Mémoires Posthumes de Braz Cubas

Part 5

Chapter 53,842 wordsPublic domain

Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque? l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes culottes d'enfant.

Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université, ma vie durant.

XXI. LE MULETIER

L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai de l'étrier et me relevai.

--Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.

Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner les trois monnaies.

--Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.

--Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.

--Ne dites pas cela...

--Quand on vient comme moi de voir la mort de près...

--Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé. était son œuvre la plus achevée. J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir.

XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT

Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque? l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes culottes d'enfant.

Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université, ma vie durant.

XXI. LE MULETIER

L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai de l'étrier et me relevai.

--Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.

Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner les trois monnaies.

--Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.

--Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.

--Ne dites pas cela...

--Quand on vient comme moi de voir la mort de près...

--Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé. o.

J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre. Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre.

XXIII. TRISTE, MAIS COURT

J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique, mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle, et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.

Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu. Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine, déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins dévouées!

--Mon fils!...

La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas. J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa le lendemain matin.

L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide, insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate, orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche, Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un non-sens.

Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.

XXIV. COURT, MAIS GAI

Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige.

Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace, une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation et l'écorce.

Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique, le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages, à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort, quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des morts.

XXV. À LA TIJUCA

Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les premières semaines qui suivirent la mort de ma mère.

Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique mulâtre nommé Prudencio,--le Prudencio du chapitre XI,--et j'allai m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon père fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare.

Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles de ce monde et de notre temps.

Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être suffisante pour me lasser de la _Tijuca_, et me rendre à mon agitation habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé de solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle des arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en moi: je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et de la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la maison violette située à deux cents pas de la nôtre.

--Qui donc?

--Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona Eusebia...

--Je me rappelle... C'est elle?

--Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin.

L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui, vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia, et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion faite, j'achevai de fermer ma malle.

--Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse.

Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort et au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et je descendis aussitôt.

XXVI. L'AUTEUR HÉSITE

Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une vie, ça!»

C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche.

Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la main d'un geste ému:

--Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine.

--Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main.

Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des régents. Il me la lut deux fois de suite.

--Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération, me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi...

--Moi?

--Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui l'empereur. D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire, deux projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage.

Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien. Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la fiancée».

--Tu acceptes?

--Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant. Quant à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis.

--Mais les ours se marient, me répliqua-t-il.

--Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par exemple...

Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir. Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination, ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des affections de famille...

--Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le doigt.

Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration, d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon suivante:

Arma virumque cano A Arma virumque cano Arma virumque Arma virumque cano Arma virumque cano virumque

Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine logique et une certain déduction. Par exemple ce fut _virumque_ qui me fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première syllabe; j'allais écrire _virumque_, ce fut Virgile qui tomba de ma plume et je continuai:

Vir Virgile Virgile Virgile Virgile Virgile

Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à moi, et lança un regard sur le papier.

--Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle justement Virgilia.

XXVII. VIRGILIA

Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie, fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,--sa dévotion qui n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer.