Mémoires Posthumes de Braz Cubas
Part 8
Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords, je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez... Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.--Je confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême utilité de cet appendice.
Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait que ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel. Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait éteint avec les premières tribus.
J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler leur nez.
Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie, naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur la pointe de son nez.
La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu. Procréation, et équilibre.
L. VIRGILIA MARIÉE
--C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est arrivée de S. Paulo, continua Luiz Dutra.
--Ah!
--Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que tu es...
--Laquelle?
--Tu voulais l'épouser.
--Une idée de mon père... Qui t'a dit ça?
--Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé aller aux confidences.
Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha; c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu plus loin. Je demeurai confondu.
Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un vol.
--Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons sur la terrasse?
Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre salon.
Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous séparâmes contents l'un de l'autre.
Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire, feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et tournants... Un délire.
LI. ELLE EST À MOI
--Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me l'avait insinuée avec une vrille.
--Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez moi.
À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession, je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon.
--Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma poche.
Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue. Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants. D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens possibles, aux mains de son légitime propriétaire.
J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux. Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas, en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable, elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate. C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée.
--C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet air est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels jardins. Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas?
Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que d'avoir un peu trop valsé.
C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux.
LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX
Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal; je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin.
Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage, mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis un détour, et revins chez moi.
--Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet.
J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur. Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je recomptai cinq _contos_ de reis tout au long; peut-être dix mil reis en cinq _contos_ en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien plié, bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner, il me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux. M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux cinq _contos_, moi qui étais riche.
Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique.
La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je pensai le moins possible aux cinq _contos_ et je les laissai dormir bien tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout, excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait même être autre chose. On ne perd point cinq _contos_, comme on perd un mouchoir de poche. Cinq _contos_ que l'on transporte sont l'objet de toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence.
--Ces cinq _contos_, me disais-je trois semaines plus tard, il va falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de quelque pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir...
Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit qu'on me trouvait grand, tout simplement.
LIII. ......
Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma pensée. Elle le disait, et c'était vrai.
Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières. Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser, rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique, unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement. Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.
LIV. LA PENDULE
Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la sorte:
--Un de moins.
--Un de moins.
--Un de moins.
--Un de moins.
Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est définitive.
LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE
BRAZ CUBAS
. . . . . . . .!
VIRGILIA
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BRAZ CUBAS
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
VIRGILIA
. . . . . . . . . . .!
BRAZ CUBAS
. . . . . . . . .
VIRGILIA
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
BRAZ CUBAS
. . . . . . . .
VIRGILIA
. . . . .
BRAZ CUBAS
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . !
VIRGILIA
. . . . . . . . . . . . . . !
BRAZ CUBAS
. . . . . . . . !
VIRGILIA
. . . . . . . . . . . !
LVI. LE MOMENT OPPORTUN
Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit, et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement?
Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.
--Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.
Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.
LVII. DESTIN
Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le purgatoire:
Di pari como buoi che vanno a giogo.
Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une autre espèce d'animaux moins lents, plus rusés et plus lascifs. Et nous cheminons sans savoir vers quel but, à travers des routes ignorées. Ce problème m'effraya pendant quelques semaines, et j'en remis la solution au destin. Pauvre destin! Que fais-tu à cette heure, ô grand fondé de pouvoirs des affaires humaines? Peut-être as-tu fait peau neuve, peut-être as-tu pris une autre physionomie, d'autres manières, un autre nom, et il n'est pas impossible que... Mais où en étais-je? ah! dans les routes ignorées. Je me dis donc qu'il en serait comme il plairait au ciel. Notre sort, à nous, était de nous aimer. Sinon, comment expliquer la valse et le reste? Virgilia pensait de la même façon. Un jour, elle me confessa qu'elle avait parfois des remords. Je lui répondis qu'en ce cas, elle ne m'aimait pas. Aussitôt elle m'enlaça de ses bras magnifiques en murmurant:
--Je t'aime, c'est la volonté du ciel.
Et ces paroles n'étaient pas vaines. Virgilia était quelque peu croyante. Elle n'allait pas à la messe le dimanche, c'est vrai, je crois même qu'elle n'y allait que les jours de grandes solennités, et quand il y avait une place de libre dans les tribunes. Mais elle priait tous les soirs avec ferveur, ou tout au moins avec envie de dormir. Elle avait peur du tonnerre. Elle se bouchait alors les oreilles, et marmottait toutes les oraisons du catéchisme. Dans sa chambre à coucher, il y avait un oratoire de palissandre tout sculpté, de trois palmes de hauteur, avec trois images. Elle n'en disait rien à ses amies. Au contraire, elle qualifiait de bigotes celles qui étaient seulement pieuses. Pendant longtemps je crus que sa propre foi la gênait, et que sa religion était une espèce de chemise de flagelle préservative et clandestine; mais évidemment, je devais me tromper.
LVIII. CONFIDENCE
J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère, un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités. Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la combattre.
--Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante. Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations. J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...
Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en riait, et les autres avec lui.
LIX. UNE RENCONTRE
La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue _dos Barbonos_ un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui passait dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture passa, et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant...
--Pourquoi ne serais-je pas ministre?
Cette idée triomphale,--cette idée à falbalas, comme dirait le père Bernardes,--cette idée commença une série de voltiges que je suivis du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout semblait me répéter:
--Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne serais-tu pas ministre, Cubas?
En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?