Mémoires Posthumes de Braz Cubas
Part 4
Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu, eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant, qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise, et à des taux usuraires.
En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette valeur!...
Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts tout en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef. Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des _Cajueiros_ lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs, vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant, avec une expression de candeur,--de candeur et d'autre chose encore que je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels stimulants.
Et elle me menaça du doigt en disant:
--Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste opinion.
Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il lui avait offerte le jour de sa fête.
--Cette croix...
Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix d'or, pendue à son coupar un ruban bleu.
--Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit qu'elle te venait de ton père?
Marcella secoua la tête avec commisération.
--Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas t'attrister. Allons, viens, _chiquito_, ne sois pas défiant comme cela. J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est fini? Un jour quand nous nous quitterons...
--Ne dis pas cela, m'écriai-je.
--Tout passe! un jour...
Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille:
--Jamais, jamais, mon amour!...
Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le collier qu'elle avait refusé.
--Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui dis-je.
D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de garder le bijou. Elle m'obéit en souriant.
D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait mes plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience. Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle consentait à tout, souriante et bavarde.
--Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle.
Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une docilité charmante.
XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE
Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple, qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima...
XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE
...Marcella m'aima durant quinze mois et onze _contos_ de reis; rien de plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze _contos_, prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure dépassait de beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme.
--Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en Europe pour suivre les cours d'une université, probablement celle de Coimbra. Je veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un voleur. Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?...
Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés, et me les mit sous le nez.
--Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur des siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite.
Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes, d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe.
--Et pourquoi pas?
--Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller respirer l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre père, victime de Napoléon...
--Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat?
Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze _contos._ Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire, mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai, en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta doucement, avec un geste d'ennui.
--Laisse-moi tranquille, me dit-elle.
Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea vers sa chambre.
--Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!... J'allais porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était enfermée à double tour.
Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours, les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager, tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella, avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie. La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec moi.
--Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à l'espace.
Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella, l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus convaincant que les supplications. Je ne considérai point les conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue _dos Ourives_, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez Marcella.
Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars, le regard tranquille et somnolent.
--Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup d'argent; tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends.
Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit, dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une tendresse de mère.
--Voilà, dis-je enfin.
--Quel fou! s'écria-t-elle.
Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche.
--A-t-on jamais vu!... disait-elle.
--Viendras-tu?
Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument:
--J'irai. Quand pars-tu?
--D'ici deux ou trois jours.
C'est bon.
Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis que je descendais l'escalier.
XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR
Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais elle m'aimait.
--Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor.
Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des _Mille et une nuits!_ Je te vis courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance, d'ailleurs parfaitement inutile.
Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de Marcella.
XIX. À BORD
Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme, deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était phtisique au dernier degré.
J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de ne point croire au dénouement si proche.
Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était Marcella.
Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir. C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon.
--Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je.
--Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur de la nuit. Voyez... Quelle merveille!...
Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon.
--Qu'en dites-vous?
Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme.
--J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet, lentement, avec componction.
Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés, des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand elle se présenta.
Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité que j'ignorais ce qu'il voulait dire.
--Vous allez voir, me dit-il.
Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire. Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres, mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien.
Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement pas la semaine.
--Vraiment! m'écriai-je.
--Cette nuit a été terrible.
J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne, où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances.
--Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard accompagné d'un geste long et profond.
--Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se rouvre sur ce qu'elle a une fois englouti.
Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages. Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe, les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de sa solitude et de ses regrets.
Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia, tu te souviendras de nous dans le ciel.
Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux s'animèrent un peu.
--Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite... c'est de si faible poésie.
Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes pièces, et de me les donner avant notre débarquement.
--Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la mer... le ciel... le navire...
Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait perdu.
--Ils le sont, lui répondis-je.
--Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un instant. Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être son excès qui nuit à la perfection.
--Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits.
--Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot.
--De matelot poète.
Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée. J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir.
XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT