Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)
Part 1
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
La notation {lt} est l'abrégé du livre tournois.
MÉMOIRES
SUR MADAME
DE SÉVIGNÉ
TROISIÈME PARTIE
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT.--MESNIL (EURE).
MÉMOIRES
TOUCHANT
LA VIE ET LES ÉCRITS
DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
DAME DE BOURBILLY
MARQUISE DE SÉVIGNÉ
DURANT LE MINISTÈRE DU CARDINAL MAZARIN ET LA JEUNESSE DE LOUIS XIV
SUIVIS
De Notes et d'Éclaircissements
PAR
M. LE BARON WALCKENAER
QUATRIÈME ÉDITION
REVUE ET CORRIGÉE
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
1880
MÉMOIRES
TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
DE
MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
DAME DE BOURBILLY,
MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
CHAPITRE PREMIER.
1664-1666.
Occupation de Bussy dans son exil.--Inconvénients qu'eurent pour lui les diverses éditions de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ et du cantique obscène et supposé qu'on y intercala.--Jouissances maternelles de madame de Sévigné--Louis XIV; sa cour.--Ses maximes de gouvernement.--Boileau, Racine, la Rochefoucauld font paraître leurs premiers ouvrages.--Tous ces écrivains sont les censeurs de leur époque.--La satire est personnelle.--Répulsion que madame de Sévigné devait éprouver pour le caractère des nouveaux littérateurs.--Si elle goûtait peu leur personne, il n'en était pas de même de leurs écrits.--Elle assiste chez madame de Guénégaud à une lecture faite par Racine et par Boileau.--Pomponne, revenu de son exil, assiste aussi à cette lecture.--Détails sur les personnages qui s'y trouvaient, sur madame de Feuquières, madame de la Fayette, la Rochefoucauld, Gondrin, Louis de Bassompierre, l'abbé de Montigny, d'Avaux, Châtillon, Barillon, Caumartin.--Détails sur madame de Guénégaud.--Portrait de cette dame par Arnauld d'Andilly.--Ses liaisons avec d'Andilly et avec son fils de Pomponne.--Elle marie sa fille au duc de Caderousse.--Mademoiselle de Sévigné liée avec mademoiselle de Montmort, qui épouse M. de Bertillac.--M. de Guénégaud sort de la Bastille.--Description du château de Fresnes.--Plaisirs qu'on y goûtait.--Mascarade à l'hôtel de Guénégaud.--Vers adressés à madame de Guénégaud.--Pomponne est nommé ambassadeur en Suède.--Mort d'Anne d'Autriche et du prince de Conti.--Le roi passe l'été à Fontainebleau, et madame de Sévigné à Fresnes.--Correspondance entre Pomponne et la société du château de Fresnes.--Lettres de madame de la Fayette et de madame de Sévigné à Pomponne.--Détails sur l'évêque de Munster.--Détails sur madame et M. de Coulanges.--Lettres de Pomponne à la société réunie à Fresnes.--Réflexions.
Nous avons terminé la seconde partie de ces _Mémoires_ à l'exil du comte de Bussy: ce courtisan disgracié s'occupait à embellir sa demeure, cherchant vainement, dans ses goûts pour les arts et la poésie, une distraction aux tourments de l'ambition déçue et aux angoisses de l'amour trompé. La vanité qui le dominait ne lui permettait pas de croire qu'il fallût renoncer à aucune de ses espérances, et il ne pouvait calmer les agitations d'un cœur en proie aux regrets, à la haine, à l'envie et à tous les sentiments les plus contraires au repos de l'âme. Il avait rangé dans la superbe galerie de son château les portraits des plus illustres personnages de l'histoire de France et, avec ses portraits de famille, ceux des hommes les plus célèbres et des femmes les plus belles et les plus spirituelles de son temps. Pour ces derniers portraits il avait composé des emblèmes et des inscriptions plus propres à faire briller la malice que la finesse de son esprit; et, par ses vaniteuses rancunes, il entretenait imprudemment l'animosité de ses ennemis[1].
[1] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 65; t. V, p. 41.--MILLIN, _Voyage dans les départements du midi de la France_, t. I, p. 208-219, chap. XIV, pl. XII de l'atlas.--CORRARD DE BREBAN, _Souvenirs d'un voyage aux ruines d'Alise et au château de Bussy-Rabutin_; Troyes, 1833, in-8º, p. 16-29.
Leur haine l'avait cependant aidé à obtenir plus promptement sa liberté. Le désir qu'ils avaient de se venger de lui leur fit outre-passer, dans leurs calomnies, la mesure de la vraisemblance. Nous avons dit, et avec juste raison, dans la seconde partie de ces _Mémoires_[2], que le fameux libelle de Bussy, intitulé _Histoire amoureuse des Gaules_, ne contenait pas les couplets infâmes qu'on y a insérés depuis; et nous avions pensé, d'après les éditions de cet ouvrage que nous avions réunies, qu'on ne les avait intercalés que longtemps après: en cela nous nous trompions[3]. Les ennemis de Bussy, aussitôt qu'il eut été mis à la Bastille, s'occupèrent de faire imprimer en Hollande l'ouvrage inculpé, et ils en firent faire une édition avec le nom de l'auteur[4]. Celui qui prépara la copie de cette édition, au titre un peu déguisé d'_Histoire amoureuse des Gaules_, substitua celui d'_Histoire amoureuse de France_; et, au lieu de laisser subsister les noms supposés, il mit en toutes lettres les véritables noms des personnages, d'une manière beaucoup plus complète et plus exacte que dans la _clef_ des deux éditions anonymes et subreptices qui avaient paru. Restait le cantique chanté durant la semaine sainte au château de Roissy, mais qui n'était pas dans les deux premières éditions, parce que la copie livrée à l'imprimeur par la marquise de la Baume ne le contenait pas. On avait fait d'assez nombreuses copies des couplets et vaudevilles composés à l'époque de la Fronde et du ministère du cardinal Mazarin, qui presque tous étaient dirigés contre ce ministre, le roi, la reine mère, ses filles d'honneur: plusieurs de nos bibliothèques conservent encore ces recueils, en écriture du temps, annotés et contenant des détails souvent vrais, souvent faux, sur les personnes chansonnées; ce qui faisait dire à Ménage qu'il était impossible d'écrire sincèrement l'histoire de son temps sans un recueil de vaudevilles[5]. L'éditeur de l'_Histoire amoureuse de France_ imagina d'aller chercher dans un de ces recueils tout ce qu'il y avait de plus immonde, de plus ordurier, de plus plat, dans les nombreux couplets dits _Alleluia_, parce qu'ils étaient sur l'air des noëls parodiés, composés contre le roi, MONSIEUR, Mazarin, la reine mère et ses filles d'honneur. Ce fut un libraire du Palais, nommé François Maugé, avec lequel Bussy avait été en relation, qui, de concert avec les puissants ennemis de ce dernier et entraîné par la cupidité, s'entendit avec un autre libraire de Bruxelles (Foppens)[6], pour faire paraître cette édition interpolée et scandaleuse de l'_Histoire amoureuse des Gaules_, la seule peut-être qui du vivant de l'auteur ait été publiée avec son nom; du moins plusieurs de ceux qui réimprimèrent ensuite l'_Histoire amoureuse de France_ d'après cette édition eurent-ils la pudeur de supprimer le nom de Bussy sur le titre[7].
[2] _Mémoires sur madame de Sévigné_, 2e partie, p. 138-142, 150, 350 et 351.
[3] Conférez p. 351, ligne 16, et la note p. 510 de la 1re édition.
[4] _Histoire amoureuse de France, par_ BUSSY-RABUTIN, _avec ses Maximes d'amour_, 1666, petit in-12 de 237 pages, sans les Maximes, qui commencent le volume et ne sont pas paginées.
[5] _Ménagiana_, t. III, p. 355.
[6] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, in-12, t. II, p. 373 et 377.
[7] _Histoire amoureuse de France, par_ BUSSY-RABUTIN, _avec ses Maximes d'amour_, MDCLXVI, petit in-12 (sans nom de lieu ni d'imprimeur). Le récit de la débauche pendant la semaine sainte est à la page 190; le _Cantique_, p. 195 et 197; l'Histoire de madame de Sévigné, à la page 200. Autre édition, sans nom d'auteur, intitulée _Histoire amoureuse des Gaules_, édition nouvelle; à Liége, 1666 (avec la sphère), 260 pages. L'Histoire de madame de Chanville (Sévigné) est à la page 216. Autre édition, et sans nom d'auteur, intitulée _Histoire amoureuse de France_; Amsterdam, chez Isaac Van-Dyck, 1 vol. in-12, MDCLXXVII. _Le Cantique_ est aux pages 198 à 200; l'Histoire de madame de Sévigné, à la page 202. Il y a de plus, dans cette édition, la Lettre au duc de Saint-Aignan, en date du 12 novembre 1665, qui est dans le _Discours de Bussy à ses enfants_, page 382.
Deux syndics de la corporation des libraires de Paris, avertis par Foppens qu'il allait faire paraître cette édition, en instruisirent Bussy dans sa prison. Bussy se hâta d'écrire à Colbert à ce sujet, et il employa en même temps un habile commissaire de police pour découvrir ceux qui vendaient sous son nom l'_Histoire amoureuse de France_.
Deux libraires surpris en flagrant délit furent saisis et mis à la Bastille. Bussy apprit, par l'interrogatoire qu'on fit subir à Maugé, que cet homme l'avait déjà dénoncé en 1663, comme lui ayant troqué deux exemplaires du _Testament du cardinal Mazarin_. Ce fait fut trouvé faux d'après les propres déclarations de Maugé, qui fut mis au cachot pour sa calomnie. Il en sortit deux jours après, ce qui parut suspect à Bussy; car il sut en même temps alors, d'après cette dénonciation, qu'on avait été sur le point de l'arrêter, lui Bussy, quand la cour allait à Vincennes en 1664, et qu'on en fut empêché par l'entretien qu'il avait eu à Fontainebleau avec le roi. Bussy, dans cet entretien, se justifia non pas de ce qui concernait la dénonciation faite contre lui, puisqu'il l'ignorait alors, mais d'être l'auteur des couplets ou des plaisanteries qu'on lui attribuait faussement. Le roi déclara au duc de Saint-Aignan qu'il était désabusé et satisfait des explications qui lui avaient été données par Bussy[8].
[8] Sur cette entrevue du roi, conférez BUSSY, _Mémoires_, Amsterdam, 1721, t. II, p. 283, et _Discours du comte_ DE BUSSY-RABUTIN _à ses enfants_; Paris, chez Anisson, directeur de l'Imprimerie royale, 1694, p. 365-367.
Quand parut l'édition de l'_Histoire amoureuse de France_ avec l'ignoble cantique et le nom de Bussy, Louis XIV n'eut pas besoin d'une nouvelle explication pour ajouter foi aux protestations de Bussy. Il ne douta pas un instant qu'il ne pouvait avoir part à cette édition ni au cantique. Par le manuscrit que lui avait remis Bussy, Louis XIV connaissait le cantique chanté à Roissy, et il savait que ni Bussy ni aucun de ceux qui, dans leur débauche, avaient pendant la semaine sainte fait parade d'impiété n'avaient pu proférer les paroles qu'on leur prêtait. Les disciples des Petit[9], des Théophile, des auteurs du _Parnasse satirique_, d'où partaient de telles attaques, se cachaient dans de honteux galetas, et ne hantaient pas les palais. L'homme de cour ne se croyait pas moins un honnête homme en affichant l'incrédulité en religion et le libertinage des mœurs; mais il aurait cru renoncer à jamais à ce titre s'il avait employé, en vers ou en prose, l'argot crapuleux de la débauche et le langage de la canaille. Bussy, qui passait pour un des plus beaux esprits de la cour et un des plus délicats, quoiqu'un des plus mordants, pouvait, moins qu'un autre, être soupçonné d'un si honteux travers. S'il inséra dans son roman historique le malin cantique chanté à Roissy, il ne le laissa certainement pas tel qu'il avait été improvisé, et il le supprima dans la copie qui fut communiquée à madame de la Baume. Les plaintes qu'il forma sur le tort que lui faisaient ses ennemis par l'édition de Bruxelles furent entendues et accueillies. Sa femme ayant alors demandé qu'il fût relâché pour se faire traiter d'une maladie dont il était atteint, Louis XIV envoya aussitôt Vallot, son premier médecin, et Félix, son premier chirurgien, pour visiter le prisonnier[10], et donna ordre de l'élargir. Bussy sortit enfin de la Bastille, pour n'y plus rentrer. Il avait écrit le 10 mars (1665) pour prier Colbert de faire arrêter les libraires qui débitaient l'édition de Bruxelles. Le 22 avril, la comtesse de Bussy avait adressé sa demande au roi, et le 17 mai Bussy était libre. Ces dates en disent plus que tous les arguments sur les couplets intercalés. Dans sa retraite, le duc de Saint-Aignan, le duc de Noailles et un grand nombre de personnages comblés des faveurs de Louis XIV continuèrent à correspondre avec Bussy, et s'honoraient d'être de ses amis. Mais ils ne purent jamais le faire rentrer au service, quoique la reine mère elle-même eût souvent intercédé pour lui lorsqu'il était en prison[11].
[9] Conférez les _OEuvres diverses du sieur_ D***; Amsterdam, 1714, t. II, p. 229.
[10] BUSSY, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, t. II, p. 301. _Discours du comte_ DE BUSSY-RABUTIN _à ses enfants_, 1694, in-12, p. 404.
[11] BUSSY, _Mémoires_, t. II, p. 337.
Nous savons que, lors de l'accusation intentée à Bussy pour avoir composé des écrits offensants contre le roi et la reine mère, le vendredi 17 avril 1665 au matin, le chevalier du guet Testu se transporta chez Bussy, et, d'après les ordres qu'il avait reçus, s'empara de tous ses papiers, et même le fouilla. Au nombre des manuscrits que Testu saisit était celui de l'_Histoire amoureuse des Gaules_, le même que Bussy avait prêté au roi. Après que le lieutenant de justice criminel eut pris connaissance de ce manuscrit et de tous les papiers de Bussy, qu'il l'eut interrogé juridiquement et qu'on eut fait un rapport au roi sur le résultat de cette enquête, le roi déclara que Bussy n'avait rien écrit contre sa personne ni contre celle de la reine, et permit à ceux qui s'intéressaient à lui de parler en sa faveur. Mais cependant le roi dit en même temps qu'il retiendrait encore Bussy en prison, pour le dérober à la fureur des ennemis qu'il s'était faits par son libelle, parce que, sans cette précaution, ils le feraient assassiner; ce que Bussy confirme lui-même, puisqu'il avoue que, sur les avis qui lui furent donnés, il ne sortait plus qu'avec deux pistolets dans sa voiture, et qu'il se faisait suivre de quatre hommes à cheval, également armés[12]. On sut bientôt que c'était sur la dénonciation du prince de Condé, et non par suite d'aucun ressentiment du roi, que Bussy avait été arrêté[13]. Par les lettres du duc de Saint-Aignan, nous apprenons que ce fut le même motif qui força Louis XIV à exiler Bussy dans ses terres et qui l'empêchait de lui permettre de revenir à Paris et d'employer ses talents pour la guerre.
[12] BUSSY, _Discours à ses enfants_, p. 375.--BARRIÈRE, _la Cour et la Ville_, p. 46.--_Ménagiana_, t. IV. p. 216.--MENAGII _Poemata_, octava editio; Amstelodami, _Ep._ p. 147, _epigram._ CXXXVIII.
[13] _Lettres_, GUI-PATIN (18 août 1665), t. III, p. 153; lettre 354.--_Ibid._, BUSSY, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, t. II, p. 300.
Malgré la protection de la reine mère, de MADAME, de MADEMOISELLE; malgré les vives sollicitations du duc de Saint-Aignan, du duc de Noailles, du comte de Gramont et de beaucoup d'autres[14], Bussy ne put être rappelé de son exil que dans l'âge où il n'était plus propre à faire le métier de courtisan et à recommencer celui de guerrier. Ces mêmes lettres du duc de Saint-Aignan nous disent que dans le cantique qui se trouvait dans le manuscrit remis au roi, d'après lequel Bussy avait fait ses lectures confidentielles, deux femmes d'un haut rang étaient diffamées, et que Turenne et Condé, qui prenaient à elles un vif intérêt, fortement courroucés contre l'auteur, s'opposaient toujours à ce qu'il reprît du service. Eux et leurs adhérents continuaient à attribuer à Bussy les nouveaux couplets et les épigrammes qui circulaient de temps à autre contre les généraux, le roi et sa cour. Le mécontentement de Bussy ne pouvait que donner crédit à cette accusation. L'édition de son libelle, réimprimé avec un titre plus clair, avec tous les noms et avec l'intercalation des _Alleluia_, en accrut encore le succès, et redonna à cette œuvre malheureuse le piquant de la nouveauté. Dans tous les temps, le public oiseux a aimé le scandale. Jamais la calomnie n'abandonne entièrement celui qui, par ses vices et ses travers, a prêté le flanc à ses coups: les blessures qu'elle lui fait sont incurables, et semblent être la juste punition de ses méfaits ignorés. Bussy remarque lui-même que les premières copies de l'_Histoire amoureuse des Gaules_, qui n'étaient pas falsifiées, furent mises de côté quand celles qui l'étaient parurent, parce que, dit-il, chacun court à la satire la plus forte, et trouve fade la véritable[15]. Chaque fois qu'on réimprimait ce livre[16], comme on fit en 1671 et en 1677, il renouvelait les ressentiments qu'il avait excités lors de sa première apparition; et peut-être est-ce à cette cause que nous devons attribuer ces retours d'aigreur que madame de Sévigné manifeste quelquefois envers son cousin, après avoir déclaré qu'elle lui avait pardonné. Tandis que, dans son exil, Bussy était au milieu des ouvriers et des décorateurs de son château, madame de Sévigné, dans les fêtes et les cercles où elle conduisait sa fille, s'enivrait des jouissances de l'orgueil maternel, et augmentait le nombre de ses amis et de ses admirateurs.
[14] BUSSY, _Lettres_, t. III et V, _passim_.
[15] BUSSY, _De l'usage des adversités_, t. III, p. 269; des _Mémoires_.--BAYLE, _Dictionnaire_, p. 2957.
[16] _Histoire amoureuse de France_; Amsterdam, Van-Dyck, 1671,--_Ibid._, 1677.--Une 3e édition, Bruxelles, chez Pierre Dobeleer, 1708, petit in-12; une 4e édition, par M***, chez Adrian Moetjens, 1710, in-12. Cette dernière est celle que j'ai citée et que je croyais la première avec ce titre. La Lettre de Bussy au duc de Saint-Aignan est à la fin, après le Cantique.--J'ai tenu l'édition de 1666, avec le nom de Bussy; mais je ne connais que par la mention qu'en fait Barbier (t. II, p. 60, _Dictionnaire des Anonymes_) l'édition de Van-Dyck, 1677, et l'édition de Bruxelles, 1708.--Je possède l'_Histoire amoureuse des Gaules_, édition nouvelle; Liége, 1666, avec la sphère, sans nom d'auteur; et les deux éditions de Liége, sans date ni nom d'auteur ni d'imprimeur; une, avec une croix de Saint-André (Elzevier): ces deux éditions ont précédé toutes les autres.
Cette cour, ce monde, où brillaient madame de Sévigné et sa fille, acquéraient chaque jour plus d'éclat par l'influence du jeune roi qui présidait aux destinées de la France. Ce n'est pas que nous soyons encore à l'époque la plus remarquable de son règne, mais nous sommes arrivés à celle qui est la plus utile à étudier pour l'historien et pour l'homme d'État. C'est pendant les années 1665 et 1666 que Louis XIV a consolidé les bases de son gouvernement, préparé les combinaisons de sa politique, arrêté pour lui-même les règles de conduite qui ont fait sa grandeur[17]. Tant qu'il les a suivies, ses succès furent constants; il n'éprouva de revers que lorsque ses fortes facultés eurent ployé sous le poids des années, et quand, fasciné par ses victoires et par le long exercice du pouvoir, il eut perdu cette volonté ferme qui l'astreignait aux maximes que lui-même s'était prescrites. Jusque-là il a pu dire avec vérité: «L'État, c'est moi;» car il était la pensée vivifiante de la monarchie, celui dont la main puissante comprimait toutes les ambitions coupables, dont les regards encourageaient tous les talents, dont les paroles dispensaient la fortune, les honneurs et la gloire.
[17] LOUIS XIV, _Instructions pour le Dauphin_, dans ses _OEuvres_, t. III, p. 189.
C'est en effet au temps dont nous traitons qu'on vit apparaître, comme par enchantement, plusieurs des grands écrivains qui devaient illustrer ce siècle. C'est dans les années 1665 à 1666 que la Fontaine, le conteur, fit paraître son premier volume[18], la Rochefoucauld ses _Maximes_[19], Boileau son _Discours au roi_ et sept de ses satires[20], Racine sa tragédie d'_Alexandre_[21]; que Molière mit le sceau à sa réputation par _le Tartuffe_ et _le Misanthrope_[22].
[18] _Contes et nouvelles en vers de M._ DE LA FONTAINE; Paris, 1665, in-12, chez Claude Barbin.
[19] _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_; Paris, 1665, in-12, chez Claude Barbin.
[20] _Satires du sieur D***_; Paris, 1666, in-12, chez Claude Barbin.
[21] _Alexandre le Grand_, tragédie; Paris, 1666, in-12, chez Pierre Trabouillet.
[22] MADEMOISELLE, _Mémoires_, t. XLIII, p. 127, de la collection de Petitot.--Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_.
Il est une chose digne de remarque relativement aux brillants athlètes qui s'élançaient simultanément dans l'arène littéraire: c'était leur audace; c'était leur dessein avoué de censurer en tout la société de cette époque; c'étaient leurs vives agressions contre les célébrités qui y primaient, contre les ridicules les plus en crédit, contre les ouvrages les plus prônés, les illusions les plus douces, les réputations les mieux établies, les doctrines les plus respectées. Le livre des _Maximes_ tendait à faire disparaître ces idées chevaleresques, cette croyance à la sympathie des âmes et à l'amour platonique qui jusqu'alors avait souvent paré d'un semblant de vertu les vices d'une société dont ce livre était une amère satire. Molière et Boileau osaient, par de piquantes personnalités, donner plus de sel et de saveur à leurs redoutables sarcasmes. Racine, dédiant au roi sa tragédie d'_Alexandre_, dans une préface qu'il supprima depuis, s'attaque à Corneille, et lance des traits malins contre les admirateurs de ce grand homme. La comédie des _Plaideurs_ parut la même année que la grande ordonnance sur la procédure civile (1667); et les maîtres, les protecteurs de la jeunesse du poëte irritable ayant osé blâmer ceux qui travaillaient pour le théâtre, il reversa[23] sur eux les traits acérés du ridicule, dont Pascal s'était servi pour les défendre. Lorsque ces pieux solitaires, par leurs nombreux prosélytes, avaient mis en crédit la réforme qu'ils projetaient dans la religion et dans les mœurs, les licencieux récits de l'auteur de _Joconde_ paraissent avec privilége, et sont lus sans scrupule.
[23] Conférez les _OEuvres de_ RACINE et les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t. X, p. 226.
Madame de Sévigné avait, plus qu'aucune femme de son temps, l'instruction et le genre d'esprit nécessaires pour apprécier des génies de la trempe des Molière, des Boileau, des Racine et des la Fontaine; mais lorsque leurs premiers écrits parurent, elle était entièrement adonnée à l'éducation de ses enfants, et, sincèrement pieuse, elle faisait ses délices et son profit des traités de Nicole sur la morale. Quoiqu'elle ne se fût point interdit les fêtes, les spectacles et les plaisirs du monde, elle ne pouvait donner son approbation à des productions où Chapelain, Ménage, Saint-Pavin, Montreuil[24] et tant d'autres de ses amis étaient personnellement offensés. L'odieux libelle de Bussy, où madame de Sévigné était outragée, avait fait explosion en même temps que les vers du satirique; et ce fut encore alors que, dans le Voyage de MM. Chapelle et de Bachaumont, qu'on venait de publier, la raillerie avait été poussée, à l'égard de «ce pauvre d'Assoucy[25],» à un degré de cynisme que Voltaire seul, à sa honte, a depuis surpassé[26].
[24] Las «de grossir impunément les feuillets d'un recueil,» Montreuil venait de publier ses _OEuvres_; Paris, 1666, in-12, chez Billaine. Conférez p. 5, 107 et 472 de cette édition, pour les lettres et les vers relatifs à madame de Sévigné.
[25] Voyez la _Lettre de_ D'ASSOUCY _à Chapelle_, datée de Rome le 25 juillet 1665.--Dans _les Aventures de M._ D'ASSOUCY; Paris, 1677, in-12, chez Claude Audinet, t. II, p. 254 et 260-264; et le chapitre X, p. 283, intitulé _Ample Réponse de_ D'ASSOUCY _au Voyage de M. Chapelle_.
[26] _Voyages de Messieurs_ BACHAUMONT et CHAPELLE, _dans le Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_, 1663 ou 1667, p. 64-75; _Voyage de Messieurs_ LE COIGNEU DE BACHAUMONT et CL. EMMAN, LUILLIER CHAPELLE; 1732, la Haye, in-12, p. 81 à 82. C'est la meilleure édition de toutes celles qu'on a publiées avant et après.