Mémoires Posthumes de Braz Cubas

Part 17

Chapter 172,439 wordsPublic domain

Au moment où je terminais mon mouvement de rotation, Lobo Neves achevait son mouvement de translation. Il mourut, ayant déjà un pied sur l'escalier ministériel. Tout au moins, pendant quelques semaines, le bruit courut qu'il allait être ministre. Comme cette nouvelle m'avait rempli de fiel et d'envie, il est bien possible que sa mort m'ait laissé assez froid, ou m'ait même causé un instant de plaisir. Du plaisir, c'est beaucoup dire; mais après tout, c'est la pure vérité; oui, je jure que c'est la vérité pure.

J'allai à son enterrement. Dans le salon, je trouvai Virgilia en train de sangloter. Elle lava la tête, et je vis qu'elle pleurait pour de bon. Au moment où l'on emporta le cercueil, elle s'y accrocha, et il fallut l'en arracher et l'emmener. Oui, vraiment, ses larmes étaient sincères. J'allai au cimetière. J'allai au cimetière avec un poids sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...

CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES

Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes. D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés, l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint eux-mêmes.

CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN

Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse, vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi, que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?

CLII. L'ALIÉNISTE

Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir. Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je serai nabab.

C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.

--Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.

--Alors, Quincas Borba s'est trompé.

--Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le distraire...

--Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un philosophe!

--Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.

Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...

CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES

Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes. D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés, l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint eux-mêmes.

CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN

Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse, vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi, que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?

CLII. L'ALIÉNISTE

Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir. Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je serai nabab.

C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.

--Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.

--Alors, Quincas Borba s'est trompé.

--Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le distraire...

--Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un philosophe!

--Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.

Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible, donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier.

CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE

--Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux maniaque athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans le Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade. Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre bateaux dans sa vie, il un faux serment.

--Vous aussi? demandai-je.

--Naturellement.

--Et moi!

--Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois, cet homme en train de secouer des tapis par la fenêtre.

De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous parlions dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il avait ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon qu'on pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut:

--Votre domestique a la manie de l'Athénien. Il suppose que ces navires sont à lui. Cette douce illusion fait de lui un des heureux de ce monde.

CLIV. RÉFLEXION CORDIALE

Si l'aliéniste a raison, me dis-je, Quincas Borba n'est pas à plaindre. C'est une question de plus ou de moins. Toutefois, il est bon de veiller sur lui, et d'éviter que des maniaques d'autres régions ne fassent incursion dans son cerveau.

CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ

Quincas Borba ne partagea pas l'opinion de l'aliéniste, en ce qui concernait mon valet de chambre.

--On peut, métaphoriquement, attribuer à ton domestique la manie de l'Athénien; mais les métaphores ne sont ni des idées ni des observations prises dans la nature. Ton domestique est poussé par un sentiment noble, et parfaitement régi par les lois de l'Humanitisme: c'est l'orgueil de la servilité. Il veut montrer qu'il n'est pas le domestique de n'importe qui.

Et Quincas Borba attira mon attention sur les cochers de grandes maisons, plus orgueilleux que les maîtres, sur les garçons d'hôtels, dont la sollicitude est dosée suivant la condition sociale du voyageur. Et il conclut en disant que c'était là un sentiment délicat et noble, et qui prouvait une fois de plus que l'homme peut être sublime, même quand il cire des chaussures.

CLVI. PHASE BRILLANTE

--C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras.

En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit et devint tout pâle.

À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba.

--Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable. Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire, il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse d'une larme.

Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié, n'était pas aussi sot que le disait Voltaire.

CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES

Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous les événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera éternellement hypocondriaque.

Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba. Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre misère.

FIN

[Footnote 1: Cubas (cuves) en vieux portugais. (Note du traducteur.)]

[Footnote 2: Barata en portugais signifie «cancrelat».]

[Footnote 3: Tartre, en portugais _tartaro_, ce qui explique le jeu de mot. (Note du traducteur.)]

[Footnote 4: Yayá, nhonhô, nhanhá (prononcez niania), termes d'amitié. (Note du traducteur.)]