Mémoires Posthumes de Braz Cubas

Part 6

Chapter 63,944 wordsPublic domain

Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie. Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus. Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste.

--Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de ce temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années?

--Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous rend maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant, c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur fait présent aux vers.

XXVIII. POURVU QUE

--Virgilia, interrompis-je.

--Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon grand dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça, de cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille de Dutra...

--Dutra?

--Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique. Allons tu acceptes?

--Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques secondes la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que...

--Pourvu que?

--Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter conjointement. Je crois que je puis être séparément un homme marié et un homme politique...

--Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié, interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement, pourvu que...

--Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix.

--Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point les avantages de ta position, ni tes moyens...

Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune, et qui n'a rien de morbide--l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz Cubas.

XXIX. LA VISITE

Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:--les deux Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique. Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras. C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin.

--Tu descends avec moi?

--Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une visite à Dona Eusebia.

Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous la véranda, en multipliant ses exclamations.

--Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant... Tout à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de moi?

--Comment donc!...

Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux, mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse, je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un frou-frou de jupes, et cette parole:

--Maman... maman...

XXX. LA FLEUR DU BUISSON

Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras, avec sa franchise résolue.

--Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le Dr Braz Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe.

Et se tournant vers moi:

--Ma fille Eugénie.

Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis quelques velléités d'être père.

--Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà une grande jeune fille.

--Quel âge lui donnez-vous?

--Dix-sept ans.

--Moins un.

--Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille.

Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne.

Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ce fut un papillon noir qui, ayant pénétré sous la véranda, battit des ailes autour de Dona Eusebia. Celle-ci poussa un cri, se leva et se mit à prononcer des paroles sans suite d'incantation:

--Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!...

--Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le papillon.

Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia, accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé.

XXXI. LE PAPILLON NOIR

Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi, se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba.

Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et repentant.

--Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je.

Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois, content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu, pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve. Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et, décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux, des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front, et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde.

Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût mieux valu pour lui être né bleu.

XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE

J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars, je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette satisfaction.

Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention. C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche, un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les manches, et pas l'ombre d'un bracelet.

Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche, exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814, et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.

--Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que nous eûmes vidé nos tasses de café.

Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans hésitation:

--Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.

Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors, pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle était triste.

J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.

Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.

XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER

Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse, étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même, sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon, qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.

Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine! Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille, ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd, soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche, un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les manches, et pas l'ombre d'un bracelet.

Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche, exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814, et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.

--Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que nous eûmes vidé nos tasses de café.

Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans hésitation:

--Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.

Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors, pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle était triste.

J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.

Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.

XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER

Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse, étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même, sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon, qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.

Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine! Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille, ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd, soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances. Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son âme en fleur.

--Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi.

--C'est tout au moins mon intention.

--Ne partez pas.

J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile: «Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine...

Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes. Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux! Dona Eusebia n'eut vent de rien.

XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE

Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non, âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre, le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés, des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs, nettoie tes besicles,--c'est parfois la faute des besicles,--et finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson.

XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS

Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double: la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse! Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua: «Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta mes froides hyperboles en silence.

--Me crois-tu? lui dis-je enfin.

--Non, et je trouve que vous faites bien.

Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà plus de supplication, mais de commandement.

Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que mon cheval...

XXXVI. À PROPOS DE BOTTES

Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et effusion:

--Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin...