Mémoires Posthumes de Braz Cubas
Part 16
L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir posé un jalon pour l'avenir.
Quincas Borba ne fit aucune restriction.
--Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais si tu as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait.
CXXXVII. À UN CRITIQUE
Mon cher critique,
Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans, j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur les _i!_
CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR
Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or, notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion, ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage, car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte, ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir, finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de l'Humanitisme...
--Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai assez de ta philosophie, qui ne mène à rien.
La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans _mon_ cabinet, en face de _mon_ jardin, assis dans _mon_ fauteuil, au milieu de _mes_ livres, éclairé par _mon_ soleil, et en train d'écouter le ramage de _mes_ oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un autre fauteuil, auquel je n'avais plus droit.
CXL. LES CHIENS
--Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des fenêtres.
--Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba, tant de beaux rêves, et je ne suis rien.
--Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation.
Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant. Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire, démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou l'autre, user des métaphores populaires.
--Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite paroisse.
--Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire en miettes, je vais...
--Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La vie, c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre de l'organisme universel.
Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras et semblait en extase.
--Que c'est beau! disait-il de temps à autre.
Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc.
CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE
Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses il y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec une exceptionnelle bienveillance:
--Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres hommes, car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le plus faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est éternelle comme la vie et comme la mort.
Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre, en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la lettre, qui était de Virgilia.
Mon bon ami,
Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour elle. Elle demeure dans l'impasse des _Escadinhas_; voyez s'il est possible de la faire entrer à l'hôpital.
Votre amie dévouée,
V.
Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible, le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais comprendre que...
--Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du rayon.
--Comprendre quoi! demandai-je abasourdi.
--Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de mes ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il? Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose. «Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient. Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un grand homme.
CXLII. JE N'IRAI PAS
Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche invisible, il me dit:
--Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?...
Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait? Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce, et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse des _Escadinhas._ Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la ville. Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à la porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas.
CXLIII. UTILITÉ RELATIVE
Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne maîtresse.
--C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance, dis-je en me levant.
En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore, je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y a-t-il d'absolu dans ce monde?
CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE
Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre.
CXLV. LE PROGRAMME
Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion. Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la politique étaient tirés de son œuvre encore inédite.
C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de détruire les abus, de défendre les principes libéraux et conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que, dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus grande consolation d'Humanitas.
--Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba avec un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire comme le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas, qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et postérieure aux siècles.
CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE
Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition rédigé par le Dr Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue, prit la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment _humaniste_, ajouta cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier Parlement».
Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur, une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il n'était pas impossible qu'à la première vacance...
Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon extravagance.
--Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et vous verrez si je n'ai pas raison.
Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le corridor.
--Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle avec une visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans nécessité, quand tu pourrais...
Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait. Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail, dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et tantôt menaçante. Je répondais non, non et non.
--C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle rentra dans sa loge.
CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE
Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la feuille de son beau-frère, le Dr Braz Cubas, dont il désapprouvait entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la nation.
Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois. Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique. S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un problème insoluble...
CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT
...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après l'avoir étudié longuement et avec attention.
--Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes d'attention.
Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les conclusions d'une bonne philosophie _humaniste._
--Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur est toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le souvenir des doigts qui t'ont rendu service.
La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule, par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans aucune valeur aux yeux du philosophe.
--Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui a reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.
--Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme, qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle, ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables.
CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION
Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit poindre dans mon âme une vaste aurore, me couronna des feuilles et de la verdure d'un printemps nouveau qui me rendit l'activité d'un autre âge. Au bout de six mois, ce fut la vieillesse, et, deux semaines après, mon pauvre journal mourut d'une mort clandestine comme celle de Dona Placida. Il mourut, et je respirai comme un homme qui revient d'un long voyage. De telle sorte qu'en disant que la vie humaine nourrit en elle-même d'autres existences plus ou moins éphémères, de même que notre corps alimente des parasites, je ne crois pas dire une chose tout à fait absurde. Mais, pour ne pas risquer cette comparaison peu claire, je vais en emprunter une à l'astronomie. L'homme exécute autour du grand mystère un double mouvement de rotation et de translation. Il a des jours inégaux, comme ceux de Jupiter, et en compose sa plus ou moins longue année.