Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)
Part 16
[422] FÉLIBIEN, _Description sommaire du chasteau de Versailles_; 1674, in-12.--COMBE, _Explication historique de ce qu'il y a de plus remarquable dans la maison royale de Versailles et dans celle de_ MONSIEUR _à Saint-Cloud_; 1681, in-12.--FÉLIBIEN, _Explicat. des tableaux de la galerie de Versailles et de ses deux salons_; 1687, in-12.--Id., _Recueil et description de peintures et autres ouvrages faits pour le roi_; 1689, in-12.--Id., _Description sommaire de Versailles ancienne et nouvelle_; 1703.--ECKARD, _Recherches sur Versailles_; 1836, in-8º, p. 41 et 49.
[423] _Les OEuvres posthumes de monsieur_ DE MOLIÈRE, t. VIII, imprimées pour la première fois; Paris, Denys Thierry, etc., 1682, in-12.--_Les Amants magnifiques_, p. 5-84.--_OEuvres de_ MOLIÈRE, t. VII, p. 477-481, édition d'Auger.--TASCHEREAU, _Hist. de la vie et des ouvrages de Molière_; 2e édition, p. 250 et 432; 3e édit., p. 153 et 296.
[424] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 306 (lettre à la comtesse du Bouchet, du 7 février 1671). Le livre du ballet mentionné est _Psyché_; 1671, in-12.--Frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre françois_, t. XI, p. 121 à 132.
Cette pièce des _Amants magnifiques_ forme époque dans la vie de Louis XIV, parce que ce fut la dernière où il figura en personne dans les ballets et les divertissements que l'on jouait à la cour: il fit le rôle de _Neptune_ et celui du _Soleil_[425]. D'Armagnac le grand écuyer, le marquis de Villeroi et le marquis de Rassent représentèrent tous trois des dieux marins. Ce changement dans les habitudes du jeune monarque a été généralement attribué à de beaux vers de Racine qui ont été souvent cités à ce sujet. Il semble qu'on ne peut guère douter du fait, puisqu'il est attesté, du vivant de Louis XIV, dans une lettre écrite par Boileau en défense de l'opinion soutenue par lui contre Massillon en faveur de l'utilité de la comédie et du théâtre[426]. Cependant il doit être permis de faire observer que, si tel a été l'effet des vers de Racine, cet effet n'a pas été instantané, puisque la tragédie de _Britannicus_, où se trouvent ces vers, fut jouée et même imprimée avant la représentation des _Amants magnifiques_[427]. Ce que nous pouvons affirmer, d'après la connaissance intime de l'histoire littéraire de cette époque et de l'esprit d'adulation qui dominait alors la plume de tous les auteurs à l'égard de Louis XIV, c'est que Racine n'eût jamais écrit des vers qui pussent donner lieu au roi de se faire l'application d'un reproche adressé à Néron, ou que, s'il les eût écrits, il les eût effacés. Si donc les vers de Racine ont empêché Louis XIV, après qu'il les eut entendus, «de danser à aucun ballet, même au temps du carnaval,» comme le prétend Boileau, ce fut contre l'intention de Racine, qui était trop bon courtisan pour avoir la prétention de réformer le roi, surtout en lui faisant l'application de vers tels que ceux-ci[428]:
Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire? Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire; Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour toute ambition, pour vertu singulière, Il excelle à conduire un char dans la carrière, A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-même en spectacle aux Romains, A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.
[425] MOLIÈRE, _OEuvres posthumes_, 1682, t. VIII, p. 10 et 83.
[426] LOUIS RACINE, _Mémoires sur la vie de Jean Racine_; Lausanne, 1747, in-12, t. I, p. 80.--_Lettre de_ BOILEAU _à Monchesnay_, t. II, p. 260.--Dans les _OEuvres de_ BOILEAU, édit. de Berriat Saint-Prix, t. IV, p. 128 et 130, la lettre est datée du 7 septembre 1707.--AIMÉ-MARTIN, _OEuvres de Racine_, 1826, in-8º, t. I, p. XLIV.
[427] _Britannicus_; Paris, Claude Barbin, 1670, in-12 (80 pages; le privilége est du 7 janvier 1670).--Frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre françois_, t. X, p. 426 à 446 (13 décembre 1669).--_Ibid._, t. XI, p. 42-96 (février 1670).
[428] _Britannicus_, acte IV, scène 4.
Si on fait attention que la lettre de Boileau, quoique écrite du vivant de Louis XIV, l'a été trente-sept ans après la première représentation de _Britannicus_ et celle des _Amants magnifiques_; que c'est une lettre particulière publiée plusieurs années après la mort du monarque et de Boileau lui-même; que cette lettre, adressée à Monchesnay dans le but de faire l'apologie de la comédie, fortement attaquée alors par Bossuet, Massillon, et par tous les grands talents que possédait le clergé de France; que cette lettre, dis-je, n'a peut-être reproduit, en cette circonstance, qu'un bruit vulgaire, dont Boileau, sans en avoir une connaissance particulière et sans chercher à l'approfondir, était bien aise de s'emparer, on sera induit à chercher une autre cause à la résolution de Louis XIV; et il sera facile de trouver un motif plus naturel dans l'âge du monarque, qui modifiait sous ce rapport ses goûts et ses habitudes. L'étiquette pompeuse dont il crut devoir s'entourer à mesure que s'exaltait en lui le sentiment de la dignité royale formait aussi obstacle à ce qu'il s'adonnât à ce genre de divertissements, qui avait eu tant d'attraits pour lui dans son adolescence. D'ailleurs, avec les occupations dont il était surchargé, avait-il le temps d'étudier les rôles d'un ballet et de retenir les vers que Benserade composait? Ajoutons que la complication de ses intrigues amoureuses et de celles de toute sa cour, trop fidèle imitatrice des exemples qu'il lui donnait, jointe aux ménagements que réclamaient la reine et la majesté du trône, ne permettaient plus au poëte de hasarder ces plaisanteries ingénieuses, ces allusions folâtres ou graveleuses dans lesquelles Benserade excellait: elles eussent été des révélations indiscrètes et extravagantes. Ainsi non-seulement on ne vit plus Louis XIV déployer ses grâces, son agilité et son adresse dans les ballets et les carrousels, mais les ballets et les carrousels même cessèrent pendant longtemps. Ils ne recommencèrent que dix ans après la représentation des _Amants magnifiques_, lorsque le Dauphin fut en âge d'y figurer, et que leur ancienne célébrité fit naître le désir de procurer à l'héritier du trône ces divertissements. Ce fut alors que l'on demanda de nouveau des vers à Benserade pour le _Ballet royal du Triomphe de l'Amour_, qui fut son dernier ouvrage en ce genre[429].
[429] BENSERADE, _OEuvres_; Paris, 1697, t. II, p. 404; _Ballet royal du Triomphe de l'Amour_, dansé devant Sa Majesté, à Saint-Germain en Laye, en 1681.--LAURENT, _la Galante et magnifique joute des chevaliers maures, au grand carrousel Dauphin, à Versailles, le 1er et 2 juin 1685_; Paris, in-12, chez Antoine Raflé (40 pages).--DE SOURCHES, _Mémoires_; Paris, 1836, in-8º, t. I, p. 129-176.
_Le Bourgeois gentilhomme_, composé aussi pour amener des ballets et des danses et joué pour la première fois, à Chambord, le 14 octobre 1670, ne fut pas si bien accueilli que _les Amants magnifiques_; et cependant Molière, dans cette pièce, était rentré dans le domaine de son talent et de la bonne et franche comédie. Des scènes d'un naturel exquis, d'un comique délicieux, mais peu liées entre elles et terminées par une parade grotesque et invraisemblable, ne plurent pas au goût dédaigneux d'une cour que l'auteur du _Misanthrope_ et du _Tartufe_ avait rendue difficile à satisfaire[430].
[430] Les frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre françois_, t. XI, p. 56-66.--TASCHEREAU, _Vie de Molière_, 1844, in-12, p. 158-161.
Mais le principal événement théâtral de l'année fut la lutte qu'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, parvint à établir entre Corneille et Racine[431]. Ces deux grands poëtes, par les instigations de cette princesse, firent représenter chacun en même temps et sur deux théâtres différents une tragédie sur le même sujet. Ce fut un duel, a dit Fontenelle; mais dans ce duel les conditions n'étaient pas égales: l'un des combattants acquérait sans cesse des forces, l'autre avait perdu les siennes. Le Corneille de _Tite et Bérénice_ n'était plus celui du _Cid_ et de _Polyeucte_; et quoique la troupe de Molière fit tous ses efforts pour faire valoir la nouvelle pièce, elle ne réussit pas. La _Bérénice_ de Racine eut au contraire un succès prodigieux, à la cour comme à la ville. Une actrice admirable, dont on disait que l'auteur était amoureux, fit mieux dans cette pièce que de s'attirer des applaudissements, elle fit répandre d'abondantes larmes[432]. _Bérénice_ devint la pièce en vogue; ce fut elle qu'on joua aux brillantes noces qui eurent lieu pour le mariage de mademoiselle de Thianges avec le duc de Nevers[433], de ce duc de Nevers qui fut depuis le chef de la cabale contre Racine, de ce duc de Nevers «si difficile à ferrer, dit madame de Sévigné, si extraordinaire qu'il glisse des mains alors qu'on y pense le moins.»
[431] Conférez FONTENELLE, _OEuvres_ (Vie de Pierre Corneille).--LOUIS RACINE, _Mémoires sur la vie de Jean Racine_; 1747, in-12, p. 87.--GEOFFROY, _OEuvres de Racine_, t. III, p. 11.
[432] Les frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre françois_, t. XI, p. 66-108-120.
[433] Diane-Gabrielle de Damas, fille de Claude-Léonor, marquis de Thianges, et de Gabrielle Rochechouart de Mortemart, sœur de madame de Montespan. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 210, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 280, édit. de G. de S.-G. (10 décembre 1670).--_Ibid._, t. VII, p. 38, édit. de G. de S.-G.
L'abbé de Villars, le spirituel auteur des _Lettres du comte de Gabalis sur les sylphes, les gnomes et les salamandres_, fit des deux tragédies une critique sévère, mais presque toujours juste. Madame de Sévigné eut raison de la trouver plaisante [c'est-à-dire agréable] et ingénieuse. C'est à tort qu'on a taxé d'esprit de parti madame de Sévigné pour avoir jugé favorablement un petit écrit qu'elle-même traite de bagatelle et dans lequel elle blâme cinq ou six mauvaises plaisanteries, qui sont, dit-elle, «d'un homme qui ne sait pas le monde[434].» Racine, qui plus tard fut désolé d'une arlequinade dont sa pièce fut l'objet, qui s'affligea d'un bon mot de Chapelle, fut singulièrement irrité de l'approbation donnée par beaucoup d'hommes de goût à la critique de Villars. Il en parle dans la préface de sa tragédie avec une colère mal déguisée; il la réfute faiblement, et il a l'air de la mépriser. Cette critique fit alors grand bruit, et divisa la cour et la ville, les gens de lettres et les gens du monde sur le jugement qu'on devait porter de la _Bérénice_ de Racine. On était pour l'avis du critique après l'avoir lu, et pour la pièce après avoir entendu la Champmeslé[435]. Il en est encore ainsi aujourd'hui: les vers de Racine produisent toujours leur effet accoutumé, et désarment ceux qui voudraient signaler les défauts de ses compositions. Il importe peu à la gracieuse Vénus de Médicis de n'avoir ni le port ni la dignité d'une déesse; l'admirable pureté de ses formes séduit aussitôt les regards; et plus ils s'attachent sur l'œuvre de l'artiste, plus ils confirment le jugement que l'on a porté de son sublime talent. Cependant la rareté des représentations de _Bérénice_ a depuis longtemps prouvé que l'abbé Villars avait raison de ne pas trouver dans cette pièce les véritables caractères d'une tragédie. Henriette, en donnant, à leur insu, ce sujet à traiter aux deux poëtes, avait une intention que Voltaire a très-bien fait ressortir: elle s'attendait à ce que tous les deux chercheraient à créer des allusions à Louis XIV dans le rôle de Titus. Ils n'y manquèrent pas; mais chacun d'eux les puisa dans la nature de son génie, Racine dans les sentiments d'un amour tendre et passionné, Corneille dans l'élévation de l'âme et l'énergie du caractère; et certes on peut dire que, quoique la pièce de Corneille fût bien inférieure à celle de son jeune rival, elle était plus conforme aux désirs de la princesse.
[434] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 septembre 1671), t. II, p. 192, édit. de M.--_Ibid._, t. II, p. 230.--Conférez encore, sur Racine, SÉVIGNÉ, t. II, p. 426; t. V, p. 554-558; t. IX, p. 126, et t. X, p. 182, édit. de G. de S.-G.--GEOFFROY, _Jugement sur Bérénice_, dans son édit. des _OEuvres de_ RACINE; 1808, in-8º, t. III, p. 156.--LOUIS RACINE, _Mém. sur la vie de Jean Racine_; 1747, in-12, p. 88; et dans les _OEuvres de_ RACINE, t. I, p. LI de l'édit. d'Aimé-Martin.--SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. III, p. 317 et 318.--CAYLUS, _Mém._, p. 452.
[435] LOUIS RACINE, _Mém. sur la vie de Jean Racine_, 1747, t. I, p. 90 et 91.--_OEuvres de_ RACINE, édit. d'Aimé-Martin, 1820, in-8º, t. II, p. 304.--Les frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre françois_, t. XI, p. 104.
Dans _Tite et Bérénice_, l'intention de Corneille fut si bien saisie que Santeul traduisit en latin les vers suivants, pour les présenter à Louis XIV lorsqu'il partit pour faire la conquête de la Hollande:
Mon nom, par la victoire est si bien affermi Qu'on me croit, dans la paix, un lion endormi; Mon réveil incertain du monde fait l'étude; Mon repos en tout lieu jette l'inquiétude; Et, tandis qu'à ma cour les aimables loisirs Ménagent l'heureux choix des jeux et des plaisirs, Pour envoyer l'effroi de l'un à l'autre pôle Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole[436].
[436] CORNEILLE, _Tite et Bérénice_, comédie héroïque, acte II, scène I, t. V, p. 262 et 263, édit. 1692, chez P. Trabouillet, revue et corrigée par l'auteur, t. IX, p. 16 de l'édit. 1824, in-8º, de Lefèvre.--FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU, _Esprit du grand Corneille_, p. 366.
A cette époque Louis XIV était redouté et admiré de toute l'Europe. On cherchait avec anxiété à pénétrer ses desseins, à deviner ses résolutions. Nul souverain, par ses brillantes qualités comme par ses défauts, n'exerça une plus grande et plus longue influence au dedans comme au dehors de ses États. Tout homme qui, devenu tout-puissant, a le noble désir d'exercer son pouvoir dans l'intérêt des peuples et de sa gloire se trouve exposé au plus grand de tous les dangers. Tous ceux, qui l'entourent, loin de combattre ses mauvais penchants, cherchent à les exploiter pour élever leur fortune; et s'il ne sait pas puiser en lui-même la force nécessaire pour résister à la séduction et dissiper les nuages sans cesse amassés pour offusquer sa raison, il marche de faute en faute et d'erreur en erreur. Tous les grands personnages dont l'histoire contient l'éloge ont déployé dans l'adversité une énergie digne d'être admirée; peu ont su résister à la prospérité. Louis XIV n'était pas du nombre de ces derniers; et dès lors, et même avant qu'il eût atteint le faîte de sa grandeur, se manifestèrent les faiblesses qui devaient enfanter vers la fin de son règne les malheurs publics et ses chagrins domestiques. Enivré par ses succès, il se regardait, par son génie, par les droits divins de sa couronne, comme un être à part, dont la volonté faisait loi. Mettre obstacle à cette volonté était à ses yeux non-seulement rébellion, mais sacrilége; et, soit qu'il fût question de s'opposer à ses passions ou aux mesures de son gouvernement, l'effet était le même et le crime était pareil.
La liaison de Louis XIV avec madame de Montespan devait entraîner des conséquences plus graves que celles qu'avait produites son amour pour la Vallière. Celle-ci, en disposant d'elle-même selon son cœur, ne violait pas les saintes lois du mariage; mais Montespan avait un mari dont elle était aimée. Pour l'arracher à cet homme d'honneur, qui la rendait heureuse, Louis XIV se vit forcé de méconnaître les droits les plus sacrés de la justice. Le marquis de Montespan fut relégué à l'extrémité du royaume, et un tribunal complaisant prononça un jugement de séparation entre lui et sa femme. Elle fut attachée à la cour, et eut la charge de surintendante de la maison de la reine; de la reine! pour laquelle ainsi, à double titre, son nom devenait un outrage. On ne parvint pas de prime abord à ce degré d'impudeur; il fallut s'y accoutumer et y accoutumer le peuple. On s'entoura de quelque mystère. L'ancienne maîtresse dut servir de voile pour couvrir le secret de la nouvelle. L'infortunée la Vallière eut à supporter les inexprimables angoisses d'une amante abandonnée, qui, le cœur brûlant d'amour, se trouve forcée d'être continuellement spectatrice du bonheur de sa rivale et d'habiter avec elle. Lorsqu'on songe que le roi s'était par principe imposé l'obligation de revenir chaque nuit dans la couche nuptiale, on est surpris qu'il ne fût pas choqué lui-même d'une si étrange polygamie. L'orgueil de madame de Montespan souffrit de se trouver dans le même gynécée que celle qu'elle avait trompée et trahie; elle en fit des reproches à son amant. Louis s'excusa en disant que cela s'était établi insensiblement. «Insensiblement pour vous, lui répliqua vivement la fière beauté, mais très-sensiblement pour moi.» Des humiliations, d'insupportables affronts étaient pour la Vallière le résultat inévitable de sa position. L'infortunée, pour la seconde fois, fit sa retraite au couvent des Filles Sainte-Marie de Chaillot[437], où était toujours mademoiselle de la Mothe d'Argencourt, son ancienne amie[438]. Louis XIV, qui s'était habitué à compter sur l'affection et l'entier dévouement de la Vallière, versa des larmes quand il se vit menacé de la perdre pour toujours; il envoya Colbert pour la prier de revenir, et il força sa nouvelle maîtresse de joindre ses instances aux siennes. Elle revint. Madame de Sévigné a raconté cet événement[439], qui fit douter pendant quelque temps à la cour si les tendresses cordiales d'un ancien attachement ne l'emporteraient pas sur l'entraînement d'une nouvelle passion.
[437] Ce fut le mercredi des Cendres. Sur la Vallière, voyez SÉVIGNÉ (lettres en date des 12 et 13 janvier 1671), t. I, p. 245 et 247, édit. de M.; et t. I, p. 322 et 324, édit. de G. de S.-G.; (13 décembre 1673), t. III, p. 263, édit. de G.--_Id._, t. III, p. 172 et 173 (16 octobre 1676); _ib._, t. V, p. 170, édit. de G.--_Ib._, t. V, p. 3, édit. M. (29 décembre 1679).--_Ib._, t. VI, p. 276, édit. de G.--_Ib._, t. VI, p. 83, édit. de M. (5 janvier 1680).--_Ib._, t. VI, p. 285, édit. de G.--_Ib._, t. VI, p. 92, édit. de M. (1er septembre 1680).--_Ib._, t. VII, p. 190, édit. de G. de S.-G.--_Ib._, t. VI, p. 443, édit. M.--BUSSY, _Lettres_ (1er juin et 6 juillet 1669), t. V, p. 79, 82.--CAYLUS, _Mém._, t. LXVI, p. 379 et 380.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 196 et 634.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, t. LII, p. 94 et 123.--LA FAYETTE, _Mémoires_, t. LXIV, p. 395, 410, 414, 456.--RETZ, t. XLVI, p. 54.--BENSERADE, _OEuvres_, t. I, p. 313, 370. Conférez _Mémoires de Maucroix_, suite et fin, p. 33, ch. XX, et ci-dessus, 2e partie, p. 300, ch. XX.
[438] Voyez ch. IX, 2e partie de cet ouvrage, p. 114.
[439] SÉVIGNÉ, _loc. cit._ (lettres des 12 et 13 février).
Mais l'on sut bientôt, que la Vallière, victime d'un amour qui ne se nourrissait plus que de larmes et de regrets, avait le projet de se retirer au couvent. Louis XIV crut pouvoir la retenir en prodiguant pour elle, pour sa famille et pour les enfants qu'il avait eus d'elle les richesses et les dignités. Vain espoir! Rien que le cœur d'un amant adoré ne pouvait consoler celle que poursuivait le remords de lui avoir sacrifié l'honneur. Ses longs entretiens avec mademoiselle de la Mothe d'Argencourt et ses fréquentes visites au monastère de Chaillot firent ombrage à Louis XIV. Il fit arrêter et conduire en prison, à Pignerol, un gentilhomme nommé Mathonnet[440], uniquement parce qu'il s'employait comme intermédiaire entre madame de la Vallière et les sœurs de Sainte-Marie; et il ne lui accorda sa liberté que lorsqu'il n'osa plus contraindre celle qui avait pris la ferme résolution de se consacrer tout entière à Dieu seul. De moins scrupuleuses et de plus dangereuses rivales tâchèrent de supplanter Montespan auprès de son royal amant; si elles ne réussirent pas, elles parvinrent néanmoins à mettre à profit l'inconstance de ses goûts pour satisfaire leur cupidité ou leur ambition. Parmi elles on distingua la princesse de Soubise, comme la plus habile à s'envelopper des ombres du mystère et à dérouter, par l'art de ses intrigues, l'active surveillance de la maîtresse en titre. Celle-ci, obligée à des ménagements envers la reine, la cour et le public, ne put entièrement déguiser, par la mode des amples vêtements qu'elle introduisit, les apparences de ses fréquentes grossesses; mais ses enfants furent mis au monde dans le plus profond secret. Il fallait les confier à des mains prudentes et dignes d'un si précieux dépôt. Madame de Montespan jeta les yeux sur la veuve de Scarron, dont elle avait été la bienfaitrice et dont la société était devenue pour elle un besoin, au milieu des grandeurs et des ennuis de la cour. Madame Scarron refusa de s'en charger, à moins que le roi ne lui en donnât l'ordre. Cet ordre lui fut donné: elle a elle-même fait connaître les embarras de sa position[441] et la conduite qu'elle tint dans ces circonstances difficiles, qui lui donnèrent les moyens de montrer sa discrétion, son activité, son courage, son dévouement. Elle nous apprend qu'elle prit avec elle la jeune fille de madame d'Heudicourt, et qu'elle parvint si bien à donner le change à ses amies et protectrices de l'hôtel d'Albret et de l'hôtel de Richelieu que personne ne soupçonna la véritable cause de sa nouvelle et mystérieuse existence. Elle aima mieux soulever des doutes sur sa vertu et supporter la calomnie que de laisser deviner que dans sa modeste condition elle était dépositaire d'importants secrets[442]. Elle a décrit ses soins assidus, ses inquiétudes incessantes pour ces enfants, qui lui avaient inspiré une tendresse de mère[443]. Les fonctions qu'elle remplissait avec tant de zèle la rapprochèrent nécessairement du roi, auquel elle rendait compte du dépôt qui lui était confié. C'est ainsi qu'elle fut introduite à la cour et dans les appartements privés du monarque, à la suite de madame de Montespan, comme le repentir, encore ignoré, compagnon du plaisir coupable. Cette jeune et belle veuve déplut d'abord à Louis XIV par son maintien froid et réservé, par la réputation qu'on lui avait faite d'être un bel esprit et une dévote rigide; et même les longs entretiens qu'elle avait avec madame de Montespan lui donnaient du dépit et excitaient sa jalousie.
[440] Lettre de Louvois à Saint-Mars, écrite de Saint-Germain en Laye, datée du 14 octobre 1672, dans J. DELORT, _Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres détenus à la Bastille, à Vincennes_, etc.; 1829, in-8º, t. I, p. 193 à 194.
[441] _Entretiens de madame de Maintenon_, t. VI, p. 240 de ses _Lettres_ de l'édition de Sautereau de Marsy, publiées par Léopold Collin, 1806, in-12; ou t. VI, p. 28 du _Recueil de lettres de madame_ DE MAINTENON, 1756, in-12, publié par la Beaumelle.
[442] LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. II, p. 1-12, chap. I.--MAINTENON, _Lettres_ (24 mars 1669, à madame d'Heudicourt), t. I, p. 48 de l'édit. de la Beaumelle; 1756, in-12; t. I, p. 56 de l'édit. de Sautereau de Marsy; Paris, Léopold Collin, 1806, in-12.
[443] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon, entretien XI de madame de Maintenon_, t. VI, p. 20 à 218.--Et dans les _Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. VI, p. 233-246.