Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original

Part 10

Chapter 104,040 wordsPublic domain

Il me prit sous son bras et nous passâmes devant les quatre aides de camp rangés sur une même ligne, chapeau bas, dans la cour. Le Consul _m'enleva_ mon voile, ce qui me fit baisser la tête, tant j'étais rouge et confuse. Peut-être une autre aurait-elle été fière. C'est possible, et il y avait de quoi être orgueilleuse; moi, soit modestie, soit absence d'intelligence ou de hardiesse, j'étais tremblante et honteuse. Tout ceci est arrivé comme je le raconte. Je me promenais bras dessus, bras dessous, avec le premier homme du monde. Oui, l'amour-propre devait être satisfait; il l'était. Que de fois, au milieu de mes tribulations et de mes chagrins, je me suis rappelé cette promenade! C'est égal, on ne peut m'enlever cela; j'ai été plus de deux heures, bras dessus, bras dessous, avec le maître du monde. Je n'ai pas de fortune, je suis pauvre, mais riche de mes souvenirs: pas de spéculation qui vous les ravisse, pas de pouvoir qui vous les enlève. Ils sont là devant moi aussi frais, aussi jeunes, aussi palpitants que si c'était d'hier. Au milieu de tant d'angoisses, je me trouve heureuse d'avoir conservé mes jeunes impressions. On vieillit moins vite. L'argent, si je l'ai tant foulé sous mes pieds comme on veut bien le dire, c'est que je l'ai toujours méprisé, et que je le méprise encore plus, depuis qu'on en fait tant de cas. Oui, monsieur l'argent, je vous méprise. Pensez-en ce que vous voudrez, peu m'importe. Je dis mon sentiment, à vous, argent. Je ne vous ai aucune obligation. Je suis libre et droite devant vous! N'attendez pas que je m'incline jamais devant vos lingots.

Cher Consul! Qu'il était charmant et gai pendant cette promenade! Il me faisait courir. Il faisait froid. Les chemins étaient encombrés de feuilles mortes et de branches sèches, qui me gênaient et s'attachaient à mes pieds. Le Consul prenait soin de les écarter et de me faire un passage plus libre. Lui se donnait cette peine.

--Mais, je vous en prie, ne vous baissez pas ainsi: je ne le veux pas, ou je rentre.

--Moi, je ne veux pas que tu te blesses les pieds. Laisse-moi donc faire. (_Ceci historique._)

Ces détails sont vrais. Voudrait-on y croire? Il y a si peu d'hommes capables de ces attentions délicates! Oh! oui, je n'en ai jamais trouvé de semblable. Et puis, d'un autre, cela paraîtrait simple et naturel. Mais de _lui_! Ah! c'est bien autre chose.

--Je désire rentrer. Je suis lasse et j'ai, malgré nos courses, un peu froid.

Nous rentrâmes donc.

--Il faut que tu prennes un peu de thé pour te réchauffer avant de partir.

Nous restâmes encore une heure ensemble, puis on fit avancer la voiture. Le Consul vint m'y conduire et me fit monter.

--A bientôt, Georgina, aux Tuileries. Je quitte demain Saint-Cloud.

Il monta à cheval, nous dépassa vite, et vint à la portière pour me dire encore: «A bientôt!»

(_Ce jour-là, on arrêta un individu placé pour attaquer l'empereur. Il n'y a que mon cher Valmore qui puisse se renseigner là-dessus._)

Constant me quitta à Saint-Cloud. Je rentrai à six heures chez moi. Ma vie, au milieu de toute cette grandeur, n'était pas ce que j'avais rêvé. Oui, certainement, je suis heureuse quand je suis près du Consul, mais mon illusion peut-elle aller jusqu'au point de me flatter que cela durera? C'est une incertitude de tous les instants. Je vis sous une volonté qui me brisera, quand la satiété viendra, et je n'aurai pas le droit de me plaindre. Vivons donc de cette vie frivole, puisque j'ai consenti à me la faire. Je suis jetée dans les hasards du bonheur ou du malheur. Marchons, et tâchons de ne pas trop nous égarer. Voilà tout ce que je puis espérer de moi. Je suis artiste, indépendante; je pourrais, s'il me plaisait de renoncer à voir le Consul, lui dire: «Je ne veux pas venir.» J'ai donc aussi ma volonté bien à moi, et il n'aurait pas le droit de me contraindre! Je suis libre! Cette pensée me rend joyeuse, et je vois tout sous un autre aspect. Maintenant, je me sens heureuse; si je continue, c'est que je le veux bien, parce que je l'aime.

Je voyais peu de monde, je faisais peu de visites. Quand je sortais, j'avais toujours derrière ma voiture un affreux cabriolet qui, je le pense bien, s'arrêtait peu à me suivre, mais enfin me suivait. Je m'amusais à le faire passablement courir. Il faisait de drôles de pauses.

M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, et qui m'aimait assez,--comme aiment ces grands personnages spirituels séchés dans les grandeurs, s'amusant de tout sans s'intéresser à rien, qui vous prennent et vous quittent sans songer à vous; auxquels, à votre insu, vous servez de jouet,--M. de Talleyrand donc me tourmentait, pour que je consentisse à recevoir deux fois par semaine.

--Qui donc, lui dis-je? Votre société, mon prince, votre société, en hommes? Quel honneur! Pour que l'on dise: «Allez-vous chez la George, ce soir? Il y a très bonne compagnie en hommes.» Non, mon cher prince, je suis très reconnaissante de l'honneur que vous voulez me faire, mais moi, permettez-moi de vous le dire, je trouve cet honneur humiliant. Je suis artiste, je veux vivre dans mon monde à moi. Vous riez, prince? Oui, mon monde. Je trouve et j'ai toujours trouvé cette prétention aux réceptions fort ridicule. Puisqu'il est écrit que les dames de la haute société ne peuvent venir chez les comédiennes,--et, en cela, je les approuve: chacun chez soi,--que les femmes artistes se respectent donc assez pour rester éloignées! Qu'elles vivent au milieu des artistes, des gens de lettres qui ne les dédaignent pas, eux, qui les recherchent au contraire. Savez-vous, mon prince, que cette société des arts est bien plus vivante, bien plus instructive,--je ne dis pas cela pour vous qui êtes un prodige de savoir et d'esprit!--vous comprenez très bien que ce monde-là nous va, à nous. Les éloges de Gérard, qui a beaucoup d'esprit aussi, lui; de Talma, qui a bien son génie aussi; de notre grand peintre David; Contat, la merveilleuse comédienne; Mars, Fleury, Monvel; leurs éloges nous sont plus précieux que les compliments courtois des grands seigneurs. En parlant de tous les artistes, vous voyez, je m'anime, je ne suis pas trop bête. Au milieu de votre société, je ne trouverais pas un mot. Vous voyez bien que j'ai raison de vous refuser. Vous m'approuvez, je le vois et vous en sais gré. Puis, voyons, une société composée d'hommes, ce n'est pas amusant; et, si l'on admettait dans votre cercle tout masculin quelques femmes artistes, que dirait-on? Je vous le laisse à penser. En vérité, cela pourrait vous compromettre! Enfin! vous riez de bon coeur, vous ne me gardez pas de rancune. Je viendrai vous voir quand vous me le permettrez; ce sera toujours un honneur et un plaisir pour moi. Si vous daignez m'honorer de votre visite, j'en serai fière alors.

--Oui, j'irai. Je suis content de vous avoir entendue parler ainsi; cela vous fait honneur. Oui, ma belle Georgina, j'irai vous voir; comptez-y.

--Venez avec le bon Giamboni; c'est votre intime. Il vient me voir souvent, et tous les soirs il est dans nos coulisses. (_Tout cela est vrai._)

Le lendemain, je contai tout à l'empereur, qui m'approuva.

--Ce diable de Talleyrand, de quoi se mêle-t-il? Il veut que tout le monde boite comme lui; il aime à déranger toutes les existences simples et calmes. Il est tripotier, ma chère Georgina. Vous avez eu raison et je vous aurais grondée si vous aviez consenti à tenir cercle.

--Oui, n'est-ce pas? j'ai bien fait. J'aurais été là pour servir des rafraîchissements. Je ne suis pas assez complaisante pour servir des tasses de thé. D'ailleurs, jamais je ne consentirai à la moindre chose sans vous le dire, puisque vous êtes assez bon et assez indulgent pour me permettre de tout vous dire. Ce qui peut m'arriver est bien insignifiant; mais quelquefois tous ces riens peuvent vous distraire, et je suis trop heureuse quand je vous vois rire. Vous riez si bien que vous me faites oublier que c'est vous. C'est charmant de se mettre au niveau d'une personne naturelle. C'est une transformation qui, pendant quelques instants, doit vous rendre la vie plus légère.

(_Ma chère amie, je tiens à ces petits mots, à cette conversation qui a eu lieu entre le Consul et moi._)

Quand les grands hommes veulent bien être aimables, il faut bien l'avouer, ils le sont plus que les autres, ils gâtent pour l'avenir. C'est de l'égoïsme, je suis tentée de le croire. C'est vous forcer aux regrets: la comparaison laissera toujours un souvenir qui arrivera jusqu'à moi. Et l'amour-propre, quel que soit l'homme, de quelque condition qu'il soit, le domine par-dessus tout.

Le Consul était la bonté même pour moi. Il daignait me parler souvent sur la manière dont j'avais joué; les critiques étaient toujours parfaites.

--Georgina, je ne vous trouve pas assez amoureuse dans Aménaïde. Je sais très bien que Voltaire a fait ce personnage un peu trop virago; mais enfin elle est passionnée, amoureuse jusqu'à la folie, et je vous trouve un peu froide.

--Eh bien! je vous assure que je fais tout mon possible. Mais, que voulez-vous? je ne me sens pas à l'aise comme dans mes rôles de mère.

--Oui, vous semblez sentir la maternité plus profondément. Eh bien, ma chère Georgina, il faut devenir mère...

--Si cela se pouvait, que je serais heureuse! Comme il serait gentil, mon petit! Comme il aurait de belles robes, de beaux petits bonnets! Oh! tenez, je ne veux pas penser à cela; je deviendrais folle de joie.

Hélas! j'avais tort de me livrer à une pensée qui ne me _préoccupait pas seule_, car je me rappelle avoir été envoyée par celui qui _désirait_ voir ce _voeu_ accompli chez une femme qui habitait le faubourg Saint-Antoine et qui indiquait les moyens de devenir mère. Moyens infructueux pour moi, hélas! Quelle existence m'était promise, si je n'avais pas été frappée de stérilité!

Un soir, le Consul me fit venir à Saint-Cloud de très bonne heure. Il faisait assez froid, car il y avait du feu dans la bibliothèque où il me reçut. Ce feu, je dois me le rappeler. Le Consul se mit à jouer avec moi comme un vrai enfant. Nous nous mîmes par terre sur le tapis. Puis il se mit à monter la petite échelle que l'on a dans les bibliothèques. Il voulait prendre _Phèdre_ et me faire lire sa déclaration, ce qui m'ennuyait horriblement; si bien que, toutes les fois qu'il arrivait pour prendre le livre, je faisais rouler l'échelle au milieu du cabinet. Il riait, descendait et me donnait de petits soufflets sur les joues, correction faite bien tendrement.

Je ne sais, chers amis, si je vous ai raconté ces niais détails, mais qui ne deviennent pas moins charmants de la part de cet homme immense.

--Décidément, tu ne veux pas me répéter _Phèdre_?

--Non, je ne suis pas disposée. Causons, je vous en prie; j'aime mieux cela.

--Soit, mauvaise tête.

Nous nous remettons par terre sur le tapis.

--Eh bien, ma chère Georgina, je vais te quitter. Je pars à quatre heure du matin.

--Comment, vous partez?

--Oui, pour quelques jours. Tu vois quelle confiance j'ai en toi, tête folle; personne ne le sait. Eh bien, tu ne me parais pas affligée de mon départ.

En vérité, je sentais qu'il avait raison. J'aurais tout donné pour répandre une larme, mais je n'ai jamais été larmoyante. Puis, il faut être franche, je n'avais pas envie de pleurer. Ah! je ne puis effacer de ma mémoire ni de mon coeur le mouvement du Consul, qui mit la main sur mon coeur et la retira comme pour me l'arracher.

--Ah! il n'y a rien pour moi dans ce coeur!

J'étais à la torture. Je tournais la tête du côté du feu, je ne répondais pas un mot, mes yeux bêtement fixés sur ce feu étincelant, sur ces chenets brillants comme le soleil; enfin, les yeux fixés, fatigués sans doute de cet éclat, se mouillèrent et répandirent quelques larmes secourables. Le Consul les vit et son ravissement égalait ma confusion. Il se mit à les boire et à les baiser avec bonheur. Je le laissai dans l'erreur C'était mal, très mal, je m'accuse; mais il était si joyeux que j'aurais été cruelle en le désabusant. Je l'aimais, d'ailleurs; je ne le trompais donc pas!

(_Arrangez cela, chère; mais ce que j'écris est tellement exact qu'il me semble que c'est arrivé hier, 27 mai 1857._)

Le Consul, toujours très bon et prévoyant, me dit: «Je ne veux pas que ma Georgina manque d'argent pendant mon absence.» Et il me fourra des billets de banque plein mon estomac.

(_Ainsi, Valmore, cherchez la date: il partait pour le camp de Boulogne. Ceci est bien essentiel de voir les dates pour prouver la vérité de ce récit. Je vous l'ai déjà dit: Jamais l'empereur ne m'avait fait remettre d'argent par personne. C'était lui toujours._)

Nous nous quittâmes à trois heures du matin. Je fus très émue, quand il me dit:

--Adieu, Georgina. Sois sage, et à bientôt.

Que c'est étrange! Je n'avais point pleuré devant lui, et, une fois en voiture, je fondis en larmes. Constant, le bon et ingrat Constant, avait beau me dire:

--Ne pleurez pas, ce n'est qu'une absence de quelques jours. Je dirai au Consul combien vous êtes peu raisonnable, et que vous n'avez fait que pleurer durant toute la route.

--Oui, dites-le-lui, Constant; qu'il sache tout mon attachement, et combien je l'aime. Mais le reverrai-je?

(_Mlle George a fait un récit un peu différent de la scène quelle vient de narrer._

_Voici cette seconde version._)

Avant de quitter Saint-Cloud, j'oubliais une entrevue que je vais vous raconter, telle qu'elle s'est passée. On vint me chercher à huit heures du soir; j'arrive à Saint-Cloud, et, le soir, je passai dans la pièce attenant à la chambre à coucher. C'était la première fois que je voyais cette pièce, qui était la bibliothèque. Le Consul vint aussitôt.

--Je t'ai fait venir plus tôt, chère Georgina; j'ai voulu te voir avant mon départ.

--Ah! mon Dieu! vous partez?

--Oui, à onze heures du matin, pour Boulogne. Personne ne le sait encore.

Nous nous étions assis tout simplement par terre, sur le tapis.

--Oh bien! tu n'es pas triste?

--Mais si, je suis triste.

--Non, tu n'éprouves aucune peine de me voir m'éloigner.

Il mit la main sur mon coeur et fit comme s'il me l'arrachait en me disant d'un ton moitié colère et moitié tendre:

--_Il n'y a rien pour moi dans ce coeur!_

Ses propres paroles. J'étais au supplice, et j'aurais donné tout au monde pour pleurer; mais, aussi, je n'en avais pas envie. Nous étions sur le tapis, près du feu, car il y avait du feu. Mes yeux étaient fixés sur le feu et les chenets brillants, restant là fixée comme une momie. Soit l'éclat du feu ou des chenets, ou de ma sensibilité, si vous l'aimez mieux, deux grosses énormes larmes tombèrent sur ma poitrine, et le Consul, avec une tendresse que je ne peux exprimer, baisa les larmes et les but. (Hélas! comment dire cela? Et pourtant, c'est vrai!)

Je fus tellement touchée au coeur de cette preuve d'amour que je me mis à sangloter de véritables larmes. Que vous dire? Il était délirant de bonheur et de joie. Je lui aurais demandé les Tuileries dans ce moment-là qu'il me les aurait données. Il riait, il jouait avec moi, et il me faisait courir après lui. Pour éviter de se laisser attraper, il montait sur l'échelle qui sert à prendre les livres, et moi, comme l'échelle était sur roulettes et très légère, je promenais l'échelle dans toute la longueur du cabinet. Lui riait et criait: «Tu vas te faire mal. Finis, ou je me fâche...»

(_Oh! chère amie, vous pouvez tirer parti de cela; ce sera si joli, raconté par vous, mon bon Valmore._)

Vous saurez la date: l'empereur partait pour visiter le camp de Boulogne.

Ce soir-là, le Consul me fourra dans la gorge un gros paquet de billets de banque.

--Eh, mon Dieu! pourquoi me donnez-vous tout cela?

--Je ne veux pas que ma Georgina manque d'argent pendant mon absence. (Ses propres paroles!)

Il y avait quarante mille francs.

Jamais l'empereur ne m'a fait remettre d'argent par personne. C'était toujours lui qui me le donnait.

Il fut plus tendre, ce soir-là, que je ne l'avais encore vu.

J'oubliais de vous dire que, ce soir-là, il renvoya M. de Talleyrand qui venait travailler avec lui. Le lendemain, je fus chez Talleyrand où j'allais souvent; l'empereur le savait.

--Ah! venez, ma belle, que je vous gronde. Eh bien! on m'a renvoyé hier pour vous.

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Comment, on vous a refusé l'entrée de ma loge à Feydeau où j'étais? Vous m'étonnez beaucoup.

--Vous êtes un diplomate trop jeune, vous ne savez pas encore mentir; cela viendra.--Au fait, vous avez raison, je ne suis nullement offensé d'avoir été renvoyé; j'en aurais fait tout autant. Je me suis hâté de revenir à Paris pour faire ma partie. Mais voilà deux fois que je suis congédié pour le même objet. Soyez fière, cela ne m'était jamais arrivé.

Je puis vous attester que ceci est encore vrai. Du reste, ce Talleyrand était toujours charmant; il était si spirituel!

J'étais libre pour quelques jours, pour toujours peut-être. L'absence de quelques jours suffira pour que le Consul ne pense plus à moi; il désirera un autre jouet. Je suis si peu de chose. Pourtant, il a été bien tendre. Cette soirée comptera dans ma vie. Je me suis sentie ingrate, froide. Je ne mérite pas ce qu'il est pour moi. Moi! un rien, qui dans ce moment n'ai pas compris toute la grandeur de ce sentiment, qui faisait tomber cette gloire devant quelques larmes d'une sotte enfant. Je m'en veux; je me méprise.

Tu sentiras ce que vaut cet homme quand il rie te verra plus; tu auras mérité son oubli. Pendant cette absence, je croyais que je respirerais plus à l'aise, que je m'amuserais à courir partout; mais, point. J'étais plus isolée, plus ennuyée. Il fallait jouer: c'était encore la meilleure distraction; mais, vis-à vis de cette salle comble, je voyais un désert. Cette loge où le Consul assistait si souvent à nos représentations tragiques, cette loge vide était si triste. Mon bon Talma lui-même n'avait plus la même émotion. Le soir, il me semblait entendre la voiture qui devait me mener à Saint-Cloud. Tout est donc caprice dans cette vie où l'on ne veut pas ce que l'on possède, et l'on désire ce que l'on n'a plus! Si le Consul ne veut plus me recevoir à son retour, je partirai. Ah! oui! Certainement je ne resterai pas dans cet affreux Paris, si je ne dois plus le revoir. Je ne sais où j'irai, mais je partirai parfaitement heureuse... Je ne pouvais l'être malgré ma jeunesse, mon étourderie, si vous voulez; je sentais bien que ma position très enviée était peu stable. D'un moment à l'autre, le bel édifice devait crouler. Pouvais-je me flatter au point de penser que cette trop brillante position n'aurait pas une fin? Il fallait vivre d'une vie trop incertaine. Ne pensons pas. Ne cherchons pas à voir et marchons.

Je n'avais que mon Talma, qui écoutait toutes mes angoisses avec une patience d'ange. Je devais l'ennuyer.

--Tu as un avenir magnifique, comme artiste, qui te rendra toujours indépendante. Ne rêve donc pas l'impossible. Amuse-toi. J'espère bien que cette déception, si elle arrive, ne te portera pas à te faire carmélite comme la belle La Vallière. Tu serais trop drôle sous le voile et tu ne ferais pas ton année de noviciat, bien certainement.

--Tiens, tu as raison; je ferais triste figure et l'on ne viendrait pas arracher la pauvre comédienne de ce saint asile. On m'y laisserait très bien. Soyons donc franchement comédienne, et pas de fausse dévotion; on est ridicule. Adorons Dieu; je l'adore et fais ma petite prière tous les soirs. Prière à moi: je n'ai jamais voulu en apprendre d'écrites. Je préfère apprendre Racine; ça fait plus d'effet.

--Viens ce soir; tu trouveras David, Gérard, etc.

--C'est bien. Compte sur moi, cher ami.

Je voyais peu de monde chez moi, je refusais presque toutes les visites par crainte. C'était une existence presque toujours contrainte; ma position me commandait une grande réserve. Aussi je ne vivais pas; je m'ennuyais horriblement. Mon bon Talma était souvent près de moi; toujours peureux horriblement, mon bon Talma.

--Prends garde, chère amie. Les femmes t'en veulent; elles sont méchantes. Ne perds pas l'attachement du Consul par ta faute. Point de coups de tête. Évite les affreux cancans.

--Oui, cher Talma. J'ai tout ce que je peux désirer, excepté le bonheur intime. Car, enfin, je suis comme une machine; je ne m'appartiens pas et j'attends qu'on ait envie de me voir. Je ne suis rien dans l'existence de ce grand homme, et je suis, quoi que vous disiez, très isolée. Malgré vos conseils amis, je regrette ma liberté de jeune fille allant, venant, sans conditions, ma volonté à moi: je reçois qui me veut, qui me plaît. Quelle ravissante existence! Rien ne peut se comparer à l'indépendance. J'aime mieux la clef des champs qu'une belle cage dorée. Malheur à qui veut sortir de la sphère où Dieu l'a placé. Je ne suis qu'une sotte. L'amour-propree me pousse; puis, après, je me suis laissée aller à aimer un homme que je ne devais qu'admirer!... Je raisonne ainsi quand je suis loin du Consul. Près de lui, je suis la plus heureuse du monde.

Le Consul, au bout de ---- jours, revint.

(_Cher Valmore, si vous n'avez pas toutes les dates, j'ai prié un ami à moi, Saint-Ange, de me les procurer. C'est un vieil ami d'Harel qui va même me faire une biographie, qui sera très bien._)

Je revis donc le Consul le lendemain de son arrivée aux Tuileries, dans un appartement que je vois toujours: les petites fenêtres au-dessus des grands appartements. Salon, chambre à coucher dans laquelle il y avait une espèce de petit boudoir. Mes chères petites fenêtres, que je vous regarde souvent! Je les aimais tant que j'allais toujours prendre mes bains aux bains Vigier, parce que, de ma baignoire, je voyais mes chères petites fenêtres. J'étais d'un sentimental!

--Voyez, Clémentine, regardez bien ces petites fenêtres avec leurs persiennes. C'est là mon appartement, c'est là que l'on m'aime et que j'aime. Je suis amoureuse de mon bon et beau Consul. Je tremble toujours que cela finisse. Je suis trop peu de chose, je le sens bien; c'est ce qui me désespère! Tenez, je suis assez ridicule pour désirer être une grande dame.

Pour gagner le joli petit appartement, il fallait monter horriblement, passer par des couloirs assez noirs.

--Ah! Constant, que c'est haut! Je n'en puis plus.

--Chut! pas de bruit.

--Pourquoi, chut? A Saint-Cloud, vous ne disiez pas: «Chut!» C'est ennuyeux, vos: chut! Il y a ici du monde partout.

Nous voilà arrivés. J'entrai par un tout petit cabinet qui donnait dans la chambre à coucher. Le Consul n'était pas encore monté. Je me débarrassais de mon cachemire. J'avais l'habitude de mettre deux paires de souliers, parce qu'à Saint-Cloud, je traversais l'Orangerie. J'allais ôter ces premiers souliers quand je m'aperçus que j'en avais perdu un dans ces affreux escaliers.

--Ah! mon Dieu! Constant, j'ai perdu un soulier. Voyez, courez! Mon nom est dans toutes mes chaussures. Que va dire le Consul? Courez vite.

Pendant qu'il court après ce malheureux soulier, le Consul arrive, bon et tendre comme toujours; mais, moi, j'étais toute troublée.

--Qu'avez-vous, Georgina? Voyons, mon enfant, dites-le-moi?

--Je n'ose pas vous dire ce qui m'arrive, mais c'est désolant. J'ai perdu mon soulier dans un de ces vilains escaliers.

--C'est un fort petit malheur!

--Oui, mais ce n'est pas tout: mon nom est écrit dans toutes mes chaussures. Voyez combien c'est désolant; j'en suis toute tremblante.

--Eh bien, chère Georgina, on lira votre nom, et celui qui trouvera le joli soulier blanc le gardera, le coquin! comme ayant appartenu à une belle personne. Ne te tourmente donc pas, et sois tout heureuse de me revoir.

--Je suis très heureuse de vous retrouver pour moi ce que vous avez toujours été. Mais, je vous en prie, sonnez Constant qui court après cet affreux soulier.

Constant entra avec le soulier.

--Ah! à présent, me voilà tout heureuse et tout à la joie de vous revoir.

Les questions ne manquèrent pas. Il était vraiment enfant, l'empereur! Je lui dis la vérité.