Mémoires Posthumes de Braz Cubas
Part 10
Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation. Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves. On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne savait vraiment à quel parti s'arrêter.
--Le meilleur est de fuir.
--Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête.
Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la considération publique. Virgilia était capable des plus grands sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt.
--C'est bon, dis-je, va pour la petite maison!
Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin de _la Gamboa._ Un bijou! La maisonnette était toute neuve, fraîchement crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les côtés. Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi. Mystère et solitude: un bijou!
Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait le reste de confiance.
C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre, seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple, une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale de tout par l'exclusion des contraires.
LXVIII. LE FOUET
Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon! maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet.
--Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard.
--Maître! gémissait l'autre.
--Te tairas-tu? disait le foueteur.
Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son esclave.
--Oui, Monsieur.
--Que t'a-t-il donc fait?
--C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique, tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné pour aller boire chez le mastroquet.
--Allons! pardonne-lui, dis-je.
--Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la maison, ivrogne.
Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir. C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche. Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce maraud.
LXIX. UN GRAIN DE FOLIE
Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était singulière.
--Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre[3], tant de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.
Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa. Laissons là Romualdo et Prudencio.
LXX. DONA PLACIDA
Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles. Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.
Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à un certain point très réelle, de céans.
Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention, et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés, sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma belle-mère.
Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de cinq _contos_,--les cinq _contos_ trouvés sur la plage de Botafogo.--J'assurai ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me remercia, les larmes aux yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour moi devant une image de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,--et cette donation mit fin à ses remords.
LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE
Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut; mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes, de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant, grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.
Car ils tombent.--Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!
LXXII. LE BIBLIOMANE
Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la critique des générations futures.
Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit, il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise.
C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a en vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même manière, pourvu que l'exemplaire fût unique.
Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page, une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur. Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites gorgées... Un exemplaire unique!
LXXIII. LE GOÛTER
Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre. Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec Virgilia dans notre petite maisonnette de _la Gamboa._ Du vin, des fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai, mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades, d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait s'asseoir à notre table.
--Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour Virgilia.
--Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel; mais si je ne vous aimais pas, Yaya[4]! qui donc aimerais-je au monde.
Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida.
LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA
Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec elle, et elle en profita pour me conter son histoire.
Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville. Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes, elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent; elle résista à leurs séductions.
--Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement je me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser.
Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament. Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la sollicitaient et elle s'écriait:
--Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut, et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque marquis, n'est-ce pas?
Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des propositions.
Elle s'interrompit un instant et continua:
--Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer jusqu'au nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je n'avais plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux. J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au contact des aiguilles.
--Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment. Heureusement que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien peur de finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône...
En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines.
LXXV. RÉFLEXIONS
Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle.
--Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour, tandis qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises. Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici: pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la _sacristaine_ de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait venir dans un moment de sympathie.»
LXXVI. LE FUMIER
Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect, après une longue vie de travail et de privations. Le métier d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services. Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse irritation.
J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à Virgilia.
LXXVII. ENTREVUE
Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je me sentais plus flatté dans mon amour-propre.
Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose comme un mariage.
--Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant.
--Pourquoi?
--Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la visite, et Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au moins prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu?
J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix. L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre.
Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui donnai le motif de mon absence... Non! éternelles étoiles, jamais je ne vis regards plus surpris. La bouche à demi ouverte, les sourcils en arc, une stupéfaction visible, tangible, indéniable, telle fut la première réponse de Virgilia. Elle branla la tête avec un sourire de pitié et de tendresse qui me confondit:
--Quelle idée!
Et elle alla retirer son chapeau, tranquille et joviale comme une petite fille qui revient de l'école. J'étais assis, elle se rapprocha de moi et me battit sur le front avec un seul doigt en répétant: «Quelle folie!» Force me fut de rire, et nous en finîmes par des plaisanteries. Il est clair que je m'étais trompé.
LXXVIII. LA PRÉSIDENCE
Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province. Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui dit:
--Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia.
Elle secoua négativement la tête.
--Pas précisément, dit-elle.
Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après, il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques.
--Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre avenir, de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et tu n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition.
Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu.
--Tu nous accompagneras, me dit Virgilia.
--Es-tu folle? tu n'y penses pas!
--Mais alors...
--Il faut renverser ce projet.
--Impossible.
--Il a déjà accepté?
--Il paraîtrait.