Mémoires Posthumes de Braz Cubas

Part 14

Chapter 143,842 wordsPublic domain

Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse, dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la crainte, je n'avais qu'à me soumettre.

--Vous pouvez lui dire que j'irai.

--Où donc? demanda Dona Placida.

--Où elle me dit de l'attendre.

--Mais elle n'a rien dit du tout.

--Eh bien! et ce papier?

Dona Placida ouvrit des yeux.

--Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai pensé que...

Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia, reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret. Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression.

CXII. L'OPINION

Il était écrit que cette journée serait celle des événements à double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion, l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à mon égard.

Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,--et c'est un autre point qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,--le temps met des durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements. Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela, uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite, puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de sang.

CXIII. LA SOUDURE

La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques. Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la majorité.

CXIV. FIN DE DIALOGUE

--Oui, demain. Tu viendras à bord?

--Es-tu folle? c'est impossible.

--Alors, adieu!

--Adieu!

--N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La pauvre! Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il pas vrai?

--Certainement.

--Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant, d'ici à...

--Deux ans, peut-être.

--Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections.

--Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde.

--Qui?

--Là, sur le sofa. Séparons-nous.

--Si tu savais combien il m'en coûte!

--Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia.

--À bientôt donc. Adieu.

CXV. LE DÉJEUNER

Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner. Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...

Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel, avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka, M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits plats du chef étaient surtout délicieux.

Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices. Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée. Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années, inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule du soir les effluves du matin?...

CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES

Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre de temps.

Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le chanoine, mourut dans cet intervalle; _item_, deux cousins. Leur mort me laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches.

Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde tes lettres de jeunesse.

Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse, tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus triste.

CXVII. L'HUMANITISME

Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les autres.

--Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses. L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la multiplication personnifiée de la substance originelle.

Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés, l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple, est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.

--Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas. C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble. Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau qui eas, j'emploierai l'expression d'un vieux marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse, tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus triste.

CXVII. L'HUMANITISME

Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les autres.

--Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses. L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la multiplication personnifiée de la substance originelle.

Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés, l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple, est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.

--Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas. C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble. Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes; mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je conclus que l'envie est une vertu.

Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant.

--Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité, est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule fin d'assouvir mon appétit.

Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner quelques milliers d'années.

Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière. Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun, contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise, les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre, n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.»

CXVIII. LA TROISIÈME FORCE

Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour une chose quelconque, et une fin quelconque.

CXIX. PARENTHÈSE

Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque. Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux discours de gens qui manqueraient de titres.

_On supporte toujours patiemment la colique du prochain._

_Nous tuons le temps; il nous enterre._

_Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller en voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait la sienne._

_Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres._

_Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y introduire un simple morceau de bois?_

Cette réflexion est d'un bijoutier.

_Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber des nues que d'un troisième étage._

CXX. _COMPELLE INTRARE_

Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir!

Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore, le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants! non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc. _Compelle intrare_, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point sortir sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les prêtres.