Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original

Part 11

Chapter 113,958 wordsPublic domain

--Je me suis beaucoup ennuyée; je m'ennuie souvent. Allez, je voudrais toujours être avec vous. Je suis bien ridicule, n'est-il pas vrai? Je sais bien que c'est impossible. Je sais très bien aussi que je ne puis occuper votre pensée. Je suis une petite distraction, voilà tout! C'est triste pourtant, mais cela doit être ainsi.

Le Consul était trop bon pour ne pas me dire le contraire. C'était bonté, pas autre chose, mais cette bienveillante bonté devait me satisfaire.

Je me retirai presque au jour. L'empereur ne s'en préoccupait pas, mais c'était fort embarrassant et très désagréable. Constant, bête comme un pot, faisait attendre la voiture au guichet du côté de l'eau. Je dis à l'empereur que cela m'ennuyait et, dès lors, la voiture attendait au bas du perron.

Je voyais l'empereur presque toujours deux fois par semaine, quelquefois trois.

Un jour où ma toilette était un peu plus coquette,--j'ai oublié de vous dire, je crois, que l'empereur me déshabillait lui-même et me rhabillait lui-même; il mettait tout en ordre comme une bonne femme de chambre,--il me déchaussait, et, comme mes jarretières étaient à boucles, cela l'impatientait, et il me dit de me faire faire de suite des jarretières rondes passant par le pied. Depuis cette époque, trop éloignée pour mes charmes, je n'en porte pas d'autres. Ces détails sont insignifiants pour les _Mémoires_, mais je veux tout vous dire.

J'avais une jolie couronne de roses blanches. L'empereur qui, ce soir là, était d'une gaîté charmante, se coiffa avec ma couronne, et, en se regardant dans la glace, me dit:

--Hein! Georgina, comme je suis joli avec ta couronne! J'ai l'air d'une mouche dans du lait! (Ce sont ses enfantines paroles.)

Puis, il se mit à chanter et me força à chanter avec lui le duo de _la Fausse Magie_.

Vous souvient-il de cette fête où l'on voulut nous voir danser?

Voilà ce qu'était l'empereur avec moi. Comme je questionnais toujours Constant pour savoir si le Consul était toujours le même pour moi, il me répondait:

--Dame! J'ignore si le Consul est très fidèle, mais ce que je sais bien, c'est que, lorsqu'il me donne l'ordre de vous venir chercher, ce jour-là il est très léger, et je l'enlève de terre en lui passant sa culotte. Puis, voulez-vous que je vous dise? je crois que le respect et les révérences des grandes dames le fatiguent et le font bâiller; au lieu qu'avec vous, il est toujours gai et joyeux, et quitte de très bonne heure les salons pour venir vous rejoindre! (C'est vrai, tout cela!)

Que Constant est bête de me dire tout cela! Il me fait joie et me laisse, par ses sottes paroles, l'inquiétude au coeur! Il y en a d'autres. Il me préfère. Pourquoi? Parce que je suis sans conséquence, et qu'il est enfant avec une enfant. Je lui fais diversion; c'est beaucoup, mais ce n'est pas assez; cela ne peut être durable! Ah! toujours mon idée fixe: quand ce sera fini, je partirai.

Au lieu de dire: «Enfant, chère bonne, vous trouverez autre chose!» Et pourtant c'était bien enfant!

J'arrive. Constant me dit:

--Le Consul est monté; il vous attend.

J'entre. Personne. Je cherche dans toutes les chambres. J'appelle. Rien! personne! Je sonne:

--Constant, le Consul est redescendu?

--Non, madame; cherchez bien.

Il me fait signe et me montre la porte du boudoir, où je n'avais pas eu l'idée d'entrer. Le Consul était là, caché sous les coussins, et riant comme un écolier. Il m'avait demandé mon portrait, et je le lui apportais. C'est une miniature qu'il ne trouva pas très bien, et il avait raison.

--Eh bien, rendez-le-moi; je m'en ferai faire un autre.

--Non, je le garde; fais-en toujours faire.

--Oui, mais à une condition.

--Ah! des conditions, mademoiselle Georgina! Voyons les conditions.

--Écoutez donc: ce n'est pas amusant de poser, et pour moi surtout qui n'ai pas de patience; aussi je vous fais un grand sacrifice. Eh bien, je veux en échange votre portrait. Voyez-vous, cela, je le veux. Non, je désire, si cela est mieux.

--Si tu es bien sage et bien gentille, je te le donnerai.

Et il ne me fit pas la proposition de me donner une pièce d'or à son effigie, comme on a bien voulu le dire. J'ai eu et j'ai bien son portrait, une adorable miniature, bien donnée par lui à moi.

--Comme je n'ai pas encore votre portrait, je veux aujourd'hui même autre chose. Ne me refusez pas, car aujourd'hui j'ai très mauvaise tête et je me fâcherais.

Il riait à en pleurer.

--Je refuse; je veux voir une grosse colère. Allons, va donc; je refuse.

--Nous allons voir. Sonnez Constant.

--Sonne toi-même; je te le permets.

--Constant, des ciseaux.

--Allons, apporte des ciseaux à madame. Ah! que veux-tu donc faire de ces ciseaux? Que veux-tu donc me couper? Vraiment, tu me fais peur!

Comme il riait, le cher Consul!

--Je veux vous couper une mèche de ces beaux cheveux, si doux et si fins.

--Non, non, ma chère; j'en ai trop peu. Et je lui courais après, tenant mes ciseaux.

--Je n'en veux que quatre: je vous promets de n'en point couper plus. Si vous n'avez pas confiance en moi, je vais m'en aller.

--Ah! la vilaine petite entêtée! Allons, voyons, coupe! Que cela ne se voie pas!

Je coupai quatre ou cinq cheveux.

--Voyez si j'ai tenu parole; j'en ai vraiment trop peu.

--Voyons, câline, coupe encore, mais peu.

--Oui, soyez tranquille.

Et j'en coupai une bonne petite mèche.

--Ah! la vilaine menteuse! c'est énorme!

--Non, voyez bien, pardonnez-moi, cela ne se voit pas du tout. Je veux encore quelque chose.

--Ah çà! auras-tu bientôt fini?

--Tout de suite! Eh bien, je veux que, quand vous viendrez dans votre petite loge,--vous savez bien, votre petite loge où j'aime tant à vous voir,--je veux que vous me montriez mon portrait. Je ne sais comment vous ferez, mais vous me rendrez bien, bien heureuse.

(_Chère amie, il n'y a que vous au monde pour tirer parti de tous ces détails qui deviendront charmants, entre vos mains._)

Vous voyez le caractère de l'empereur; vous voyez comme il se livrait tout entier aux caprices d'une gamine. Les grands hommes ont leur côté faible; il leur est doux quelquefois de descendre et de se faire petits pour connaître la vie intime et simple dans les détails, heureux sans doute de s'oublier quelquefois.

Il vint le lendemain entendre _les Horaces_, et, dans un moment où j'étais placée du côté de sa loge, il leva sa jolie petite main, qui me fit un signe. Avait-il le portrait? je l'ignore. L'intention était déjà assez aimable, et je devais m'en contenter.

Malgré les bruits qui couraient sur mon intimité avec le Consul, les adorateurs (je ne trouve pas d'autre mot, mais c'est mauvais), les adorateurs ne manquaient pas de se présenter. Décidément, je ne voulais pas vivre tout à fait comme une recluse. Je recevais dans ma loge, après mes représentations, des Français, des étrangers de haute distinction. Pourquoi ne pas, de temps en temps, les recevoir chez moi?

On m'annonça un jour le secrétaire du prince de Wurtemberg (historique). Je reçus ce monsieur, qui m'apporta, de la part du prince, une bague magnifique en diamants, qu'il me pria d'accepter, en témoignage du plaisir qu'il avait éprouvé à la représentation des _Horaces_. C'était un simple hommage qu'il espérait que j'accepterais; et, en outre, une énorme bourse en velours rouge brodée en or, de ces bourses de la forme de celles où l'on fait les quêtes. Cette bourse, d'une dimension colossale, était remplie de louis.

--Monsieur, dites au prince que j'accepte avec plaisir et orgueil la bague qu'il daigne m'offrir. Quant à la bourse, je la refuse. Il peut faire un meilleur usage de cet argent; il soulagera beaucoup d'infortunes. Mais les artistes français n'ont pas l'habitude de recevoir des offrandes d'argent.

Ce monsieur fut très confus.

--Mademoiselle, le prince vous fera ses excuses, si vous voulez bien le recevoir. Il ne voulait point vous blesser en vous offrant cette bourse, et il vous aurait priée--je n'en fais aucun doute--de distribuer vous-même cet argent.

--Remerciez le prince, monsieur, et veuillez lui dire que je fais mes petites aumônes, très modestes, avec ma petite bourse. Oui, M. le prince peut venir et j'aurai grand plaisir à le recevoir et le remercier. (Ceci m'est arrivé.)

Le prince vint le lendemain, et, jugez de ma surprise: c'était le soi-disant secrétaire!

--Eh! mon Dieu! prince, pourquoi ce déguisement, je vous prie?

--Pardon, mademoiselle, mais je n'osais pas.

--Ah! oui, à cause de cette belle bourse. Vous ne me connaissez pas, prince, mais l'or est un mauvais passe-partout pour arriver à moi. Je n'aime pas l'argent.

Le prince était grand, très mince, fort timide, ce qui lui donnait l'air assez gauche. C'était le père, je crois (_vous pouvez le savoir, Valmore_), de l'impératrice de Russie, femme de Paul Ier.

Ce cher prince venait me voir dans ma loge, où il trouvait belle et bonne compagnie. Ces réunions étaient ravissantes. Après la représentation de la tragédie, Talma, auquel on rendait les mêmes visites, descendait toujours dans ma loge, accompagné de son cortège d'artistes et de grands seigneurs. Il est arrivé souvent que Mongila, le premier garçon du théâtre, vint nous avertir que le spectacle était fini. Pas possible!

En voyant le Premier Consul, il me dit:

--Eh bien, Georgina, vous avez reçu le prince de Wurtemberg?

--Oui, et je vais vous conter ce qui m'est arrivé.

--En huit jours, il peut arriver beaucoup de choses.

--Vous devenez trop rare, écoutez donc! Je m'ennuie. J'ai reçu le prince et j'en recevrai bien d'autres. D'ailleurs, vous savez, toutes les visites que nous recevons dans nos loges, nous pouvons bien les recevoir aux grandes lumières.

--Vous avez, chère Georgina, des dispositions aux grandeurs.

--Vous m'en avez donné le goût; on se forme à une si belle école. Mais vous savez bien que, tant que j'aurai le bonheur de vous inspirer un peu d'intérêt, je ne ferai rien qui puisse refroidir votre bienveillance.

--Mais après?

--Je ne sais pas ce qui peut arriver.

--Vous êtes une sotte.

--Voici donc ce que je voulais vous dire: voici la bague d'abord.

Je lui racontai l'histoire de la bourse.

--Fi! dit le Consul. C'est de mauvais goût! Vous avez reçu cette bague un peu légèrement. Je vous engage pour vous à ne plus recevoir de présents en hommage soi-disant de votre talent; cela n'est pas convenable.

--Pourtant, il y avait des artistes qui ont reçu des présents, à l'étranger: cela se voit tous les jours. Ce n'est pas leur faute, si les Français ne témoignent leur admiration que par de belles phrases: c'est meilleur marché.

--Georgina, vous ne me plaisez pas, ce soir. Je n'aime pas ce langage. Je crois que je ferai bien de vous marier.

(_Je ne me rappelle pas si je vous ai parlé de cette proposition qui m'a été faite; je la répète peut-être encore. Qu'importe!_)

--Me marier! moi! Et à qui donc? mon Dieu!

-Soyez tranquille, je vous donnerai à un général. Vous quitterez le théâtre, bien entendu, et vous vivrez honorablement.

--Cette proposition, que vous me faites, est sérieuse?

--Très sérieuse.

Je fus blessée jusqu'au fond du coeur. Ah! Constant, vous avez eu la bêtise de me dire la vérité. Allons, une grande dame a passé par là. Ma résolution fut bien vite arrêtée.

--Je vous demande mille fois pardon de vous désobéir, mais je ne veux pas me marier, je ne puis plus me marier. Quand vous avez eu le caprice de m'appeler près de vous...

--Le caprice? dit-il.

--Eh! mon Dieu! oui, le caprice!... j'étais artiste, je resterai artiste. Moi, prendre un mari de convention? Ah! s'il s'en trouve un assez complaisant pour jouer ce rôle, convenez qu'on ne peut aimer ni estimer un pareil homme!

--Tu as raison, Georgina; tu es une brave fille.

Je parlai ainsi à l'empereur sans gêne, sans fausseté, vingt fois. Voulant lui tenir un langage du monde que l'on apprend comme un rôle, l'empereur m'arrêtait en riant, en me disant:

--Laisse tes sottes phrases, parle-moi comme tu le sens; ne fais pas d'esprit avec moi. Dis-moi tout ce qui te vient naturellement.

Il ne se fâchait jamais de mes boutades, de mes bêtises, si vous voulez. C'est, je crois, ce qui a fait que, malgré des absences, je l'ai toujours et jusqu'au dernier moment trouvé bon et excellent pour moi! Aussi, c'est un culte, une adoration que rien n'a pu changer, et je m'en fais gloire! Tous ces souvenirs m'ont consolée de bien des déceptions et de bien des misères, de bien des abandons! Pauvre empereur! Combien il a dû souffrir, cet illustre martyr! On n'a pas le droit de se plaindre!

(_Chère amie, placez-moi ces lignes sur mon empereur; j'y tiens._)

L'empereur ne fut pas huit jours sans me revoir. Je le retrouvai gai et bon toujours. Il m'arriva une singulière aventure que je vais vous raconter.

On m'annonce le capitaine Hill, Anglais, Américain?

--Que ce monsieur vous dise ce qu'il veut, Clémentine. Vous savez que je ne reçois plus les personnes qui ne me sont point présentées et que je ne connais point. Eh bien, allez donc! Que veut-il?

--Il dit qu'il ne peut dire qu'à vous seule ce dont il est chargé.

--Eh bien, qu'il m'écrive!

--Ce monsieur prétend qu'il ne peut pas écrire cela; il ne peut parler ni écrire.

--Eh bien, dites-lui qu'il aille se promener et que je ne veux pas le recevoir, et ne revenez pas: cela me fatigue.

Malgré mon ordre, Clémentine, qui ne se laissait pas intimider, rentre.

--Ah çà! encore, insolente! Laissez-moi!

--Mais, mademoiselle, ce monsieur est très amusant, et votre curiosité sera assez piquée quand vous saurez. Ce qu'il a à vous dire est un secret qu'il ne peut confier qu'à vous seule.

--Un secret! Ceci est singulier! Eh bien, demain, à deux heures, je le recevrai. Qu'est-ce que c'est que cet homme? Il vient demander un secours? C'est un pauvre honteux?

--Oh! que non! C'est un très bel homme, très bien mis, très élégant.

--Eh bien, c'est peut-être un voleur. Il me fait peur, le bel homme! Clémentine, vous resterez là dans le boudoir, et le valet de chambre restera en sentinelle à la porte de ma chambre. C'est vous qui serez cause de quelque malheur peut-être, sotte que vous êtes. Venir exciter ma curiosité! Il n'est pas encore reçu, votre bel homme!

A deux heures, le lendemain, on m'annonce le capitaine Hill.

--Allons! le sort en est jeté! Qu'il entre, et restez là.

C'était effectivement un homme très bien, d'excellentes manières.

--Que me voulez-vous, monsieur?

--Madame, je suis chargé d'une mission assez délicate et qui m'embarrasse étrangement. Madame, pardonnez-moi d'abord la proposition que je vais vous faire. J'ai à vous parler sérieusement, mais mes paroles ne peuvent être entendues qu'en plein air.

--Comment! monsieur, en plein air! Effectivement, cette proposition singulière ne peut être acceptée et je ne l'accepte pas. Excusez-moi, monsieur, si je vous quitte, mais je ne puis vous entendre plus longtemps.

--Mais, madame, soyez sans méfiance, je vous prie.

--Ah çà! monsieur, vous voulez donc m'enlever?

--Mais, madame, point le moins du monde. Faites-vous suivre par votre voiture, par vos gens, au bois de Boulogne. Veuillez accepter une place dans ma voiture et, une fois en plein air, vous saurez tout et vous apprendrez le but de ma mission, qui peut-être ne sera pas sans intérêt pour vous.

--Tout ceci est peut-être vrai, mais je refuse.

J'avais une peur affreuse.

--Réfléchissez, madame; ce que j'ai à vous offrir ne se présente pas deux fois dans la vie. Réfléchissez et peut-être serez-vous plus confiante.

J'avais la tête à l'envers.

--Eh bien, Clémentine, qu'en dites-vous? N'est-ce pas effrayant?

--Ma foi, non, mademoiselle! Cet homme est bien. Quel mal voulez-vous qu'il vous fasse? A votre place, moi, j'irais.

--Eh bien, allez-y. Vous y gagnerez quelque chose sans doute; pour moi, je n'irai pas. Quel est cet homme?

Et les suppositions marchaient. Mon imagination courait de même. Il revint le lendemain... Je refusai... Le surlendemain... Il me fatigue, cet homme! Je veux savoir ce qu'il est.

--Qu'il vienne demain à deux heures! J'irai.

Le lendemain, me voilà en voiture à côté de ce personnage mystérieux, beau, jeune, en vérité, qui aurait mieux fait de parler pour lui. Je suis bien inconséquente de m'exposer ainsi. Je regardais à la portière à chaque instant pour m'assurer que j'étais suivie par ma voiture et mes domestiques.

Arrivés au bois de Boulogne:

--Enfin, monsieur, nous voici en plein air, j'espère. Expliquez-vous vite, car, je vous l'avoue, j'ai hâte de vous quitter.

Il me fit donc dans cette entrevue des demi-confidences: que j'avais inspiré une passion violente à un très haut et puissant seigneur anglais, qu'il avait fait faire mon portrait (quelque croûte sans doute!) qu'il était amoureux fou et qu'il voulait à tout prix me faire quitter la France.

Je me mis à rire.

--Ne riez, madame! C'est tout à fait sérieux. (Si je le veux bien, sans doute!)

Il me donna des détails sur la maison que j'occuperais, sur l'existence brillante que je mènerais, mais détails toujours mystérieux.

--Oui, monsieur, tout cela est vraiment magnifique. Mais de qui me parlez-vous enfin? En supposant que, pour la première fois de ma vie, les richesses me tentent au point de tout quitter et de m'exiler dans un pays que je n'aime point et que je n'aimerai jamais, au moins je veux savoir le nom de ce brillant et fastueux amant. Vous avouerez, mon cher monsieur, que tout cela ressemble trop à un conte des _Mille et une nuits_; qu'il est bizarre que vous, jeune et beau cavalier, vous vous chargiez d'une pareille ambassade. C'est à n'y rien comprendre.

Il ne voulut pas m'en dire plus.

--Alors, lui dis-je, bonjour, monsieur! Je remonte dans ma voiture.

Ce que je fis en riant de tout mon coeur de cette comique aventure. C'est un original, il a voulu s'amuser. Voilà tout! Je n'y pensais plus et n'en parlais même plus.

Mais cet homme était toujours devant moi, planté aux promenades, aux théâtres.

--Ah! mon cher monsieur, votre persévérance à me suivre commence étrangement à me fatiguer. Je suis bien tentée de dire au Consul votre inconcevable obstination. Mais à quoi bon? C'est un original, laissons-le de côté.

Il ne se tint pas pour battu; il revint, puis encore. Je ne voulus plus le recevoir. Il m'attendit au bas de l'escalier, et, au moment de monter en voiture, il me suppliait de l'entendre un instant. Il fallut être polie. Je ne pouvais pas mortifier cet homme devant mon domestique.

--Madame, en grâce, accordez-moi une seconde entrevue au Bois?

--Ah! mon cher monsieur, pour cette fois, allez vous promener tout seul. Cette plaisanterie se prolonge trop, elle me fatigue au dernier point. Veuillez donc ne pas insister. Vous me fâcheriez. Enfin, écrivez cela à qui vous envoie et donnez-moi la paix! Mille compliments et surtout au revoir.

--Vous m'ordonnez de me retirer, madame. J'obéis; mais, avant de vous quitter, je ne dois pas vous laisser ignorer qu'ayant reçu l'autorisation de tout vous dire, je devais espérer que vous m'accorderiez une seconde entrevue!

--Ah! vous avez reçu l'autorisation de me faire connaître votre mystérieuse mission?

L'affreuse curiosité était là qui me poussait. Puis, ceci partait d'un pays qui m'inspirait peu de confiance. Je me décidai de suite: je n'avais plus aucune crainte pour moi, je voulais tout savoir.

--Allons, monsieur, venez, mais à l'instant. Votre voiture est là, j'y monte, et que la mienne me suive.

Cet homme ne me disait pas un mot tant que nous étions dans Paris; mais, au milieu des arbres, il prenait la parole. Il commence par jeter des parures en diamants, mais de magnifiques diamants, savez-vous: collier, bracelets, boucles d'oreilles, tout cela tenu par de petites chaînes de Venise. Les boucles d'oreilles surtout étaient royales: de grosses pierres suspendues à de gros boutons. C'était éblouissant.

--Ah! monsieur, tout cela est très beau! Après?

--Madame, tout ceci est à vous. On vous prie de les accepter. Voici, en outre, le portrait du prince.

--Ce monsieur est très bien. Les diamants qui entourent son portrait ne sont pas moins beaux. C'est superbe! Mais je n'ai pas l'honneur de connaître ce visage-là. Son nom, je vous prie?

--Madame, c'est le prince de Galles.

--Ah! monsieur, c'est le prince de Galles! C'est très bien! Reprenez tous ces objets. Je vous quitte, monsieur, et je vous salue.

Je remonte dans ma voiture.

--Mais vous refusez donc, madame?

--Je refuse, monsieur, avec joie.

Je devais voir le Consul le soir même, et je me hâtai de lui tout raconter.

--J'étais effrayée, je vous jure, du nom du personnage! Je vous dis tout cela et ne m'accusez pas de pure curiosité. Non, je voyais des choses plus graves.

--Chère Georgina, on voulait peut-être faire revivre une seconde Judith.

--Vous ne serez jamais un Holopherne.

--Rassure-toi, va, je savais tout. Tu ne le reverras plus.

Effectivement, je n'entendis plus parler de lui.

(_Chère bonne, toute cette aventure est vraie, très piquante et toute vraie. Toute l'histoire du capitaine Hill est vraie._)

Je ne rencontrai plus cet homme. Ma vie théâtrale me soutenait contre les ennuis. Je jouais souvent. Je vais savoir de Verteuil les ouvrages tragiques nouveaux de cette époque.

(_Vous devez vous en souvenir, vous, cher Valmore._)

Tous ces ouvrages avaient peu de succès. Il y en eut un en 1806, je crois, qui fit courir tout Paris: _les Templiers_, de Raynouard. Je n'oublierai pas cette première représentation, qui fut bien funeste à mon coeur.

Ne pouvant se procurer de loge, ni pour or, ni pour argent, je fis placer ma bonne petite mère dans les coulisses. Elle se trouva mal; on s'empressa autour d'elle et on lui vola son cachemire! Ceci était peu de chose, hélas! mais, à dater de ce jour, ma mère fut constamment malade. Pauvre mère, elle était frappée à mort.

Nos rôles, à Lafont et à moi, étaient de vrais compères; celui de Lafont surtout. Le mien était semé de quelques beaux vers, qui produisaient un immense effet. Talma, dans Marigny, était admirable et touchant au possible. Saint-Prix, dans le grand maître, était beau. Le brillant Dalmas faisait trépigner dans son récit du connétable, récit très beau, si vous vous le rappelez, mon cher Valmore. Chaque représentation remplissait la salle jusqu'aux combles; succès productif et long! Notre salle était si mal construite que je crois qu'on ne pouvait guère atteindre que le chiffre de quatre mille francs.

Mon rôle devait exciter peu d'envie, et pourtant cette pauvre Duchesnois était furieuse.

--On vous a donné le rôle pour votre physique.

--Vous croyez, ma chère? Vous vous faites tort. Je trouve le vôtre très original.

Je viens d'écrire à Fonta, de la Comédie-Française, pour lui demander le nombre des ouvrages tragiques qui se sont joués depuis mon début jusqu'au jour de mon départ pour la Russie, et depuis mon retour en 1813, jusqu'au jour où un arrêté de M. de Duras m'a renvoyée. Je pense que tout cela est fort utile.

J'avais été plus de quinze jour sans revoir le Consul. Je ne lui fis rien dire. J'attendais, et cette fois sans impatience et presque résolue à refuser ma visite, si l'on venait me la demander; ce qui ne tarda pas à arriver.

Constant vint me prier, de la part du Consul, de venir le soir aux Tuileries.

--Impossible, mon cher! Depuis quinze jours, je me suis bien portée; aujourd'hui, je suis indisposée et pour rien au monde je ne voudrais sortir.

Constant insista.

--Le Consul se fâchera.

--J'en suis désolée, mais je ne veux pas sortir.

Étais-je donc une esclave? Non, en vérité; j'avais aussi mes caprices.

Le lendemain, j'étais aux Français, dans ma petite loge d'avant-scène, donnant sur le théâtre, juste en face de celle du Consul, qui, ce jour-là, était aux Français. On y jouait _les Femmes savantes_ et je ne sais plus quelle petite pièce. Je ne regardai pas une fois cette loge, je m'en serais bien gardée. J'étais trop blessée pour cela. On frappa à ma loge; je vis le beau et bon Murat.

--Qui me procure l'honneur de votre visite?