Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original

Part 21

Chapter 211,603 wordsPublic domain

[47] Ces renseignements et ceux qui suivent sont empruntés à l'excellent ouvrage déjà cité de MM. DE MANNE et MÉNÉTRIER: _Galerie historique de la Comédie-Française_.

Nous parlerons du génie tragique de Mlle Rachel, d'une façon complète, lorsque nous publierons l'intéressante correspondance que nous avons le bonheur de posséder.

GEFFROY

Geffroy (Edmond-Aimé-Florentin).--Né à Maignelan (Oise) le 29 juillet 1804.--Débute le 17 juin 1829.--Sociétaire le 1er juillet 1335.--Retraité le 1er avril 1865.--Rentré pour _Galilée_ en 1867.--Odéon, 1872-1878.--Décédé à Saint-Pierre-lez-Nemours le 8 février 1895.

Geffroy était un comédien d'une haute conscience artistique, d'une belle fierté d'attitude, composant ses rôles avec une science consommée. Il était admirable dans _le Misanthrope_; dans le Richelieu, de _Diane_, d'Augier; dans don Salluste, de _Ruy-Blas_.

Il avait travaillé dans l'atelier d'Ingres et possédait un réel talent de peintre. Le foyer de la Comédie-Française a de lui deux toiles intéressantes: _le Foyer de la Comédie en 1840_, qui fut exposé au Salon de 1841, sous le nº 803, et _le Foyer en 1864_, qui fut exposé au Salon de la même année, sous le nº 780.

MÉLINGUE

Mélingue était un très beau comédien, d'allures très distinguées, doué d'un talent de sculpteur et de peintre; un très galant homme. Il a joué avec un grand éclat les rôles principaux des drames qu'Alexandre Dumas a donnés au Théâtre-Historique: Lorin du _Chevalier de Maison-Rouge_, d'Artagnan, Monte-Cristo, Urbain Grandier, Catilina, le comte Hermann; puis _Benvenuto Cellini_, de Paul Meurice. Il avait une émotion communicative, beaucoup de noblesse et une grande action sur le public. Je crois que c'est dans la reprise de _Ruy Blas_, à l'Odéon, qu'il parut pour la dernière fois en scène. Il y jouait d'une façon remarquable le rôle de don César de Bazan.

Mélingue était né à Caen en 1808. Il est mort à Paris en 1875.

LAFERRIÈRE

Je n'ai jamais entendu un jeune premier jouer une scène d'amour comme Laferrière. Il avait des gestes, des intonations, un art délicieux pour parler aux femmes. Il a joué tous les rôles d'amoureux dans les pièces de Dumas: Antony, Buridan, le Chevalier de Maison-Rouge, le chevalier d'Harmenthal, Karl de Florsheim, dans _le Comte Hermann_. Il avait plus de soixante ans quand il a créé _les Sceptiques_, de Félicien Malle fille, au Théâtre-Cluny. Il était encore un amoureux incomparable. Il avait été très aimé de Virginie Déjazet.

Né à Alençon en 1800, il est mort à Paris en 1877.

ROUVIÈRE

Philibert Rouvière était un artiste bizarre, inégal, mais d'un talent bien personnel, et qui composait ses rôles d'une façon curieuse. Il a été très remarquable dans le Charles IX de _la Reine Margot_, dans l'_Hamlet_, de Dumas et Paul Meurice, dans le rôle du médecin Sturler du _Comte Hermann_. Je l'ai revu plus tard à l'Odéon, dans _Maître Favilla_, de George Sand. Après cette création, il fut engagé à la Comédie-Française, où il joua Néron de _Britannicus_, le comte Gormas du _Cid_, et Jacques dans _Comme il vous plaira_, de George Sand (12 avril 1856). Il n'eut à la Comédie que des demi-succès et ne put s'y maintenir.

Il faisait de la peinture avec talent. C'était un très galant homme, un artiste convaincu et visant à un idéal très élevé.

Il est mort le 19 octobre 1856, à cinquante-six ans.

FECHTER

Fechter était d'origine anglaise, et pouvait jouer avec une égale facilité en anglais et en français. C'était un beau jeune premier, qui avait une distinction toute britannique. Il avait été remarquable dans _les Frères corses_ de Dumas père, et il a créé avec un éclat inoubliable le rôle d'Armand Duval dans _la Dame aux camélias_, de Dumas fils.

LES BROHAN

Brohan (Joséphine-Félicité-Augustine), femme d'Edmond de Gheest.--Née à Paris le 2 décembre 1824.--Débute le 19 mai 1841.--Sociétaire le 1er février 1843.--Retraitée le 1er janvier 1868.--Morte à Paris, rue Lord-Byron, nº 5, le 15 février 1893.

Brohan (Madeleine), mariée à Mario Uchard le 7 juin 1873--Née à Paris le 21 octobre 1833.--Engagée le 1er septembre 1850.--Débute le 15 octobre 1850.--Sociétaire le 1er janvier 1852.--1855 en Russie.--Retraitée le 1er mai 1885.

Augustine Brohan, dans sa carrière de comédienne, a surtout personnifié l'esprit. Il était impossible de se montrer plus spirituelle, plus incisive, plus mordante dans l'interprétation des soubrettes de Molière. Elle était encore admirable dans Rosine du _Barbier de Séville_, dans Suzanne du _Mariage de Figaro_. Elle eut dans son temps une très grande action sur le public.

Sa soeur, Madeleine, était merveilleusement belle, lorsqu'elle débuta au Théâtre-Français, et parut dans _les Demoiselles de Saint-Cyr_ et _les Contes de la Reine de Navarre_. Elle avait hérité de l'esprit de la famille, et devint une comédienne de grande allure. On se rappelle sa haute distinction, son ton persifleur de grande dame dans le rôle de la Duchesse de Réville, du _Monde où l'on s'ennuie_, et dans la marquise d'Humières, de _l'Étrangère_ de Dumas.

J'étais encore un gamin lorsque, au moment de la reprise des _Demoiselles de Saint-Cyr_ sous la direction d'Arsène Houssaye (8 septembre 1851), j'eus la bonne fortune de déjeuner à Monte-Christo, chez Alexandre Dumas, avec Mmes Augustine et Madeleine Brohan, Arsène Houssaye, et Mme Isabelle C..., qui était alors l'amie de Dumas.

A cette époque, je commençais à aller au Théâtre-Français. C'est alors que j'entendis _Tartufe_, _le Misanthrope_, _les Précieuses ridicules_, _Mademoiselle de Belle-Isle_, _les Demoiselles de Saint-Cyr_, _Cinna_ et _Diane_ (19 février 1852), avec Rachel.

Alexandre Dumas me donnait de temps à autre une lettre pour le secrétaire général du théâtre, Verteuil, et j'allais demander des places, que j'obtenais sans difficulté d'ailleurs. Dumas ne manquait jamais de me dire: «Avant de remettre ma lettre, n'oublie pas de caresser la levrette de Verteuil. Il l'aime comme un fou. Si la levrette te fait bon accueil, tu auras de lui tout ce que tu voudras.»--Je partais avec ma petite frimousse d'enfant, ma petite veste de velours, la lettre de Dumas dans ma poche. Je me faisais conduire au cabinet de Verteuil. Après avoir salué, et avant de remettre ma lettre, je m'écriais en voyant la levrette couchée sur un fauteuil: «Oh! la jolie bête! Comme elle est gentille! Est-ce qu'on peut la caresser?» Verteuil, ému, répondait: «Je crois bien qu'on peut la caresser! Elle est si douce! Elle est si bonne!» Et il exaltait toutes les qualités, toutes les vertus de sa chienne. Il me disait que les chiennes étaient meilleures, plus fidèles que les femmes; et moi, qui n'avais alors que dix à douze ans, je trouvai» ces discours un peu obscurs et sans portée. Après avoir joué avec la chienne, je donnais ma lettre, et Verteuil me disait d'un air attendri: «Alors, mon petit ami, c'est deux fauteuils que vous voudriez?--Oui, monsieur, pour ma mère et pour moi.--Eh bien, mais, est-ce que vous n'aimeriez pas mieux une bonne loge?--Oh! je crois bien, monsieur; je serais bien content.»--Et Verteuil me remettait le coupon de la loge.

Il en allait ainsi au Théâtre-Français, en 1852. On était heureux d'offrir une loge, car le théâtre ne faisait recette que les soirs où jouait Rachel. Les lendemains, il n'était pas de bon ton d'aller à la Comédie-Française. Et les artistes d'alors s'appelaient Geffroy, Samson, Provost, Régnier, Monrose, Brindeau, Maillard, Augustine Brohan, Madeleine Brohan, Nathalie, Judith, Bonval, etc. C'est M. Perrin qui a appris au public à venir au Théâtre-Français. Il a été un directeur incomparable à la Comédie, comme il l'avait été à l'Opéra. Les sociétaires d'aujourd'hui récoltent ce qu'il a semé; ils lui doivent une fameuse reconnaissance. Leurs aînés de 1850 n'ont pas connu d'aussi belles recettes; ils jouaient devant une salle à peu près vide.

Puisque j'ai parlé des Brohan, ma pensée se reporte involontairement vers leur adorable nièce, Jeanne Samary, qu'une mort cruelle a enlevée en 1890, en pleine jeunesse, en pleine floraison de talent et de beauté.

Je l'ai connue pendant l'Exposition de 1878. C'était une nature tellement attirante, tellement franche et droite, que la sympathie avec elle était instantanée. Au bout de dix minutes, nous nous sentions de vieux amis. Notre amitié a duré sans une défaillance jusqu'à sa mort.

Quand la Comédie-Française alla donner des représentations à Londres (2 juin-12 juillet 1879), je m'y rendis, et j'ai fait alors avec Jeanne et Marie Samary des promenades et des excursions délicieuses.

Nous avions parfois avec nous Blanche Baretta, la _Victorine_ sans égale, la _Rosine_ incomparable du _Barbier de Séville_.

Jeanne Samary et Blanche Baretta étaient deux comédiennes de premier ordre, deux femmes remarquablement intelligentes, très bien équilibrées, parfaitement honnêtes l'une et l'autre, décidées à se marier. On les aurait ennuyées d'une façon cruelle en leur faisant la cour, en leur débitant des fadeurs. J'avais assez de bon sens pour le comprendre. Aussi, quelle confiance, quelle cordialité, quelle bonne et franche amitié il y avait entre nous! Et quelles heures ravissantes nous avons passées en Angleterre!

Aujourd'hui, Mme Baretta-Worms est mariée à un grand comédien; elle est sociétaire retirée de la Comédie-Française, mère de famille, toujours jeune et charmante comme autrefois.

Quant à Jeanne Samary, qui s'était mariée, elle aussi, à un homme qu'elle aimait, elle est morte à trente-trois ans. Il y a déjà seize ans qu'elle nous a quittés. J'entends encore sa belle voix vibrante, son beau rire clair et sonore; je vois ses yeux étonnés de myope, toute sa personne si vive, si gaie, si allante, d'une bonne humeur si communicative.

Au moment de clore ce livre, consacré à la glorification d'une comédienne, je ne puis me défendre d'un sentiment de tristesse, en traçant ces lignes, inspirées par le souvenir de cette artiste exquise, de cette femme d'élite, de cette amie sûre et dévouée, qui fut Jeanne Samary.

Octobre 1906.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE I

Introduction: Mlle George IX

Mémoires inédits 1

Feuilles détachées 173

Correspondance 211

APPENDICE: Appréciations de Geoffroy, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Auguste Vacquerie, Arsène Houssaye, Jules Janin.--Extraits des _Mémoires_ de Mme de Rémusat, du général russe de Löwenstern, du _Napoléon_ de Stendhal, des _Mémoires_ d'Alexandre Dumas.--Catalogue de la bibliothèque de Mlle George--Notes sur divers artistes 229

PARIS TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie Rue Garancière, 8