Mémoires Posthumes de Braz Cubas
Part 7
Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative. J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop étroites.
Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse, laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie humaine.
XXXVII. ENFIN!
Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra, je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de mariage, quelque arrangement préalable.
--Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions de toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée», c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si tu l'épouses, tu seras bien plus vite député.
--C'est tout?
--C'est tout.
Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme, jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille, qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous étions au mieux.
XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION
--Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain soir.
J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh bien! j'acheter un autre verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse, et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés.
XXXIX. LE VOISIN
Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille, sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la boutique...
--Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella.
--Comme ci comme ça; viens ici, Maricota.
L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le comptoir.
--Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée. Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota?
--Non, papa, je ne veux pas.
--C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant une petite tape à l'enfant.
--Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un _pater_ et un _ave_, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la petite est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?... si elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella.
--Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant.
--C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme.
L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui il était.
--C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est bien bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens.
En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa face.
XL. DANS LE CABRIOLET
Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre. Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute, en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de mélancolie.
Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui m'attendait place _S.-Francisco de Paula_, et j'ordonnai au cocher partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui ne marchait pas.
--Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt?
Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le Conseiller.
XLI. L'HALLUCINATION
C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse, de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la jeune fille me dit d'un ton sec:
--Nous vous attendions plus tôt.
Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore, était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût.
Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était blanche et fine comme de coutume.
--Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon insistance.
--Aussi jolie, jamais.
Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire. Je parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une expression mixte, entre le comique et le tragique.
Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un masque. Elle devait souffrir,--soit tristesse, soit dépit; et comme la douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la métaphysique.
XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE
Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant échappé à Aristote.
XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS
Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors...
Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant, ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite. Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand il prétendait être ministre.
--Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela dépend de la volonté d'autrui.
Virgilia répliqua:
--Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne?
--Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être marquis.
Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire.
XLIV. UN CUBAS
Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme. D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience.
--Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner.
Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil. J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la plus tranquille des aurores.
Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux. Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit visite. Je vis alors sur ses lèvres,--et il me semble le voir encore,--le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me voir occuper le haut poste auquel j'avais droit.
--Un Cubas!
Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse, tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il mourut.
--Un Cubas!
XLV. NOTES
Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement, à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil, l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après tout banal, que je n'écrirai pas.
XLVI. L'HÉRITAGE
Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin. Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil, profond silence.
--Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente contos; mettons trente-cinq.
--Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement qu'elle en a coûté cinquante-huit.
--Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord cela ne veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante contos, combien alors vaudra celle du _Campo_, que tu désires pour toi?
--Allons donc! une vieille bicoque!
--Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel.
--Je parie que vous la trouvez neuve.
--Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons tout arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo.
--Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter un autre cocher.
--Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio.
--Prudencio a été libéré.
--Libéré?
--Il y a deux ans.
--Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas libéré l'argenterie?
Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas.
--Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais, n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu...
--Mais je puis me marier.
--Pourquoi faire? s'écria Sabine.
Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un acquiescement et me remercia.
--De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai pas à vos exigences.
--Tu ne céderas pas?
Je secouai négativement la tête.
--Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il aussi que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque plus que cela.
--Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il veut l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu. Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends pour d'autres.
Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter, mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition.
--Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône.
Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation.
--Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé un pain assez grand pour être réparti entre tous.
Et Cotrim:
--C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain; il est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec.
On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles, sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la grêle de la variole.
XLVII. LE RECLUS
Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année 1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est éteinte, il ne reste que les initiales.
Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me disais cela en regardant le bout de mon nez.
XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA
--Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz Dutra.
Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au travail avec une ardeur juvénile.
Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses différentes,--du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres, d'équipages et de chevaux,--de tout, moins de ses vers et de sa prose. Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait de faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez...
XLIX. LE BOUT DU NEZ