Mémoires Posthumes de Braz Cubas
Part 13
J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur. Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la dualité de Pascal: _l'ange et la bête_, à cette différence près que le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce chapitre.
XCIX. DANS LA SALLE
Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau, nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien; puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif, presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes. Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.
Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La _Gamboa_ suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour. D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais l'affirmer, car je pensais à autre chose.
Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.
C. LE CAS PROBABLE
Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une certaine action réciproque, régulière et périodique,--ou pour user d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme la première. Telle est l'image; voyons-en l'application.
J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province, avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment, longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre, Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la subtilité de ma pensée.
CI. LA RÉVOLUTION DALMATE
Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son mari. Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla de réunions, de conversations, d'un discours...
--De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je.
Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,--disons de la légation de Dalmatie--le comte B. V., qui lui fit la cour pendant trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi, non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin.
CII. REPOS
Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce chapitre.
CIII. DISTRACTION
--Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais cela ne se fait pas.
Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe quoi; une simple distraction.
Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment, regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait, bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile, pour nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits goûters,--les bons goûters d'un autre temps,--et des rires, et des caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse. Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un beau jour une passion nouvelle.--«Tu sais bien que je serais incapable d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura toute triste.
Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida:
--C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute... Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite?
--Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la mort de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors, oui, vous saurez quel ange elle est.
Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher. Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence, certains ont l'habitude de réciter une strophe des _Lusiades_, d'autres sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts.
Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si, dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte. Pauvre mouche! pauvre fourmi!
--Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant devant moi.
--Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise humeur. Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison, et que tu veux en finir...
--Justement!
Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, prête à partir. Je la saisis par la ceinture.
--Allons! voyons! Virgilia.
Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux, et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi! Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures.
CIV. C'EST LUI
Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la fenêtre, en s'écriant:
--Doux Jésus! voici le mari de Yaya!
Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue, voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la fenêtre. La confidente obéit.
C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations de surprise.
--Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc! Savez-vous qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la chercher... Voici votre mari, Yaya.
Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce.
--Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces parages?
--Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et je suis entré lui dire bonjour.
--Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur...
--Je n'ai qu'un instant...
--Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble.
--Allons!
--Donnez-moi mon chapeau, Placida.
--Le voici.
Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait maîtresse d'elle-même.
--Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir.
L'autre promit, en ouvrant la porte.
CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES
Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de sortir, et je respirai.
CVI. JEUX PÉRILLEUX
Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait? l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit, passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire: «Est-ce toi? toi, et pas un autre?»
Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue.
--Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre habilement. J'attendrai qu'il soit sorti.
Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je crois même que j'éprouvais quelques remords. À peine cette pensée eût-elle commencé de poindre dans mon esprit que je me vis en imagination au pied d'une adorable femme, en contemplation devant un baby endormi sur les genoux de sa nourrice, au fond d'un jardin ombreux et verdoyant, laissant passer un coin bleu du ciel, si bleu...
CVII. LE BILLET
«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de prudence!»
CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN
Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le sang ou dans les larmes.
Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour, c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit.
CIX. LE PHILOSOPHE
On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner; cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même; mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise humaine.
--Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue!
Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect, très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il avait hérité quelques _contos_ de reis d'un vieil oncle de Barbacena.
Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance à la boue.
--Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de l'église de _S. Francisco_, je dormis comme sur un lit de plumes: pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...
Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui demandai d'ajourner sa dissertation.--«Je suis trop préoccupé, aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en prenant congé:
--Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits, l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.
CX. 31
Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de la vie!...
CXI. LE MUR
Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je vais conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.»