est rapportée dans les _Mémoires de_ PHILIBERT DE LA MARE, conseiller au parlement de Dijon, mort le 16 mai 1687, dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque royale. C'est de ce manuscrit que M. Floquet a tiré cette lettre. L'auteur des _Mémoires_ n'a pu même dire à qui elle est adressée; il est facile de voir qu'elle est supposée et qu'elle ne peut avoir été écrite par Bossuet: fût-elle vraie et authentique, elle ne ferait que confirmer l'exactitude du récit de madame de la Fayette, la relation de Feuillet, les révélations de Saint-Simon, et ajouter aux preuves nombreuses de l'empoisonnement.

CHAPITRE XIII.

1670-1671.

Madame de Sévigné s'exprime brièvement en annonçant la mort de MADAME.--Elle ne s'étend que sur les faits peu connus.--Aventure de la princesse de Condé.--Duval, son valet de pied, et Louis de Rabutin, son page, tirent l'épée l'un contre l'autre en sa présence, et lui font une blessure au sein.--Duval est condamné aux galères.--Madame de Sévigné le voit à la chaîne, et cause avec lui.--Louis de Rabutin s'enfuit en Allemagne.--Il épouse la duchesse de Holstein.--Par ce mariage les Rabutin sont alliés à la maison royale de Danemark.--Louis de Rabutin parvient au grade de feld-maréchal de l'empereur.--Éloge que madame de Sévigné et Bussy font de Louis de Rabutin, leur cousin.--Madame de Sévigné regrette que Bussy-Rabutin n'ait pas été aussi heureux.--Sa réflexion sur la Providence.--Spirituelle réponse de Bussy au P. la Chaise sur ce sujet.--Madame de Sévigné, bien instruite des intrigues galantes du grande monde et de la cour, y fait souvent allusion.--Ces allusions sont obscures pour les lecteurs modernes.--Passage d'une de ses lettres sur le maréchal de la Ferté, le comte de Saint-Paul et le comte de Fiesque.--Détails sur ces personnages.--Mariage de mademoiselle de Thianges et du duc de Nevers.--Détails sur le duc de Nevers.--Pouvoir de Montespan.--Détails sur la Vallière.--Bal donné par le roi aux Tuileries.--Madame de Sévigné y assiste.--Elle remarque que ce bal était triste.--Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y avaient point paru.--Cette dernière s'était retirée aux sœurs Sainte-Marie de Chaillot.--Le roi repart pour Versailles.--Il écrit à la Vallière, et lui envoie successivement le maréchal de Bellefonds et Lauzun, pour l'engager à revenir à Versailles: elle s'y refuse.--Il envoie, avec des ordres impératifs, Colbert, qui la ramène.--Causes de la tendresse du roi pour la Vallière.--Cette tendresse fait le malheur de celle-ci.