Mémoires Posthumes de Braz Cubas

Part 15

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CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE

Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide, Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père, tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte, conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique.

Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai entendre la messe à la chapelle de _Livramento_ avec Nha-Lolo et son père. Comme Damasceno habitait aux _Cajueiros_, je les accompagnais souvent à l'église. La collinie. Elle observait, imitait et devinait. En même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément. Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous.

--Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce bourbier.

CXXIII. LE VRAI COTRIM

Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il appréciait mes bonnes qualités,--il les louait sans cesse, et c'était justice,--et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une union matrimoniale il y avait un abîme.

--Je m'en lave les mains, conclut-il.

--Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au plus tôt.

--Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable que l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le célibat, pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée, je ne puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon honneur. Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant certaines confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas, elle n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien...

--Parlez donc.

--Non, je ne dis rien...

Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène, il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la publicité était une condition _sine qua non._ En somme, il pouvait bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit.

CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE

Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque.

CXXV. EPITAPHE

CI-GIT

EULALIA DAMASCENA DE BRITO

MORTE

À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS

PRIEZ POUR ELLE.

CXXVI. DÉSOLATION

L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu, tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas pour elle un réel amour.

Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers, emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que, dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas devoir y répondre.

Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus. Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes, ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards.

--On m'a abandonné, gémit-il.

Cotrim, qui était présent, objecta:

--Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un tas d'autres choses.

Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et soupira:

--Ils auraient bien pu venir tout de même.

CXXVII. FORMALITÉS

C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse, le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre.

De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins. C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui, pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas, l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce compagne de tout homme sociable.

Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité, pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet.

CXXVIII. À LA CHAMBRE

Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus tard à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix, tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment, et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre.

CXXIX. SANS REMORDS

Non vraiment, je n'avais aucun remords.

La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence, ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague, un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective: «Magnifique!»

Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments, avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.

CXXX. UNE CALOMNIE

Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit malicieusement et me dit:

--Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein!

--Vive le passé!

--Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions.

--Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt.

Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines, voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du mérite.

Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me contenterai d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion des femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au moins, elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par aboyer.»

CXXXI. FRIVOLITÉS

En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes, etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux.

CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS

Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain. Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché.

CXXXIII. CINQUANTE ANS

Je ne vous ai pas encore dit,--mais je vous le dis maintenant,--qu'au moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore à écrire.

Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des cristaux, dans les lumières, dans les soieries,--enfin, autour de vous et non en vous.»

CXXXIV. OBLIVION

Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister. Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se demande comment vous considérera l'_oubli_ lui-même.»

Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé, convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le pied léger. _Tempora mutatitur!_ Le même tourbillon emporte les feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront mis à pied par le conducteur _Oblivion._ Et tout cela à seule fin de dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace.

CXXXV. INUTILITÉ

Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile.

CXXXVI. LE SHAKO

Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais glisser sur la route fatale de la mélancolie.

--Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces vapeurs. Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre, briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines? Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer parti.

L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais, jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître de la tribune.

J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères; et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille. La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.