Mémoires Posthumes de Braz Cubas
Part 12
À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.
C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents _contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y était pas.
--Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà dans la place.
C'était effectivement le Dr B... qui apparut à la porte du salon. Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa montre de sa poche, et le Dr B... lui demanda s'il allait sortir.
--Avec ma femme, dit Jacob.
B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer, je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah! je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares.
LXXXVIII. LE MALADE
Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.
Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale, un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,--ou encore d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours à l'homme un _quid_, un fluide, un je ne sais quoi.
C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée, bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil, ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.
--Alors, ça va mieux, aujourd'hui.
--Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte pas.
Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci. Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.
--Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa main dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort bonnes.
À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près. Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie, sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave; et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S. Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre que son vieil ami avait du goût.
Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.
LXXXIX. IN EXTREMIS
Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le pauvre! il n'a personne.
Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée, était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès, il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait trente _contos_ de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante. L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train. Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente _contos_ puis trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux qui lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six _contos._
--Jamais, gémit le malade.
Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais.
--Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la pièce. Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après avoir lu le dernier compte.
--Fort bien... mais...
--Quarante _contos_; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que les intérêts: faites un peu le compte des intérêts...
Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune, flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps.
--Eh bien? dit l'individu maigre.
Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant. Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la mort. Je parlai d'autres cho déjeune maintenant avec régularité.
Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je l'appelle _Humanitisme_, de _Humanitas_, commencement des choses. Ma première intention révélait une excessive infatuation: je voulais l'appeler _Borbisme_, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,
JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.
Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre, et j'attendis la philosophie.
XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE
Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je venais de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son arrivée, il était allé au _S. Pedro_ voir représenter un drame superbe, _Marie-Jeanne_, et une intéressante comédie, _Kettly, ou le Tour de Suisse._ Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans _Sapho_ ou _Anna Bolena_, il ne se souvenait plus bien. Et la Gandiani!... celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre _Ernani_, que sa fille chantait, en s'accompagnant au piano: _Ernani, Ernani, involami..._ Et ce disant, il se levait et commençait à chantonner. Tout cela n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait un grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord. Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion de tous ces _godemes..._ Grâce au ciel, il était patriote,--et il se battait la poitrine,--rien d'étonnant à cela; ça tenait de famille: il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans un bal fameux à _Praia Grande..._ Il avait tant de choses à me dire! Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son dos.
XCIII. LE DÎNER
Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour voisine de table la fille de Damasceno, Mlle Eulalia ou plus familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave. Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.
--Comme ci comme ça.
--Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage du monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille petite femme pour toi.
--Je n'aime pas les perles.
--Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non, Nha-lolo sera ta femme.
Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et à ses menaces.
XCIV. LA CAUSE SECRÈTE
--Comment allons-nous? ma chère petite maman.
À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure, troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de désinvolture!...
Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité.
XCV. FLEURS D'AUTAN
Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan?
XCVI. LA LETTRE ANONYME
Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain. Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après, Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la _Gamboa._
Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme.
--Calomnie? insista Lobo Neves.
--Infâme!...
Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique, devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique; peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances, cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie de revenir.
J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume: «Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.»
Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le baiser glacé d'un défunt.
XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT
Vous frémissez, lecteur,--ou en tous cas, vous devriez frémir. La dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez bien le tableau: dans une petite maison de la _Gamboa_, deux personnes qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente salété...
XCVIII. SUPPRIMÉ
Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au théâtre _São Pedro._ On représentait un grand drame, où Estella faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait? peut-être était-ce là le motif.
J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée, qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature avait prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement, en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les transatlantiques.