Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)
Part 14
Madame de Scudéry, que nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs[374], était pour Bussy un prédicateur plus persuasif; elle aimait son esprit, sa brusque franchise, sa constance et sa loyauté en amitié; elle n'était point rebutée par les défauts de son caractère, qu'elle savait lui faire apercevoir et qu'elle aurait voulu réformer. Bussy avait en elle la plus entière confiance. Par sa discrétion dans les affaires les plus délicates, par son incomparable activité quand il fallait rendre un service, par son bon sens, sa piété, son esprit, sa modestie et son savoir, madame de Scudéry avait acquis une influence au-dessus de sa position. C'était, à cette époque, une sorte de mode de se faire admettre à ses cercles, peu nombreux, mais remarquables par le choix des personnages[375]. Elle ne s'enorgueillissait pas de ses succès en ce genre, elle en connaissait la cause, et elle se prêtait plutôt qu'elle ne se livrait à la société qui l'entourait. Elle savait qu'elle ne lui paraissait si aimable que parce qu'elle avait su s'y rendre utile.
[374] Voyez ci-dessus, chap. III, p. 56-68.
[375] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 et 229 (31 juillet 1670).--Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p. 30.
«J'ai beaucoup d'apparence d'amis et d'amies, écrivait-elle à Bussy; car, en vérité, monsieur, l'on n'en a guère. Mais n'importe, j'ai l'âme douce; j'aime tout de l'amitié, jusqu'à l'apparence; et je dirais volontiers, sur ce sujet, ce qui est dans _Astrée_ sur un autre:
Privé de mon vrai bien, ce faux bien me soulage.
Cependant je vous avoue que cela est incommode de faire toujours le change des Indiens avec ses amis; de leur donner de bon or, et de ne recevoir que du verre[376].»
[376] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 316-17 (6 mars 1671).--_Supplément_, t. I, p. 97.--Lettres de mesdames DE SCUDÉRY, DE SALVAN-SALIÈRE et de mademoiselle DESCARTES, collection de Collin; Paris, 1806, in-12, p. 46 et 47.
Fortement dominée alors par ses idées religieuses, elle avait le projet de se retirer du monde, afin, disait-elle, de n'avoir plus autre chose à penser qu'à bien mourir[377]. De tous les amis et de tous les parents que Bussy avait à la cour, le duc de Saint-Aignan était celui qui s'occupait le plus à le faire rentrer en grâce auprès du roi; mais le duc de Saint-Aignan était trop occupé pour correspondre avec Bussy aussi souvent que celui-ci l'eût désiré. Madame de Scudéry, amie de tous deux, y suppléait. Le zèle qu'elle montrait en toute occasion pour les intérêts de Bussy lui avait acquis une sorte d'empire sur son esprit. Elle voulait en profiter pour le ramener par la religion à une conduite plus régulière, à des sentiments plus purs. Les exhortations pieuses qu'elle lui adressait partaient du cœur et étaient imprégnées de la chaleur d'une profonde conviction[378]. L'abjuration récente de Turenne et celle de Pellisson et surtout la conversion du marquis de Tréville[379] étaient de nature à faire impression sur Bussy, et ajoutaient aux paroles de madame de Scudéry l'autorité des grands exemples. Mais lui, malgré ses cinquante-deux ans, ne se sentait nullement disposé à réformer sa vie; pourtant il repousse avec force le reproche qu'elle lui fait d'être plus philosophe que chrétien; et comme, en même temps, elle lui avait proposé, pour l'éclairer, de lui envoyer le livre des _Pensées_ de Pascal[380], que Port-Royal avait récemment publié et qui faisait alors une grande sensation[381], il lui répond: «Ne vous alarmez point de ma foi; elle est bonne, et je suis chrétien encore plus que philosophe. Il est vrai que, sur certaines actions, je ne suis pas aussi régulier qu'un missionnaire, au moins en apparence; car pour le fond je crois l'avoir meilleur que ces gens-là... J'ai Pascal céans, et je l'ai lu avec admiration; mais, comme vous savez, on n'imite pas toujours tout ce qu'on admire[382].»
[377] BUSSY, _Lettres_ (31 juillet 1670), t. III, p. 229.
[378] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 et 229 (31 juillet 1670).--Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 28 et 30, édit. 1806 (du recueil de Léopold Collin).
[379] Le vrai nom est Troisville; l'abréviation avait prévalu.--Conférez LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 181.--SÉVIGNÉ, t. II, p. 324; t. IV, p. 165; t. VIII, p. 440 et 447, t. XI, p. 159, 190, 191, édit. de G. de S.-G.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. I, p. 420, édit. in-8º.
[380] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 218 (4 juillet 1670). Cette lettre de madame de Scudéry est omise, ainsi que beaucoup d'autres, dans le recueil de Léopold Collin, qui a été fait avec beaucoup de négligence.
[381] _Pensées de M. Pascal sur la religion_, 1670, in-12, chez G. Desprez (les approbations des évêques, pour l'impression, sont datées de septembre 1669).
[382] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 220 (7 juillet 1670).
Madame de Scudéry, peu satisfaite de cette réponse, revient encore sur le même sujet dans la lettre que nous avons déjà citée[383].
[383] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 (31 juillet 1670).
«Quoique vous me vouliez rassurer sur votre foi, monsieur, je vous dirai que vous n'y réussissez pas tout à fait. Cependant, si vous vouliez devenir bon chrétien, ce serait une chose admirable. Après tout, monsieur, l'éternité est longue et la vie est courte. Il y a si peu de plaisirs véritables dans le monde que cela ne vaut pas la peine de se damner. Mais Pascal dit tout cela bien mieux que moi; puis il faut que Dieu vous le dise, car nos discours n'opèrent rien sans lui; et dans la vérité je sais, par expérience, qu'il n'y a que les prières qui attirent la miséricorde de Dieu. Je vous exhorte, comme mon bon ami, à qui je souhaite toute sorte de bien, de le prier le plus que vous pourrez. On ne devinerait jamais que vous eussiez un commerce de lettres avec une amie qui vous écrivît ainsi. Pour moi, je hais le monde, et je veux m'en retirer.»
Soit que les pieux conseils de madame de Scudéry eussent fait impression sur Bussy, soit qu'elle l'eût mal jugé, il est certain que, dans sa correspondance avec d'autres femmes, s'il paraît indévot, il ne se montre point incrédule, et qu'il accueille avec l'apparence de la foi toutes les ouvertures qui lui sont faites au sujet de la religion.
Corbinelli en voyage écrivit, à cette époque, à sa sœur, religieuse à Châtillon, pour obtenir des nouvelles de la santé de Bussy, dont il était inquiet; celle-ci charge un M. Rémond d'aller s'en informer, et, pour qu'il puisse s'acquitter de sa commission, elle lui remet pour Bussy une lettre d'introduction, qu'elle termine par ces mots[384]: «Si l'assurance de mes prières était un régal pour vous, je vous dirais que je ne passe pas un jour sans demander à Dieu qu'il vous fasse aussi saint par sa grâce qu'il vous a fait honnête homme selon le monde.»
[384] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 182 (5 décembre 1670, Lettre de madame de Corbinelli, religieuse à Châtillon, au comte de Bussy).
A ceci Bussy répond[385]:
«Je ne sais quelle idée vous vous êtes faite de moi, mais je vous assure que vos prières pour mon salut me sont très-agréables; et je les crois très-utiles, car je suis persuadé que vous êtes aussi aimable devant Dieu que devant les hommes.»
[385] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 183 (8 décembre 1670).
La réponse qu'il fit à mademoiselle Dupré, qui lui envoyait copie de la lettre que Pellisson écrivit au roi lors de son abjuration[386], est encore plus significative. Bussy rapporte un bon mot de sa cousine, dont il avait gardé la mémoire depuis bien des années[387]:
«La lettre de Pellisson est belle; rien ne m'affermit davantage dans ma religion que de voir un bon esprit comme le sien l'étudier longtemps, et l'embrasser à la fin. Madame de Sévigné disait de lui, à quelqu'un qui exagérait ses bonnes qualités, sa droiture, sa grandeur d'âme, sa politesse: «Eh bien! dit-elle, pour moi, je ne connais que sa laideur; qu'on me le dédouble donc.» Il serait encore meilleur à dédoubler aujourd'hui, que la foi a éclairé son âme des lumières de la vérité.»
[386] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 179 et 180 (2 novembre 1670).
[387] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 181 (21 novembre 1670).--DELORT, _Hist. de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes_.
CHAPITRE XI
1670-1671.
Idée de la correspondance de Bussy avec madame de Sévigné.--Pourquoi les lettres de madame de Sévigné ne pouvaient avoir sur Bussy une influence morale aussi favorable au bonheur de ce dernier que celles de Corbinelli et de madame de Scudéry.--Mort du président de Frémyot.--Il donne tout son bien à madame de Sévigné.--Bussy saisit cette occasion de lui écrire, et recommence sa correspondance avec elle.--Madame de Sévigné lui répond, et lui annonce la grossesse de madame de Grignan.--Madame de Sévigné, mécontente de Bussy, lui écrit une lettre de reproche sur le passé.--Réponse modérée de Bussy à cette injuste attaque.--Madame de Sévigné lui demande excuse.--Elle est enchantée qu'il travaille à la généalogie des Rabutin et flattée que Bussy lui ait dédié cet ouvrage.--Cependant elle continue à lui rappeler sa conduite antérieure à son égard.--Bussy perd patience.--Il lui demande de cesser ce genre de guerre.--Madame de Sévigné y consent.--Madame de Sévigné écrit à Bussy qu'elle a des ennemis, puis ensuite le nie.--Bussy dit qu'il le sait.--Madame de Sévigné cherche à savoir de qui Bussy a reçu ses informations et ce que son cousin sait des propos qui ont été débités sur elle.--Bussy, dans sa réponse, se tient sur la réserve.--Ses réticences nous réduisent à des conjectures.--Motifs de croire que madame de Montmorency était celle qui instruisit Bussy des bruits qui couraient sur sa cousine.
La correspondance de Bussy avec sa cousine ne pouvait avoir sur lui une influence aussi salutaire que celle qu'il entretenait avec madame de Scudéry et avec Corbinelli. Madame de Sévigné n'avait ni la ferveur religieuse de l'une ni le calme philosophique de l'autre. Plus que jamais livrée au monde par goût comme par devoir, elle n'était pas insensible aux succès qu'elle y obtenait. Elle se plaisait à la lecture des traités moraux de Nicole, à écouter un beau sermon; elle remplissait exactement ses devoirs de religion; mais l'amour de sa fille était devenu chez elle une passion dominante et tenait dans son cœur plus de place que l'amour de Dieu. C'est ce qu'elle déplore elle-même amèrement et avec cette naturelle éloquence qui ne la quittait jamais. Le désir de contribuer à l'élévation de ses enfants la rendait attentive à toutes les intrigues de cour. Ambitieuse non pour elle, mais pour sa famille et ses amis, elle irritait dans Bussy les blessures faites à son amour-propre et à son ambition trompée. Sans cesse elle se lamentait sur l'oisiveté inglorieuse à laquelle il était condamné; elle louait avec effusion son esprit, ses talents militaires, dont elle entretenait peut-être une trop haute idée; et ainsi elle augmentait encore l'orgueil qui le dominait. Autant que lui, elle avait cette vanité nobiliaire qui aime à se prévaloir de l'antiquité et de l'illustration de sa race. Elle lui savait un gré infini de ses laborieuses recherches sur la généalogie et l'histoire des Rabutin, et elle lui transmettait pour ce travail tous ses titres et papiers de famille. Elle se faisait aider par son tuteur, l'abbé de Coulanges, et par le savant Bouchet. Elle témoigne, avec une grande naïveté, le plaisir qu'elle ressent lorsque son cousin lui annonce qu'il est parvenu à faire remonter à des temps plus reculés la longue suite de leurs communs aïeux. Elle se montre très-flattée qu'il ait eu la pensée de lui dédier ce grand et important ouvrage: la _Généalogie des Rabutin_[388]! Vivant dans un temps et au milieu d'une cour où les affaires de galanterie étaient aussi des affaires d'État, madame de Sévigné les racontait à son cousin avec cette vivacité d'imagination et cette liberté d'expression trop bien assorties au goût et aux inclinations de son correspondant, et par là elle nuisait aux pensées sérieuses et aux sages résolutions qui auraient dû l'occuper uniquement dans sa solitude. Il existait sans doute entre madame de Sévigné et Bussy de grandes différences sous le rapport de la vertu et des qualités de l'âme et du cœur; mais la tournure de leur esprit et les faiblesses qui leur étaient communes établissaient entre l'une et l'autre beaucoup de ressemblance. Aussi tous deux regrettaient que l'incident relatif au mariage de mademoiselle de Sévigné eût suspendu leur correspondance, Bussy beaucoup plus encore que madame de Sévigné; malgré l'humeur que lui donnaient les Grignan, il résolut de saisir le premier prétexte pour renouer son commerce avec elle.
[388] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 septembre 1670), t. I, p. 216, édit. de M.--_Ib._, t. I, p. 288, édit. de G. de S.-G. (23 janvier 1771); t. I, p. 227, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 301, édit. de G. de S.-G. (16 février 1671); t. I, p. 249, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 326, édit. de G. de S.-G.
Une occasion toute naturelle se présenta. Claude Frémyot, neveu de Bénigne Frémyot, dont nous avons parlé dans le premier chapitre de cet ouvrage, mourut sans enfant le 20 avril 1670[389]. Il ne laissa à sa femme que l'usufruit de ses biens; il en donna la plus grande partie à madame de Sévigné, sa cousine du côté maternel[390], et il l'institua son légataire universel. Madame de Sévigné ne s'attendait nullement à ce don d'un parent pour lequel elle avait une véritable affection et qu'elle regretta vivement. Elle en écrivit à madame de Toulongeon, qui se trouvait au nombre des donataires du défunt. Bussy le sut, et s'empara de ce motif pour adresser à sa cousine quelques mots de félicitation sur l'héritage qu'elle venait de recevoir, qui se montait à plus de cent mille livres, monnaie de cette époque (deux cent mille francs de notre monnaie actuelle[391]).
[389] Ire partie, p. 2.
[390] XAVIER GIRAULT, _Notice hist. sur madame de Sévigné_, dans les _Lettres inédites de_ SÉVIGNÉ, p. XXV.--_Ibid._, t. I, p. LXXX de l'édit. des _Lettres de_ SÉVIGNÉ, par G. de S.-G.; _id._, t. V, p. 428 et 432; t. V, p. 255, 256, 261, 337, 380 de l'édit. de M. (lettres des 15 septembre et 13 octobre 1677, des 13 juin et 12 août 1678); t. VI, p. 4 et 19, édit. de G. de S.-G.; _id._, t. XI, p. 26 (avril 1694).
[391] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 242, édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 177, édit. de M. (3 et 16 avril 1670).--ROGER DE RABUTIN, _Lettres_, t. V, p. 248 et 249.
Madame de Sévigné fit à Bussy la réponse la plus aimable; mais comme il ne lui avait point parlé de M. ni de madame de Grignan, madame de Sévigné, sans avoir l'air de s'apercevoir des mauvaises dispositions de son cousin envers eux, lui annonça que sa fille était enceinte, et que M. de Grignan se disposait à partir pour la Provence. Elle remercie ensuite Bussy d'avoir rouvert la porte à leur commerce, qui était, dit-elle, tout démanché; puis elle ajoute: «Il nous arrive toujours des incidents, mais le fond est bon; nous en rirons peut-être quelque jour.» Bussy lui répond «que, quoique M. de Frémyot ne lui ait rien laissé, il lui a aussi des obligations, puisqu'il lui a fourni l'occasion de renouer leur correspondance.» Vient ensuite une page employée à discourir sur lui-même, sur son exil, ses ennemis, ses malheurs et sa patience à les supporter; puis il termine encore de manière à montrer toute la rancune qu'il conserve contre M. de Grignan: «Vous avez deviné que je ne voulais pas vous parler de madame de Grignan, parce que je n'étais point content d'elle; et ma raison est que je n'ai jamais aimé les femmes qui aimaient si fort leurs maris; encore me mandez-vous une chose qui ne me raccommodera point avec elle, c'est sa grossesse. Il faut que ces choses-là me choquent étrangement pour altérer l'inclination naturelle que j'ai toujours eue pour mademoiselle de Sévigné[392].»
[392] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 245, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. I, p. 180, édit. de M. (21 avril 1670).--Cf. 2e partie, ch. XI, p. 137.
Quelques lettres d'un style badin, mais amical, furent ensuite échangées entre le cousin et la cousine, et elles semblaient promettre pour leur liaison une atmosphère longtemps sereine; mais bientôt l'horizon s'obscurcit, et ce fut du côté de madame de Sévigné que souffla le vent qui ramena les brouillards. L'arrivée de Corbinelli à Paris avait donné occasion à madame de Sévigné de raconter à cet ami de Bussy, qui était aussi le sien, sa grande querelle avec ce dernier, la rupture qui en avait été la suite, leur raccommodement et la discussion épistolaire qui avait eu lieu entre eux pendant que Corbinelli était absent et voyageait dans le Midi. En cherchant à donner des preuves de tout ce qu'elle disait à Corbinelli, elle retrouva dans ses papiers des lettres de Bussy qui lui témoignaient sa reconnaissance du consentement qu'elle avait donné à ce qu'il fût avancé à son cousin l'argent qu'il avait demandé à l'époque de son départ pour l'armée en 1657[393]. Ces lettres, dont elle ne s'était pas ressouvenue lors de leur altercation, détruisaient le reproche qu'il lui avait fait de n'en avoir pas agi avec lui en bonne parente. Elle était alors peu satisfaite des lettres d'insouciant badinage qu'elle recevait de Bussy et de ce qu'il n'écrivait point à sa fille; mais elle n'osait pas l'attaquer sur ce sujet, parce qu'elle savait bien que tout le tort était du côté de M. de Grignan, et que Bussy avait dans cette occasion donné des preuves, qui lui avaient mal réussi, d'une grande déférence pour elle. Tourmentée cependant du besoin d'exhaler l'humeur qu'elle avait contre lui, elle profita de la découverte qu'elle venait de faire, et, sans provocation, sans motif apparent, elle lui écrivit une lettre où elle lui reprochait encore, sur un ton goguenard et le plus propre à le blesser, cette malheureuse satire de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ qui depuis longtemps avait été de sa part l'objet d'un pardon entier et sans réserve[394]. Corbinelli, qui se trouvait présent lorsque madame de Sévigné écrivit cette lettre, voulut s'opposer à ce qu'elle fût envoyée; mais ce fut en vain. Prévoyant l'effet qu'elle ferait sur Bussy, Corbinelli y ajouta un _post-scriptum_, dans lequel il faisait entrevoir la pensée qu'il les désapprouvait tous deux. «Vous êtes deux vrais Rabutin, dit-il, nés l'un pour l'autre: Dieu vous maintienne en parfaite intelligence!» Aussitôt que la lettre fut partie, madame de Sévigné se repentit de l'avoir écrite, et elle lui fit dire de ne point s'en fâcher[395]. La réponse de Bussy est parfaite, et prouve combien était puissant l'attachement qu'il avait pour sa cousine, puisqu'il fait taire, en sa faveur, cet esprit hautain et rancuneux qui formait le fond de son caractère. Il explique avec beaucoup de sagacité ce qui se passait dans l'âme de madame de Sévigné quand elle se résolut à lui écrire ainsi; il en appelle à sa conscience, il excuse son tort, il refuse de profiter des avantages que lui donne sur elle l'humeur dont elle le rend victime; mais il la prie de lui dire combien ces _recommencements_ doivent durer, afin qu'il s'y prépare; enfin, il proteste que, malgré le grief de sa cousine envers lui, il ne garde rien contre elle sur le cœur et qu'il ne l'aime pas moins qu'il ne faisait avant[396]. Pour lui prouver encore plus le désir qu'il avait de lui complaire, il lui fait des compliments sur sa fille; mais il profite de la réponse qu'il avait à faire à Corbinelli pour mettre dans le _post-scriptum_ une partie du venin qu'il n'avait pas osé insérer dans le corps de la lettre; et il engage son ami à ne pas trop compter sur les bienveillants sentiments que madame de Sévigné lui témoigne. «Quoique vous n'ayez pas comme moi, dit-il, le péché originel à son égard, défiez-vous de l'avenir: _Toute femme varie_, comme disait François Ier.» Encore un sarcasme contre le sexe: quand on est mécontent d'une femme, on dit volontiers du mal de toutes.
[393] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mai 1670), t. I, p. 247, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 181, édit. de M.
[394] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin 1670), t. I, p. 250, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 183, édit. de M.--_Ibid._ (6 juillet 1671), t. I, p. 191, édit. de M.; t. I, p. 259, édit. de G. de S.-G.
[395] Par un nommé Bréban, dont je ne trouve le nom nulle part ailleurs.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 253, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ t. I, p. 186, édit. de M.
[396] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 185 à 188, édit. de M.; t. I, p. 255, édit. de G. de S.-G.
Madame de Sévigné reconnut ses torts, et se hâta de répondre à son cousin, près duquel Corbinelli se trouvait alors[397]. «Il est vrai, dit-elle, que j'étais de méchante humeur d'avoir retrouvé dans mes paperasses ces lettres que je vous dis. Je n'eus pas la docilité de démonter mon esprit pour vous écrire; je trempai ma plume dans mon fiel, et cela composa une sotte lettre amère, dont je vous fais mille excuses. Adieu, comte; point de rancunes, ne nous tracassons plus... J'ai un peu tort, mais qui n'en a point dans ce monde? Je suis bien aise que vous reveniez pour ma fille. Demandez à M. de Corbinelli combien elle est jolie. Montrez-lui ma lettre, afin qu'il voie que, si je fais les maux, je fais les médecines.»
[397] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 259, 262, édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 191-193, édit. de M.
Bussy se montre non-seulement satisfait, mais enchanté de cette nouvelle lettre de madame de Sévigné[398], puisqu'il lui déclare qu'il lui permet de l'offenser encore, pourvu qu'elle lui promette une pareille satisfaction. Pourtant elle ne put s'empêcher de mêler aux paroles douces qu'elle lui adressait alors une allusion au grand méfait qu'elle avait à lui reprocher; et elle continua, dans presque toutes les lettres qu'elle lui écrivait, à ramener toujours ainsi le souvenir fâcheux du passé, même lorsqu'elle était le plus satisfaite du présent. Elle paraît éprouver un malin plaisir à lui prouver que si, en raison de ses bons procédés, de ses louanges et de sa tendresse, sa grâce est descendue sur lui, elle n'est pas encore assez efficace pour le laver de ce qu'il appelait lui-même le _péché originel_. Bussy envoya à sa cousine le commencement de son travail sur la généalogie des Rabutin[399], avec l'épître dédicatoire, à elle adressée, qui devait la précéder. Madame de Sévigné, flattée des éloges qui lui sont donnés dans cette épître, répond: «La lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire, pour me dédier notre généalogie, est trop aimable et trop obligeante; il faudrait être parfaite, c'est-à-dire n'avoir point d'amour-propre, pour n'être pas sensible à des louanges si bien assaisonnées; elles sont même choisies et tournées d'une manière que, si l'on n'y prenait garde, on se laisserait aller à la douceur de croire en mériter une partie, quelque imagination qu'il y ait. Vous devriez, mon cher cousin, avoir toujours été dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours aimé et que je n'ai jamais mérité votre haine... N'en parlons plus.»
[398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670, lettre de Bussy), t. I, p. 262-264, édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 194 à 196, édit. de M.
[399] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 décembre 1670), t. I, p. 216, édit. de M.; t. I, p. 288, édit. de G. de S.-G. (Cette généalogie des Rabutins, dit l'éditeur de madame de Sévigné, ne fut terminée qu'en 1685.)