Mémoires Posthumes de Braz Cubas
Part 11
Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer, aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en alla à la fenêtre.
--Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en es responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire.
Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire, je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds, pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois, il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même. C'est ce que je fis.
--Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains.
Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte. J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me dominai, et je partis.
LXXIX. MOYEN TERME
Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir, et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la responsabilité de la solution.
Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte, je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma propre souffrance.
LXXX. LE SECRÉTAIRE
Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves. Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre, interrogative et anxieuse.
--Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai pas encore trouvé de secrétaire.
--Non?
--Non; et il m'est venu une idée.
--Ah!
--Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord?
Je ne sais trop ce que je lui répondis.
--Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un maigre salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme secrétaire.
Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement, cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui, que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une façon administrative.
LXXXI. LA RÉCONCILIATION
Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y courus; c'était ma sœur Sabine.
--Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une fois pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il n'est que temps de nous réconcilier.
--Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras.
Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de leurs affaires, de tout. Elle était satisfaite; sa fille était jolie comme les amours; son mari viendrait avec elle, si j'y consentais.
--Comment donc! mais c'est moi-même qui irai le voir.
--Vraiment?
--Parole d'honneur!
--Allons! tant mieux! Finissons-en d'une fois avec nos vieilles brouilles.
Je la trouvai plus grasse, et même rajeunie. Elle paraissait avoir vingt ans, et elle en comptait sûrement plus de trente. Elle arrivait gracieuse, affable, franche et sans ressentiment apparent. Nous nous contemplions en silence, la main dans la main, parlant de tout et de rien, comme deux amoureux. Mon enfance ressuscitait ainsi, alerte et blonde. Les années dégringolaient devant moi comme les châteaux de cartes avec lesquels je jouais tout petit, et j'apercevais à leur place la maison familiale, nos parents et nos fêtes. J'étais vraiment ému. Je me contenais pourtant; mais un barbier du voisinage ayant eu l'idée de taquiner son classique violon, cette voix du passé nasillarde et mélancolique m'émut à tel point que...
Ses yeux à elle ne se mouillèrent pas. Elle n'avait point hérité de la fleur jaune et morbide. Qu'importe! C'était ma sœur, mon sang, un peu de la chair de notre mère; je le lui dis avec tendresse, avec sincérité... Tout à coup l'on trappe à la porte. Je vais ouvrir, c'était une gamine de cinq ans.
--Entre, Sara, dit Sabine.
C'était ma nièce. Je l'enlevai de terre, je l'embrassai à diverses reprises. La petite, ne sachant ce qui lui arrivait, me repoussait de sa petite main, en se courbant pour descendre. Et voici que j'aperçois un chapeau, puis une tête. C'était Cotrim lui-même, et je fus si ému que j'abandonnai la fille pour me lancer dans les bras du père. Il est possible que cette effusion n'ait pas été de son goût, car il parut en être gêné. Simple prologue. Au bout d'un instant, nous causions comme de vieux amis. Aucune allusion au passé, beaucoup de projets pour l'avenir, promesses sur promesses de dîner les uns chez les autres. Je déclarai à cette occasion que nos réunions souffriraient peut-être quelque interruption, pendant un voyage que j'allais entreprendre dans le Nord. Sabine regarda Cotrim, et celui-ci regarda Sabine. Tous deux tombaient d'accord que ce projet n'avait pas le sens commun. Que diable est-ce que j'allais faire dans le Nord? C'était dans la capitale, en pleine capitale que je devais briller parmi les jeunes hommes de ma génération. En vérité, aucun ne pouvait se comparer à moi. Lui, Cotrim, ne me perdait pas de vue, et en dépit d'une brouille ridicule, il avait toujours considéré mes triomphes avec intérêt et avec joie. Il écoutait ce que l'on disait à mon égard dans les rues et dans les salons, un concert de louanges et d'admiration. Et j'irais m'enterrer en province, inutilement, pendant de longs mois. À moins qu'il ne s'agit de politique.
--Justement, répondis-je.
--Même en ce cas, dit-il au bout d'un instant.
Et après un nouveau silence:
--Quoi qu'il en soit, nous t'attendons aujourd'hui à dîner.
--Certainement, dis-je; mais demain ou après-demain, c'est vous qui viendrez partager mon repas.
--Je ne sais pas trop, objecta Sabine; une maison de garçon... Tu devrais te marier, frérot. Je veux aussi avoir une nièce, sais-tu!
Cotrim réprima un mouvement involontaire que je ne compris pas. Peu importe, la réconciliation d'une famille vaut bien un geste énigmatique.
LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE
Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en vingt-quatre heures?
Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire du président d'une province, afin de réaliser certains projets politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des surprises de notre humanité.
--Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.
--Cicéro! s'écria Sabine.
--Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne confondons pas.
Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux de tous. Simple question de botanique.
LXXXIII. 13
Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il, n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.
--Pourquoi?
--Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. Ici, dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera en ridicule.
--Mais je ne comprends pas bien...
--Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange que vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien des ennuis.»
Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me séparer de Virgilia?
Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais.
--À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir.
Elle me contempla quelques instants en silence:
--Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de te marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse ton affaire...
Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin.
Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement, président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me voyant tout morose, elle changea de visage.
--Qu'y a-t-il?
--J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter.
Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé.
--Pourquoi? dit-elle.
--C'est braver l'opinion...
--Mais puisque nous ne partons plus.
--Comment ça!
Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril, lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13! treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre; il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves.
LXXXIV. LE CONFLIT
Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers, et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu, s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait; peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention. Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air, sans le retourner aussitôt.
--Pourquoi?
--Ça porte malheur.
C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une verrue.
Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves, avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le temps, le président résignataire tomba dans l'opposition.
LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE
Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.
--Ma bonne Virgilia!
--Mon amour!
--Tu m'appartiens, n'est-ce pas?
--Oh! oui, je suis à toi...
Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.
LXXXVI. LE MYSTÈRE
Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.
LXXXVII. GÉOLOGIE
À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.
C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents _contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant toimer Virgilia avec une ardeur nouvelle après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.
--Ma bonne Virgilia!
--Mon amour!
--Tu m'appartiens, n'est-ce pas?
--Oh! oui, je suis à toi...
Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.
LXXXVI. LE MYSTÈRE
Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.
LXXXVII. GÉOLOGIE