Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original
Part 12
--Rien, ma chère Georgina; le plaisir de causer un instant avec vous, voilà tout. Vous êtes bien dans cette petite loge; elle est charmante; on est tout à fait chez soi. Puis, juste en face du Consul.
--J'ai toujours eu cette loge; je n'aime pas à me montrer. Ici, à peine si je suis aperçue, et je vois tout le monde; puis, on peut causer à son aise.
--Jetez donc les yeux sur la loge du Consul; il vous regarde beaucoup, tout en ayant l'air d'écouter _les Femmes savantes_.
--Ah! mais j'en suis très flattée, je vous assure; mais, dans le fait, cela m'est assez indifférent.
--Il y a donc de la brouille?
--Ah! vous vous moquez! On n'a pas le droit de se brouiller avec le Consul, mais on a celui de rester chez soi; c'est ce que fais.
--Allons, mauvaise tête, vous avez refusé hier, n'est-ce pas? Vous consentirez demain.
--Pas plus qu'hier! Tenez, soyez bon, ne me parlez plus de cela. Voyez comme je suis rouge. Eh bien, c'est que je suis en colère. Il fait ici une chaleur! J'étouffe.
--Voulez-vous, ma chère Georgina, venir faire une petite promenade?
--Ah! très volontiers! Je serai charmée de sortir.
--Donnez-moi une place dans votre voiture, Georgina. Où se tient-elle?
--Là, dans la rue Montpensier.
--J'y vais.
Nous voilà installés. Il était excellent, le prince Murat, et certes il ne faisait pas l'aimable.
--Allons au bois de Boulogne.
--Allons.
J'étais enchantée d'avoir quitté ma loge avant le départ du Consul. Petit amour-propre satisfait, et coeur blessé. Ah! les pauvres femmes!
--Voyons, général, que me voulez-vous? Vous voyez bien que c'est fini. Le Consul est resté quinze jours sans me voir.
--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? Vous croyez donc, ma chère, que c'est un homme comme un autre, folle que vous êtes?
--Vous dites folle? dites donc sotte! Vous dites que ce n'est pas un homme comme les autres? Vous avez raison, c'est un beau grand homme au-dessus de tout. Mais, pour les femmes, c'est un homme comme les autres.
--Vous vous valez toutes. Malgré toute votre charmante colère, il faut ne pas être entêtée; il faut y aller demain: il le désire. Je vous le dis pour vous. Vous ferez mal de tenir rigueur; soyez heureuse qu'il désire vous voir. Ah! ma chère, d'autres femmes le conduiraient avec plus d'habileté. Si vous écoutez votre tête, elle vous fera faire bien des folies, et plus tard vous vous en repentirez.
--Vous me parlez comme un sage. C'est beau! Vous m'édifiez vraiment et vous me faite rire, vous, le beau et brillant Murat! Merci, mille fois, de vos sévères conseils! Je tâcherai d'en profiter, si je puis. Mais alors je deviendrai fausse. Est-ce cela? Ai-je bien compris? Je ferai ce que vous me conseillez. Je reverrai le Consul, mais avec un masque. Si je ne me déguise pas, je suis tout fait disgraciée.
--Soit! mettez le masque, mais qu'il soit d'une couleur bien tendre.
--Changeante, voulez-vous dire? Tenez, général, vous êtes tous des monstres.
Le lendemain, je fus aux Tuileries, mais sans joie. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semblait qu'un malheur m'attendait. Le Consul fut le même, toujours bon, toujours aimant; moi, je faisais une contenance qui n'était que de la manière: je ne souriais pas, j'étais froide et sérieuse. Le Consul se mit à rire.
--Ah! voilà que vous vous faites un visage. Quittez-le vite, il vous va fort mal; ne me gâtez pas Georgina. Cette bouderie est sans charme. Revenez vite à votre nature. Soyez comme vous étiez hier dans votre loge: une enfant gâtée et mal élevée, qui ne veut pas qu'on la contrarie.
--Et vous, monsieur, ne soyez pas si longtemps éloigné de moi, ce qui me déplaît et m'ennuie horriblement.
--On ne fait pas tout ce que l'on veut, ma chère Georgina; mais, quoiqu'il arrive, soyez assurée que j'aurai toujours un tendre attachement pour vous et que je ne vous perdrai pas de vue.
--Mais c'est fort triste ce que vous me dites là; je ne vous verrai donc plus?
--Si, ma chère, toujours; je vous le promets. Soyez sans crainte. En voilà assez; plus de question aujourd'hui. Soyez bonne et naturelle et comptez sur moi.
_(Tout ceci, mes amis, se passait comme je l'écris, peu de temps avant son couronnement Je ne suis pas en train; tout mon pauvre esprit est à la torture pour de l'argent. Vous comprenez.)_
Je rentrai triste chez moi; malgré toutes les tendresses du Consul, je sentais qu'il allait se passer quelque chose de triste pour moi. C'est alors que je répétais: «Je partirai.»
Je revis le Consul peu de jours après; en entrant, il me prit les mains avec une bonté inouïe, me fit asseoir.
--Ma chère Georgina, il faut que je te dise une chose qui va t'affliger; mais, pendant quelque temps, je cesserai de te voir. Eh bien, tu ne dis rien?
--Non, je m'y attendais. J'aurais été insensée de croire que moi, qui ne suis rien au monde, j'aurais pu occuper une place, je ne dis pas dans votre coeur, mais dans votre pensée. J'ai été une simple distraction, voilà tout!
--Tu es une enfant et tu es charmante en me disant cela; tu me prouves ton attachement, et je t'aime de m'aimer: on nous aime si peu, nous! Mais je te reverrai, je te le promets.
--Merci de vos bienveillantes paroles, mais je ne profiterai pas de vos bontés; je partirai.
--Je ne crois pas cela. Tu ne feras pas cette faute: tu perdrais ton avenir.
--Mon avenir, je n'en ai plus. D'ailleurs, peu m'importe! je partirai.
Le Consul fut plus excellent qu'il ne l'avait jamais été; je fus profondément touchée de tout ce qu'il daigna me faire entendre de paroles douces et consolantes. Il était si bon. Il me retint fort tard.
--Allons, ma bonne Georgina, au revoir.
--Ah! non pas au revoir, adieu!
Tout disparut devant moi! Il me semblait que tout était mort, que rien ne s'animerait plus. Ah! c'est quand on se sépare que l'on sent tout le bonheur que l'on perd. J'étais une autre femme bien affaissée par la douleur.
--Eh bien, Clémentine, vous ne serez plus de nuit à m'attendre. Il paraît que je ne verrai plus le Consul.
--Est-il possible?
--C'est possible, pour quelque temps, m'a-t-il dit.
--Il faut le croire, mademoiselle. Un homme comme lui ne se gêne pas, et, si c'était rompu tout à fait, il vous l'aurait dit.
Nous passons le reste de la nuit à faire mille conjectures. Il était presque six heures quand je revins des Tuileries.
A dix heures, je fis chercher mon Talma, et il arriva, tout essoufflé.
--Eh! bon Dieu! qu'est-il arrivé, ma chère amie, pour me faire chercher si matin?
--Il arrive que je ne verrai plus le Consul.
--Comment donc cela? Ce n'est pas possible!
--Oh! d'abord tout est possible, bon ami. Quand on s'est jetée dans une position trop élevée, l'avenir n'existe pas. Pourtant, le Consul a été d'une tendresse et d'une bonté angéliques. Il m'a dit: «Ma chère Georgina, pendant quelque temps je ne vous verrai plus, il va se passer un grand événement qui prendra tous mes instants. Mais je vous reverrai, je vous le promets.» _(Ce sont ses propres paroles, chère madame Valmore.)_
--Eh bien, ma chère, il faut le croire. Mais le grand événement! Voilà, j'y suis? Tu ne sais donc pas? On parle du couronnement du Consul qui sera proclamé empereur; on dit même que le pape viendra le sacrer à Notre-Dame. Ce sont les bruits qui courent; mais il n'y a rien d'officiel là-dessus.
--Eh bien! cher ami, quand cela serait, ce n'est pas parce que je verrais le Consul que le pape ne viendrait pas et que je ferais manquer le couronnement.
--Non, mais il a besoin lui-même de faire cesser les bavardages.
--Dites, mon cher, que sa fantaisie est passée; ou bien veut-il faire ses dévotions avec humilité et ne pas en être distrait par la sensation? A la bonne heure! Voyez: ce qui arrive devait arriver, je vous l'ai dit cent fois. Je n'ai pas à me plaindre. Je suis la seule fautive! A la grâce de Dieu! Je souffre, c'est bien fait! Oui, cher ami, je souffre! Mon coeur n'est pas un capital placé à gros intérêts. Je l'ai donné loyalement, sans calcul. Je n'ai pas songé un instant à la fortune, il le sait bien, lui; je n'ai jamais rien désiré. J'étais heureuse du bonheur de le voir. Croyez bien, cher ami, que je dois souffrir beaucoup.
--Tu te montes la tête; tu vas, tu vas, et tu n'as pas le sens commun. Pouvais-tu t'imaginer qu'un homme comme lui se transformerait en amoureux des _Fables_ de Florian? Quand on a le bonheur de fixer les regards d'un homme aussi immense, il faut, ma chère, se faire grande et laisser de côté toutes ces idées d'amourettes enfantines.
--Vous avez raison. Je ne dirai plus rien, et je ne me plaindrai pas d'un mal qui doit céder devant les grandeurs. Je redeviendrai Georgina comme devant et reprendrai ma gaieté et ma chère indifférence. Déjeunons, Talma. Puis, si vous voulez être bien gentil, nous irons nous promener à la campagne.
--Mais il fait un froid de loup, ma chère!
--Bah! le froid fait du bien, il calme; la glace est bonne quand on a la fièvre. Puis vous irez prévenir chez vous que vous dînerez avec moi. D'abord, je ne vous laisse pas aller; je veux passer toute la journée avec vous. Nous irons ce soir entendre notre naïf Brunet; vous savez, grand tragique, comme il vous fait rire, rire à faire événement.
--Mais tu disposes de moi: j'avais affaire, j'avais des visites à rendre.
--Bah! vous ferez tout cela demain. Demain, j'aurai pris mon parti et vous rendrai votre liberté. C'est dit?
--Allons, fais de moi ce que tu voudras, folle; je suis ton esclave jusqu'à ce soir.
Le bruit du couronnement s'accréditait de jour en jour et devint enfin officiel. Un mois après, il eut lieu. (Décembre, la date, le jour, l'année.)
J'étais d'une tristesse accablante. Pourquoi? Je devais être joyeuse de voir le grand Napoléon élevé au rang qui lui appartenait et qu'il avait conquis. Mais l'égoïsme est toujours là. Il me semblait qu'une fois sur le trône, jamais l'empereur ne reverrait la pauvre Georgina. Je ne désirais pas voir cette cérémonie. J'avais des places pour Notre-Dame; rien ne m'aurait décidée à y aller. D'ailleurs, je n'ai jamais eu la moindre curiosité pour les fêtes publiques. Mais ma famille voulait voir. Je fis louer des croisées dans une maison qui faisait face au Pont-Neuf; pour trois cents francs, nous en fûmes quittes. Mais il fallait aller à pied. J'eus bien de la peine à m'y décider; de la rue Saint-Honoré, la course était bonne, et au mois de décembre! Nous fîmes nos toilettes à la lumière, et, quand nous partîmes, à peine s'il faisait jour. Les rues étaient encombrées, sablées; on ne pouvait marcher qu'au pas, tant il y avait de monde. Au bout de deux heures, nous étions en possession de nos _chères fenêtres_. Mon valet de chambre avait été à l'avance commander un bon feu et le déjeuner. Nous étions à l'abri du froid et de la faim. L'argent est bon quelquefois. Nous avions quatre fenêtres, deux sur la place et deux sur le quai. Le salon était bien: très bonnes bergères, très bons fauteuils, c'est-à-dire bons, très durs; les meubles de cette époque étaient atroces. Au moindre mouvement, on se jetait aux fenêtres.
--Viens, ma soeur, viens voir le cortège.
--C'est bien! J'aurai le temps. Vous ouvrez les fenêtres à chaque instant. Je suis gelée; laissez-moi au feu. Il faudra peut-être jouer demain; je n'ai pas envie de m'enrhumer!
Puis j'étais d'un ennui assommant!
--Je dors! Vous m'éveillerez quand vous verrez les chevaux.
--Ah! ah! le cortège.
Cette fois, c'était bien lui.
(_Si Valmore voulait se charger de faire la description de ce magnifique cortège, ce serait fait de main de maître, et, moi, je n'y entends rien du tout, et cette description est bien essentielle: elle fera diversion aux petits détails insignifiants._)
Les voitures à glaces, toute la famille, les soeurs de l'empereur, cette belle et suave Hortense. (_Je ne me rappelle pas si elle y était, Valmore, mais elle devait y être._) La voiture du pape Pie VII, le portecroix monté sur sa mule et que les mauvais petits gamins tourmentaient; les pièces de monnaie que l'on jetait dans la foule. (_A toi, Valmore, tous ces détails._)
Enfin, la voiture de l'empereur, chargée d'or; tous les pages, sur les marchepieds, derrière, par tout, étaient admirables à voir. Nous étions au premier étage, et rien ne nous échappait; nos regards plongeaient dans les voitures. L'empereur, calme, souriant; mais l'impératrice Joséphine était merveilleuse, toujours un goût parfait dans sa toilette; mais elle toujours noble, toujours le regard bienveillant, qui vous attirait vers elle. Elle était sous ces habits la plus simple et la plus ravissante. Le diadème était porté sans qu'il pût lui paraître lourd. Elle saluait son peuple avec tant de bonté et d'encouragement que toutes les sympathies lui appartenaient. Elle était imposante pourtant, mais son sourire vous attirait à elle, et l'on serait arrivé sous son regard, sans crainte, persuadé qu'elle ne vous repousserait pas. Ah! c'est qu'elle était bien bonne, cette adorable femme! Les grandeurs ne l'avaient pas changée: c'était une femme d'esprit et de coeur. Quel malheur pour la France, pour l'empereur, que ce divorce!
Le brillant cortège fini, je rentrai chez moi, le coeur triste, en me disant: «Allons, tout est fini!» Je n'entendis point parler de l'empereur et ne cherchai pas à le voir. J'avais l'habitude de lui écrire un petit billet, quand je ne le voyais pas; mais je trouvai que je devais me tenir à l'écart, ce que je fis. Les fêtes, les illuminations et les feux d'artifice ne manquèrent pas. Je n'avais certes pas envie de courir pour voir le spectacle. Mars vint avec Armand, Thénard, Bourgoin, et me forcèrent à venir avec eux aux Tuileries. J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas leur céder; puis, ma soeur brûlait d'envie de courir, et, comme la fille de Mars était la petite amie de ma soeur, il fallut bien se résigner. Nous voilà aux Tuileries. Au milieu d'une foule compacte qui s'étouffait, l'empereur, l'impératrice et toute la cour étaient sur le balcon, venant saluer cette foule remplie d'enthousiasme. Il y eut un moment vraiment dangereux. Les femmes criant: «J'étouffe!» mes deux pauvres petites criant plus fort que tout le monde.
--Ah! ma fille! criait Mars tout épouvantée.
--Ah! ma soeur! Sauvez ma soeur, Armand.
Et nous voilà hissant nos deux enfants sur les épaules de ce pauvre Armand.
--Mes amis, sortons d'ici, s'il est possible, ou nous serons foulés sous les pieds.
Nous vîmes alors Lafont, Talma et Fleury qui vinrent à nous; heureusement, mon Dieu! Ils nous firent un passage et, grâce à eux, nous gagnâmes la rue.
--Voilà une jolie soirée! Nous sommes presque déshabillées et toutes déchirées. Mon cachemire est joli, en vérité! Il ne tient plus. Je le garderai en souvenir de la distraction que nous nous sommes donnée.
Bourgoin était furieuse.
--Tenez, ma fille, mon beau voile d'Angleterre a le même sort que votre cachemire.
--Que le bon Dieu te bénisse, Armand! Tu en es la cause. Pourquoi es-tu venu me chercher?
Nous finîmes par rire tous de ce désordre de toilette. Cette bonne Thénard nous dit:
--La soirée ne peut finir ainsi. Venez tous à la maison: nous danserons, nous souperons; puis, mes enfants, chacun chez soi.
--Soit, dit Fleury; allons danser.
J'étais plus rieuse et plus en train qu'eux tous: c'était la peine. Nous dansâmes comme des perdus, nous valsâmes. J'avais pris Lafont.
--Ah! ma chère, ne va pas si vite. Eh! mon Dieu! la tête me tourne! Arrête donc!
--Eh bien, ami, tournons plus vite.
--Je te dis, ma bonne, que je n'en puis plus; je vais me laisser tomber.
Effectivement, il se fit tomber exprès.
--A présent, ma bonne, tu me laisseras en repos.
On se moquait de lui, on le mit en pénitence.
--Très bien! mes amis. Allez, je me trouve à merveille dans ce petit coin où vous me placez. Seulement, donnez-moi de quoi me rafraîchir.
--Thénard, un grand verre d'eau. Lafont a soif.
--Ne vous dérangez pas, mes amis; je vais me servir moi-même. Je sais où est la fontaine.
Il passa dans la salle à manger, et là il se servit lui-même de très bon vin.
--Ah! voyez-vous, le Gascon, comme il se joue de vous! Vite, à table! Il ferait tout disparaître pour se venger.
(_Tous ces détails sont très enfantins; mais, comme ils sont vrais, vous en ferez ce que vous voudrez._)
Nous nous retirâmes à six heures du matin. Bourgoin dormait dans tous les coins.
--Ah! ma fille, je n'en puis plus; je n'aurai jamais le courage de rentrer chez moi.
--Je vous reconduirai, soyez tranquille.
--Et moi, George, dit Mars, il faut me reconduire aussi.
--Et nous de même.
--Mais où voulez-vous que je vous mette tous? C'est impossible!
--Nous monterons sur le siège, derrière, avec le domestique.
--Et cette chère Mezerai, je la garde ici. On lui fera un lit sur le canapé.
--Venez donc et arrangez-vous comme vous pourrez.
Mars, Bourgoin et moi dans la voiture, les deux enfants avec nous, et sauve qui peut! Armand sur le siège, Talma aussi; Fleury et Lafont derrière.
--Bourgoin, ma fille, chasse Talma rue de Seine. C'est une jolie promenade qu'on nous fait faire; les pauvres chevaux en ont leur charge.
Armand, Mars, rue de Richelieu; le beau Lafont, rue de Villedo; Fleury, rue Traversière.
--Bonjour, mes chers camarades. Nous serons tous bien frais aujourd'hui. Mais nous nous serons bien amusés et bien fatigués. Courage à vous autres de la Comédie; je ne désespère pas que le public de ce soir vous siffle. Vous dormirez debout.
(_Votre esprit si gai et si enfant trouvera quelques drôleries dans cet affreux et bête récit! Que voulez-vous, chère bonne? C'était bête comme je vous le raconte et deviendra spirituel et amusant sous votre plume._)
Dix jours après le couronnement, l'empereur fit demander _Cinna_. Son apparition avec l'impératrice fit éclater un enthousiasme que rien ne peut décrire. Toutes les dames debout, agitant leurs mouchoirs; les cris de: «Vive l'empereur! Vive l'impératrice!» étaient à vous fendre le crâne. C'était juste et beau, hommage d'enthousiasme bien mérité. Chose étrange je restai froide et insensible comme une statue de marbre; il s'élevait une barrière infranchissable à mes yeux entre un empereur et moi. Le passé si charmant devait s'effacer de ma mémoire. Le pouvait-il de mon coeur? Il fallait l'essayer; le combat était bien douloureux. Soyons artiste simplement, oublions.
J'entrai en scène avec la volonté de n'être qu'Émilie, et rien de plus. Je ne tournai pas une seule fois mes yeux du côté de cette loge qui naguère me causait tant de joie. Je jouai de mon mieux, encouragée par Talma qui me répétait sans cesse:
--Ne te laisse pas aller, au moins. Vois cette salle comble et composée de toutes les illustrations. Ma chère amie, songe à ton avenir; ne laisse pas prise à la critique. Par orgueil même, à cause de la présence de l'empereur, tu dois te surpasser.
Cher ami, c'était bien vrai, ce qu'il me disait; aussi, mon imagination un peu vive se monta, et véritablement j'oubliai tout et tâchai de me mettre à la hauteur de mon personnage. Mon Talma était heureux de mon succès. Dans mes scènes avec lui, il me disait tout bas:
--C'est cela! Tu vas bien, continue; parle, ne force pas ta voix.
Pourtant, il y avait de quoi me troubler; l'empereur m'applaudissait beaucoup et la bonne et bienveillante Joséphine approuvait par des signes de sa gracieuse tête les applaudissements que l'on me donnait. Au Ve acte, au fameux vers:
Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres,
je dis ce vers tout bas; je sentais combien l'application serait inconvenante. Le public le sentit aussi, ce fin et délicat, public parisien. Il se fit un grand silence; je respirai librement et relevai la tête. L'empereur et l'impératrice nous firent complimenter. Ce soir, par exemple, nos loges étaient remplies de tous les ambassadeurs, de quelques ministres: c'était l'usage. Ces messieurs aimaient à se trouver au milieu des artistes et sans incognito, aux grandes lumières, traversant fièrement les corridors qui conduisaient à nos loges. Ils aimaient à assister à ce petit désordre tout naturel après les représentations; nous voir en peignoirs, dépouillées de nos dorures; la femme de chambre qui leur disait:
--Pardon, messieurs, laissez-moi arriver jusqu'à madame. Il faut que je la décoiffe.
--Vous permettez, messieurs, qu'elle me délivre de ces ornements qui me fatiguent la tête?
--Comment donc! Nous ne voulons pas vous gêner.
Et ce Talleyrand, exprès, au coin de la cheminée:
--Vous ne la gênez pas. Elle est femme et coquette, notre belle Georgina; elle veut se faire voir dans toute sa simplicité. Voyez comme ce peignoir de mousseline doublé de rose lui va bien et laisse voir ses bras. Convenez, messieurs, que ce costume vaut bien celui d'Émilie.
--Monseigneur, je vous prie de vous taire. Vous êtes sardonique toujours dans vos compliments moqueurs. Ah! que vous êtes méchant! Vous verrez que je ne vous laisserai plus entrer dans ma loge.
--Vous en seriez bien fâchée. Mes compliments ne vous blessent pas tant que vous voulez le dire. N'est-ce pas, Talma, que j'ai raison et qu'elle est coquette?
Ce cercle élégant, ces grands seigneurs, les poètes, les peintres, qui tenaient dignement leur place et auxquels on rendait les hommages, flattaient la vanité, quelque envie qu'on eût de n'en être pas atteint. Ce sont des jouissances qui allègent bien des ennuis.
Au milieu de tout cela, je n'entendais pas parler de l'empereur, depuis le sacre. Je faisais mille projets, je commençais un peu moins à m'isoler, je recevais plus de monde; je cherchais non les plaisirs, mais la distraction, du bruit qui m'empêchât de penser. C'était tout ce que je pouvais souhaiter.
Enfin, après plus de cinq semaines, Constant arriva:
--Quel hasard vous mène ici après une si longue absence? Que voulez-vous?
--L'empereur vous prie de venir ce soir.
--Ah! il se souvient de moi? Dites à l'empereur que je me rendrai à ses ordres. Quelle heure?
--Huit heures.
--Je serai prête.
Ah! cette fois, j'étais impatiente, je ne tenais pas en place. J'ai mon pauvre coeur froissé, mon Dieu!
J'avais fait une toilette éblouissante. L'empereur me reçut avec la même bonté.
--Que vous êtes belle, Georgina! Quelle parure!
--Peut-on être trop bien, sire, quand on a l'honneur d'être admise près de Votre Majesté?
--Ah! ma chère, quelle tenue et quel langage bien maniérés! Allons, Georgina, les manières guindées vous vont mal. Soyez ce que vous étiez, une excellente personne franche et simple.
--Sire, en cinq semaines, on change; vous m'avez donné le temps de réfléchir et de me déshabituer! Non, je ne suis plus la même, je le sens. Je serai toujours honorée quand Votre Majesté daignera me recevoir, voilà tout. Je suis découragée, il faut que je change d'air.
Que vous dirai-je? Il fut très indulgent, il fut parfait, se donnant la peine de me désabuser sur mes craintes. Je recevais ses bonnes paroles, mais je n'y croyais pas. Je rentrai avec des pensées très mauvaises, presque paralysée. Dois-je croire? Dois-je douter? Oui, je l'ai retrouvé comme par le passé, mais je ne sais pourquoi l'empereur a chassé mon Premier Consul; tout est plus grand, plus imposant: le bonheur ne doit plus être là. Cherchons-le ailleurs, si le bonheur existe. Je voyais plus rarement l'empereur. On commençait à parler bien bas d'une belle personne (mariée pourtant!) attachée à l'impératrice; on disait plus bas encore que l'empereur lui rendait des soins. Chère Joséphine, il valait encore mieux la simple actrice; elle restait éloignée, elle ne blessait pas. (_Vous verrez, bonne, si vous voulez mettre cela: c'était Mme Duchâtel._)
Ne me trouvant bien nulle part; je voulus quitter mon appartement de la rue Saint-Honoré. Je l'avais pris en dégoût.
(_Bonne chère amie, j'ai si peu la tête à ce que je fais, que je ne sais plus si je vous ai raconté la petite anecdote de Demidoff; j'étais encore rue Saint-Honoré._)