Mémoires Posthumes de Braz Cubas

Part 3

Chapter 33,745 wordsPublic domain

De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère, j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue, menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre, les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors, penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations: «Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»

Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste. Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie, les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait, du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.

De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée: vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.

XII. UN ÉPISODE DE 1814

Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant épisode de 1814; j'avais alors neuf ans.

Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes controverses et d'éternelles discussions.

Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro, il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard. Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina; on chanta la _Te Deum_, on tira des salves, on organisa des manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là, j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous, notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon. Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix lointaine me répéter cette leçon de l'expérience:

--Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée.

Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux commères de la rue _d'Ajuda_; on lava, on frotta, on polit le plancher des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les larges manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique.

À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon. Ce n'était pas un dîner, mais un _Te Deum._ Ce fut d'ailleurs à peu près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée, il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois; ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre, improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne put cacher sa grande admiration.

--Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous n'avez pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me le disait encore, il y a quelques jours...

Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et des _caras._ De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce seul bateau, cent vingt nègres pour le moins.

Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment, candide et banal.

Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout, savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes cris et de mes protestations.

L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule. Le Dr Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses manières, âgé de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en papier pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort jolie, mais pas laide non plus.

Je l'entendis qui disait:

--Je suis très fâchée contre vous.

--Et pourquoi?

--Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des jours où je voudrais mourir...

Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de volupté.

--Laissez-moi, lui dit-elle.

--Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous savez bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs tous les jours de passions et de tristesse...

Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux.

L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier plus tard.

--Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se levât avec deux aurores.

Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger baiser, du plus timide des baisers.

--Le Dr Villaça vient de donner un baiser à Dona Eusebia, m'écriai-je en courant dans le jardin.

Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait. On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la nuit était fraîche.

Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant: «Ah! polisson, va! polisson!»

XIII. UN SAUT

Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière.

Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!... ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le _Compelle intrare_ avec lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même. Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon. Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de la rue _do Piolho_, sans attrister le monde de ta médiocrité, jusqu'au jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne te pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire.

Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom tout au long sur cette page: Ludgero Barata[2]--nom funeste qui servait aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible, les yeux en l'air.

Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère, veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir après les lézards, sur les collines de _Livramento_ et de la _Conceição_, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas. Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et de ma première captivité.

XIV. LE PREMIER BAISER

Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus. Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile dans ses livres.

C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah! dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole, Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion; car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. _Cosas de España._ Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier, il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle!

La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au _Rocio Grande_, le soir de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps, superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins: peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi. Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et je demeurai tout étourdi.

Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais souper avec de petites femmes, aux _Cajueiros._ J'acceptai, et il me conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!... Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de nouveau les escaliers.

--Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout sur le palier.

--Mon mouchoir.

Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme ivre.

XV. MARCELLA

Je mis trente jours pour aller du _Rocio Grande_ au cœur de Marcella, non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté. Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes: la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai paître.

Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur. Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi.