Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)
Part 15
Malgré cette promesse tant de fois renouvelée de garder à l'avenir le silence sur le fatal libelle, elle recommença de nouveau à en parler, et toujours au sujet de cette généalogie des Rabutin. «Voilà, dit-elle, mon cousin, tout ce que l'abbé de Coulanges sait de notre maison, dont vous avez dessein de faire une petite histoire... Je voudrais que vous n'eussiez jamais fait que celle-là[400]...» Et, plus loin encore, elle lui reproche de «n'avoir pas fait de son nom (de Rabutin) tout ce qui était en son pouvoir...» Cette fois Bussy perdit patience; déjà, dans la réponse à la première lettre qui lui avait causé une si vive satisfaction, il avait mis en garde sa cousine contre le mauvais effet que produisaient sur lui les malignes insinuations qu'elle s'était permises, même dans cette lettre; et il terminait ainsi sa réponse[401]: «Adieu, ma belle cousine; ne nous tracassons plus. Quoique vous m'assuriez que nos liens s'allongent de notre race, et qu'ils ne se rompent point, ne vous y fiez pas trop: il arrive en une heure ce qui n'arrive pas en cent. Pour moi, j'aime la douceur; je suis, comme le frère d'Arnolphe, _tout sucre et tout miel_[402].» Aussi madame de Sévigné, craignant l'effet des provocations qu'elle s'était permises dans cette dernière lettre, a-t-elle grand soin de dire à Bussy en finissant: «Je vous souhaite la continuation de votre philosophie, et à moi celle de votre amitié; elle ne saurait périr, quoique nous puissions faire; elle est d'une bonne trempe, et le fond en tient à nos os.» Mais Bussy répondit sur le ton le plus sévère et de manière à convaincre sa cousine combien ces attaques répétées pouvaient nuire à cette amitié dont elle lui donnait l'assurance et dont pourtant elle méconnaissait les droits. Après lui avoir prouvé que sa dernière réflexion, lors même qu'elle serait juste, est peu généreuse quand elle s'applique à un homme que l'adversité poursuit, il ajoute: «Je remarque que vous avez, à point nommé, quand vous m'écrivez, des occasions de picoteries, dont je me passerais fort bien. Regardez s'il vous serait agréable que je vous redisse souvent que, si vous aviez voulu, on n'aurait pas dit de vous et du surintendant les sottises qui s'en dirent après qu'il fut arrêté. Je ne les ai jamais crues; mais aussi je ne vous ai pas donné le chagrin de les entendre. Je vous prie donc, ma cousine, d'avoir les mêmes égards pour moi que j'ai pour vous; car, quoique je ne puisse jamais m'empêcher de vous aimer, je n'aimerais pas que toute notre vie se passât en reproches et en éclaircissements: c'est tout ce que nous pourrions faire s'il y avait de l'amour sur jeu.»
[400] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier 1671), t. I, p. 227, édit. de M.; t. I, p. 301, édit. de G. de S.-G.
[401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670), t. I, p. 264, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 195, édit. de M.
[402] Bussy aurait dû dire: Comme le frère de Sganarelle. Voyez _l'École des Maris_, acte I, scène 2.--Conférez _OEuvres de monsieur_ DE MOLIÈRE, t. II, p. 80, 1676, in 12; chez Claude Barbin.
Madame de Sévigné comprit toute la portée de ce langage. Souvent Bussy s'était prévalu de la vive expression de son amitié pour lui, et il l'avait interprétée (non peut-être sans quelque raison) comme un indice d'un sentiment plus tendre. Elle avait toujours cherché à lui ôter cette croyance, et désormais elle était intéressée à ne plus s'attirer de nouveaux reproches de Bussy, en se donnant le tort de ranimer toujours leurs anciennes querelles, puisque, selon lui, c'était donner à penser qu'il y avait de sa part «de l'amour sur jeu.» Elle s'abstint donc de toute récrimination. Mais elle-même témoigne que c'était avec peine qu'elle renonçait à la satisfaction qu'elle éprouvait de lui infliger de temps en temps quelques petites corrections, pour punition de ses fautes passées. Elle trouvait que cela rendait leur correspondance plus piquante et plus animée. «Mon Dieu, dit-elle[403], mon cousin, que votre lettre est raisonnable, et que je suis impertinente de vous attaquer toujours! Vous me faites voir si clairement que j'ai tort que je n'ai pas le mot à dire; mais je suis tellement résolue de m'en corriger que, quand nos lettres devraient être aussi froides qu'elles sont vives, il est certain que je ne vous donnerai jamais sujet de m'écrire sur ce ton-là. Au milieu de mon repentir, à l'heure que je vous parle, il vient encore des aigreurs au bout de ma plume; ce sont des tentations du diable, que je renvoie d'où elles viennent.» Et en effet, dans cette lettre même où elle demande excuse pour être revenue sur le passé, elle en parle de nouveau, et fait ressouvenir Bussy que, si elle a eu tort envers lui, les torts qu'il a eus à son égard sont bien plus grands. «Nous voilà donc raccommodés. Vous seriez bien heureux si nous étions quittes; mais, bon Dieu! que je vous en dois encore de reste que je ne vous payerai jamais[404]!» Puis elle demande, en finissant, la permission de faire à son cousin quelques petites querelles d'Allemand, mais sur d'autres sujets. «Ce qui me plaît dans tout ceci, ajoute-t-elle, c'est que nous éprouvons la bonté de nos cœurs, qui est inépuisable.»
[403] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 février 1671), t. I, p. 268, 269, ou t. I, p. 325, édit. de G. de S.-G.
[404] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 260, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 192, édit. M.
Dans les lettres auxquelles cette discussion a donné lieu, nous devons remarquer certains passages qui font allusion à des propos qu'on aurait tenus sur madame de Sévigné et dont il sera important, pour l'intelligence de sa correspondance, de deviner la nature et les motifs. Madame de Sévigné tâche, dans la première, de réparer un peu la dureté de ses reproches en terminant par une phrase plus amicale[405], et elle dit: «Adieu, comte; écrivons-nous, et prenons courage contre nos ennemis. Pensez-vous que je n'en aie pas, moi qui vous parle?»--A ceci Bussy répond[406]: «Je ne doute pas que vous n'ayez des ennemis; je le sais par d'autres que par vous; mais, quoi qu'on m'ait mandé, je ne crois pas votre conduite si dégingandée qu'on dit, et je ne condamne pas les gens sans les entendre.»
[405] BUSSY, _Lettres_ (17 juin 1670), t. I, p. 184, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 251, édit. de G. de S.-G.
[406] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 254, édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 187, édit. de M. (lettre de Bussy, du 25 juin 1670).
Ce passage de la lettre de Bussy intrigua beaucoup madame de Sévigné; il lui prouvait que ce qu'elle croyait être ignoré de son cousin lui était connu et que, par les altercations qui avaient eu lieu entre elle et lui et par son alliance et son intimité avec M. de Grignan, elle avait perdu une partie de la confiance que Bussy avait en elle et l'ascendant dû au tendre et fort attachement qu'elle lui avait inspiré. Au lieu de mettre le même empressement à l'instruire de tout ce qui la concernait, Bussy lui taisait donc ce que ses correspondances lui apprenaient de désavantageux sur son compte. Soit qu'elle ait oublié ce qu'elle avait écrit à Bussy, soit qu'elle ait voulu plaider le faux pour savoir le vrai, elle feignit d'ignorer ce qu'il voulait dire, et nia qu'elle pût avoir des ennemis ou avoir été l'objet d'aucun mauvais propos; puis, par le souvenir, agréable pour elle et pour son cousin, des temps de leur jeunesse, elle tâcha de ranimer la chaleur de ses anciens sentiments, dans l'espoir de lui arracher son secret[407].
[407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 260, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 192, édit. de M.
«Vous me donnez un trait en me disant que j'ai des ennemis et qu'on vous a mandé que ma conduite était dégingandée. Vous feignez qu'on vous l'a écrit; je parie que cela n'est pas vrai. Hélas! mon cousin, je n'ai point d'ennemis; ma vie est tout unie, ma conduite n'est pas dégingandée (puisque _dégingandée_ il y a). Il n'est point question de moi: j'ai une bonne réputation; mes amis m'aiment, les autres ne songent pas que je suis au monde; je ne suis ni jeune ni jolie; on ne m'envie point. Je suis quasi grand'mère, c'est un état où l'on n'est guère l'objet de la médisance; quand on a été jusque-là sans se décrier, on se peut vanter d'avoir achevé sa carrière.--M. de Corbinelli vous dira comme je suis, et, malgré mes cheveux blancs[408], il vous redonnera peut-être du goût pour moi. Il m'aime de tout son cœur; et je vous jure aussi que je n'aime personne plus que lui. Son esprit, son cœur, ses sentiments me plaisent au dernier point. C'est un bien que je vous dois; sans vous je ne l'aurais jamais vu.»
[408] Cette lettre étant datée du 6 juillet 1670, madame de Sévigné avait, quand elle l'écrivit, quarante-quatre ans et cinq mois.
Bussy était trop rusé pour se laisser prendre au piége, quoique l'amorce eût été habilement préparée. Il répondit de manière à prouver à sa cousine qu'il était parfaitement bien informé, et se garda de faire connaître de quelle part venaient ses informations[409].
[409] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670), t. I, p. 262, édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 194, édit. de M.
«... Aussi bien me mandez-vous que vous m'en devez encore de reste. Hâtez-vous donc de me payer, afin que nous soyons bientôt quittes. Je meurs d'impatience d'être assuré que je n'essuierai jamais de mauvaise humeur de vous. Je ne vous ai point menti quand je vous ai dit que vous aviez des ennemis; premièrement, vous me l'avez écrit dans votre _Épître chagrine_[410]; mais on me l'a mandé d'ailleurs. Quoique votre modestie vous fasse dire que vous n'êtes ni jeune ni belle, et quoique vous ne puissiez vous sauver par là si vous donniez lieu de parler, ce n'est pas sur cela qu'on a parlé de vous. Mais que je suis ridicule de vouloir vous apprendre ce qu'assurément vous savez avant moi! On ne manque pas de gens, dans le pays où vous êtes, qui avertissent les amis des calomnies aussi bien que des vérités qu'on dit d'eux. Je ne vous en dirai donc pas davantage, sinon qu'à quelques petits reproches près dont vous m'avez fatigué, je vous trouve une dame sans reproche, et que j'ai la meilleure opinion du monde de vous.»
[410] Expression qui fait allusion à l'épître en vers de Scarron intitulée _Épître chagrine_.--Conf. SCARRON, _OEuvres_, t. VIII, p. 228, édit. 1737, in-18.
Bussy en avait dit assez pour être compris de madame de Sévigné; mais ses réticences nous réduisent à ne pouvoir former que des conjectures sur les médisances et les calomnies auxquelles il fait allusion. Nous aurons par la suite occasion de faire connaître ce qui sur ce point nous paraît être la supposition la plus probable. Nous nous contenterons de dire ici que nous croyons que madame de Montmorency était celle qui avait fait connaître à Bussy ce qu'on disait dans le monde sur sa cousine. De toutes les personnes qui correspondaient alors avec Bussy, madame de Montmorency est celle qui se montre la plus exacte et la plus empressée à lui transmettre les nouvelles de ce genre.
CHAPITRE XII.
1670-1671.
Madame de Sévigné parle, dans ses lettres, des événements qui se sont passés durant sa nouvelle contestation avec Rabutin.--Louis XIV envoie de nouveaux secours à Candie.--Le duc de Beaufort y périt.--Navailles est disgracié, puis rappelé.--Louis XIV travaille avec succès à la prospérité et à la grandeur de la France.--Il conclut un traité secret avec Charles II--Réside à Saint-Germain en Laye ou à Chambord.--Créqui, par ses ordres, s'empare de la Lorraine.--Pirates d'Alger soumis.--Dunkerque acheté.--Ambassadeurs d'Ardrah, de la côte de Guinée.--Louis XIV fait la visite de places fortes.--Bon état des finances.--Il n'y eut point de fêtes données par Louis XIV à Versailles ni dans la capitale.--Les plaisirs ne sont pas négligés.--Molière compose les _Amants magnifiques_--Molière est inférieur à Benserade dans les vers qu'il compose pour ce ballet.--Ce fut le dernier où le roi figura.--Vers de Racine auxquels on attribue ce changement.--Il eut d'autres causes plus probables.--La comédie du _Bourgeois gentilhomme_ eut peu de succès à la cour.--Par quelle raison.--Tragédies de _Bérénice_, composées par Corneille et par Racine, à l'instigation d'Henriette d'Angleterre.--Ce fut un duel littéraire.--Critique des deux pièces par l'abbé Villars, approuvée par madame de Sévigné.--Racine répond avec humeur à cette critique.--Sa pièce de _Bérénice_ est représentée aux noces du duc de Nevers et de mademoiselle de Thianges.--Allusions à Louis XIV, auxquelles la nature du sujet invitait les deux poëtes.--Beaux vers qui s'appliquaient à ce monarque dans la _Bérénice_ de Corneille.--Louis XIV alors admiré et redouté dans toute l'Europe.--Les malheurs de la fin de son règne sont préparés dans les temps de prospérité.--Violence faite à la morale publique par sa liaison avec Montespan.--Le marquis de Montespan est exilé.--La séparation d'avec sa femme est prononcée en justice.--Les deux maîtresses du roi cohabitent ensemble.--Peines qu'en éprouve la Vallière.--Elle se retire aux Filles de Sainte-Marie de Chaillot.--Mathonnet emprisonné à Pignerol à cause des services rendus à la Vallière.--Montespan déguise ses grossesses et cache ses accouchements.--Ses enfants sont confiés à madame Scarron.--Conduite admirable que tient cette dernière.--Introduite à la cour, elle est peu goûtée du roi.--Le règne des femmes assure celui des favoris.--Louis XIV, pour les affaires d'État, ne se laissait gouverner ni par les uns ni par les autres.--Détails sur les favoris de Louis XIV,--Saint-Aignan,--Dangeau,--d'Armagnac,--Marsillac,--la Feuillade,--Lauzun.--L'exemple que donne Louis XIV l'empêche de réprimer les désordres de son frère et des favoris qui entourent ce dernier.--Madame (Henriette d'Angleterre) demande que le chevalier de Lorraine soit exilé.--Il est éloigné, et, de concert avec d'Effiat et Beuvron, il donne par le poison la mort à Henriette.--Fin cruelle de cette princesse.--Bague d'émeraude qu'en mourant elle donne à Bossuet.--Oraison funèbre qu'il prononce sur la mort de cette princesse.--Louis XIV découvre le complot.--Il acquiert la certitude que son frère l'a ignoré.--Irritation produite en Angleterre par la mort d'Henriette.--Louis XIV est forcé, par sa politique, à la dissimulation.--Il rappelle le chevalier de Lorraine de son exil et épargne ses complices.
Tandis que madame de Sévigné mariait sa fille, qu'elle s'occupait de réconcilier Bussy avec son gendre, la France prospérait; des événements importants avaient lieu sur la grande scène politique. Par patriotisme, par amour pour ses enfants, par ambition pour sa famille, madame de Sévigné y prenait intérêt; mais ce qui se passait autour d'elle à la cour et dans la haute société, dans cette société si avide de gloire, de dignités, de plaisirs, la touchait encore plus vivement. Elle en parle souvent dans ses lettres, ou y fait fréquemment allusion. Pour faire sortir de ses écrits la peinture fidèle du monde au milieu duquel elle a vécu, il est donc nécessaire de faire de l'histoire de ces temps l'objet d'une étude approfondie. Quoique ce sujet ait déjà été traité par nombre d'écrivains, il ne l'a jamais été sous ce point de vue. La vie privée du jeune monarque, des princes de son sang, de ses courtisans, de ses ministres et l'influence exercée par eux sur les mœurs, la religion, la littérature doivent surtout appeler notre attention, non-seulement parce que toutes ces choses sont par elles-mêmes les plus importantes à connaître par leur résultat sur les destinées du pays, mais aussi parce que ce sont celles sur lesquelles madame de Sévigné nous fournit le plus de lumière et qui peuvent le mieux nous faire pénétrer dans le secret de ses pensées, et nous dévoiler les causes les plus cachées des résolutions et des opinions qui lui sont propres ou qui appartiennent aux hommes d'État et aux personnages du grand monde, dont les noms se rencontrent souvent, ou occasionnellement, sous sa plume. Enfin, madame de Sévigné parle souvent des écrivains illustres dont elle était contemporaine et dont la lecture lui était familière; les investigations auxquelles ces lettres et celles qui lui furent adressées donnent lieu nous procurent une intelligence plus complète des chefs-d'œuvre de notre littérature; elles nous instruisent des circonstances et des idées régnantes sous l'empire desquelles les auteurs se sont trouvés placés et des motifs qui les ont dirigés dans leurs compositions.
La troupe de la Feuillade, dans laquelle le jeune de Sévigné avait fait ses premières armes, ne fut pas la seule qui partit du port de Toulon pour aller au secours de Candie. Cédant aux conseils de Turenne, qui secondait les instances de la cour de Rome, à laquelle ce grand capitaine devait la promotion de son neveu au cardinalat, Louis XIV envoya l'année suivante six mille hommes au secoure de Candie; il les plaça sous les ordres du duc de Navailles, et donna le commandement de la flotte au duc de Beaufort[411]. La plupart des braves qui composaient cette petite armée furent massacrés dans une sortie. Le duc de Beaufort, ce héros de la Fronde, périt dans cette action meurtrière; comme on ne put retrouver son corps après le combat, sa mort donna lieu à des fables, qu'on cherchait à rendre probables par le souvenir du rôle qu'il avait autrefois joué. Navailles, pour sauver la flotte et ce qui lui restait de troupes, revint en France; et Candie se rendit peu après son départ. On s'en prit à Navailles du mauvais succès de l'expédition; il fut exilé et forcé à se retirer dans sa terre. Mais il prouva au roi que, dans toute sa conduite, il avait su concilier l'honneur et les intérêts du royaume, et que, bien loin d'avoir mérité d'être blâmé, il aurait dû être récompensé. Louis fut convaincu, et Navailles rentra en grâce[412]: belle preuve d'équité. L'homme tout-puissant qui sait réparer une injustice dont il est l'auteur est encore plus rare que celui qui n'en commet aucune. Quel dommage que Louis XIV n'ait pas été assez maître de ses passions pour être juste envers la femme de Navailles, comme il l'avait été envers lui[413]!
[411] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 89; t. II, p. 53 (1er mai 1671).
[412] Duc DE NAVAILLES ET DE LA VALETTE, _Mémoires_, 1701, in-12, p. 225-278, liv. IV.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 451, 454, 456.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 83.--DARU, _Hist. de Venise_, 1819, in-8º, t. IV, p. 616-621; t. VII, p. 246 et 247.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 477 (31 juillet 1675); _Plans et cartes de Candie_, Biblioth. royale, vol. XXX de l'_Histoire de France par estampes_.
[413] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 410, 411.--Voyez ci-dessus, 2e partie, p. 301, chap. XX.
A l'époque où nous sommes arrivés, cette entreprise de Candie fut la seule où Louis XIV échoua. Jamais il ne travailla plus efficacement qu'alors à la prospérité du royaume, à sa grandeur et à sa puissance. Les secours qu'il avait envoyés à Candie ne nuisirent point à ses négociations avec la Porte Ottomane. Son ambassadeur fut reçu à Constantinople avec des honneurs inouïs jusqu'alors; une alliance fut faite avec le sultan. Les pirates d'Alger se virent contraints par la force de respecter le pavillon français; et le commerce de France, en Orient, étendit ses ramifications dans toutes les vastes et riches contrées soumises au croissant; en Occident, dans les deux Amériques; au Midi, jusqu'au fond du golfe de Guinée, d'où l'on vit venir des ambassadeurs d'Ardrah, présenter aux Tuileries le curieux spectacle d'une magnificence sauvage, et s'incliner devant le trône du grand roi[414]. Dunkerque fut acheté à l'Angleterre, et devint un port français[415]. Un traité secret fut conclu avec Charles II, qui mettait, en cas de guerre, toutes les forces britanniques à la disposition du roi de France[416]. Le duc de Lorraine n'exécutait pas ses traités avec la France, et négociait contre elle. Louis XIV envoya aussitôt une armée commandée par le maréchal de Créqui, qui s'empara de Pont-à-Mousson, d'Épinal, de Longwy; et le duc de Lorraine, voyant ses États séquestrés, fut obligé de se retirer à Cologne, et ensuite à Francfort[417]. Des traités avantageux lièrent à la France l'empereur, l'électeur de Cologne, l'évêque de Munster et la Suède[418]. Casimir, roi de Pologne, se démit de sa couronne, vint à Paris, où il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang, et accepta de Louis XIV la dignité ecclésiastique d'abbé de Saint-Germain des Prés.
[414] Le portrait de l'ambassadeur d'Ardrah, D. Matheo Lopez, fut gravé par Larmessin.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 185 (lettre du 9 décembre 1670).
[415] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 186.
[416] LINGARD'S _History of England_.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 466, 467, 469.
[417] RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, édit. in-12, t. II, p. 165 et 166.
[418] _Préliminaires des traités entre les rois de France et tous les princes de l'Europe_; Paris, Frédéric Léonard, 1692, in-12, p. 287 à 300.
Louis XIV visita toutes les places de Flandre qu'il avait conquises; et ce voyage, qu'il fit avec une grande pompe et accompagné de beaucoup de troupes, jeta l'inquiétude et la crainte dans toute l'Europe[419]. Il avait, au milieu de la paix, mis ses armées, ses arsenaux sur le pied de guerre, créé une marine formidable, établi un ordre inconnu avant lui dans l'administration de ces deux parties essentielles à la défense de l'État et au soutien de sa puissance. L'administration intérieure n'était pas moins admirable; et celle des finances fut portée à ce degré de perfection que les impôts furent diminués et les recettes augmentées[420]: résultat qui paraît contradictoire et que cependant peut toujours obtenir en temps de paix, dans un grand État, un gouvernement énergique, probe et éclairé.
[419] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 404, 415.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 177 et 184 (2 novembre et 9 décembre 1670).
[420] FORBONNAIS, _Recherches et considérations sur les finances de France_, édit. in-12, t. III, p. 43, 47, 51, 54, 57.
Occupé de ses vastes projets politiques et guerriers, Louis XIV, cette année, quand il n'était pas aux frontières, résida le plus habituellement à Saint-Germain en Laye et à Chambord. Il n'y eut point de fêtes royales données dans la capitale et à Versailles. De grands travaux furent exécutés dans ce dernier lieu, et de plus fortes sommes que dans aucune des années précédentes furent consacrées à cette prodigieuse création[421]. Mais pour achever le château et le parc il fallait encore vingt ans, et douze ans s'écoulèrent avant que les travaux fussent assez avancés pour que Louis XIV pût s'y établir à demeure[422]. Les plaisirs ne pouvaient se trouver longtemps absents partout où ce jeune monarque était présent. Durant l'hiver de 1670, lorsqu'il était avec toute sa cour à Saint-Germain en Laye, il donna à Molière le sujet d'une pièce fort bien choisi pour amener des ballets et des divertissements nombreux et brillants. Ce but fut atteint par la composition des _Amants magnifiques_, production que Molière avait jugée ne devoir pas survivre à la circonstance qui y avait donné lieu; il ne la fit point représenter à Paris, et elle ne fut publiée qu'après sa mort[423]. Nous devons remarquer que cette fois les vers des ballets et des intermèdes ne furent pas composés par Benserade, mais par Molière, qui chercha à imiter Benserade dans l'art de tourner avec élégance et facilité des riens spirituels et des à-propos flatteurs, mais qui se montra dans cette lutte inférieur à ce poëte médiocre. Bussy, avec ce tact fin qui caractérise son goût en littérature, en fait la remarque au sujet du ballet de _Psyché_, qui fut donné l'année suivante[424].
[421] ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par Louis XIV aux créations de Versailles, Marly et dépendances_; 1836, in-8º, p. 23, 39, 42, 45, 47, 48, 53, 57.