Memoires Inedits De Mademoiselle George Publies D Apres Le Manu

Chapter 9

Chapter 93,770 wordsPublic domain

Le Consul me dit: «A demain, Georgina.» Il me disait: «A demain!» pour sans doute calmer mes inquiétudes; c'était encore une délicatesse de son coeur. Non, jamais ceux qui liront ces détails ne voudront y croire; ils sont réels. Pour bien connaître le grand homme, il fallait le voir dans l'intimité; là, dépouillé de ses immenses pensées, il se plaisait dans les petits détails de la vie simple et humaine; il se reposait de la fatigue, de lui-même.

--Non, pas à demain, si vous le permettez; mais après-demain.

--Oui, ma chère Georgina, comme tu le veux; à après-demain. Aime-moi un peu et dis-moi que tu reviendras avec bonheur.

--Je vous aime de toute mon âme; j'ai peur de trop vous aimer. Vous n'êtes pas fait pour moi, je le sais, et je souffrirai; cela est écrit, vous verrez.

--Va, tu prophétises mal; je serai toujours bon pour toi. Mais nous n'en sommes pas là. Embrasse-moi et sois heureuse.

Me voici entrée dans une existence vivante, douce pour l'instant, mais qui me causera bien des angoisses! Je serai sans cesse dans le doute, peut-être jalouse. Soyez donc jalouse d'un homme, que l'on ne peut voir que quand il consent. Oui, on envie l'honneur--on appelle cela l'honneur--d'être remarquée par le Consul! C'est beau! C'est grand! Mais, au fond, c'est triste. Il vaudrait mieux être aimée de son égal: on peut s'entendre, se disputer à l'aise, et l'on n'a pas devant soi une impériale porte, qui vous défend d'entrer sans l'ordre du maître. Oui, c'est triste, c'est navrant; c'est l'esclavage avec des chaînes dorées.

Sortie à la troisième et définitive entrevue. Rendez-vous le surlendemain. C'est l'esclavage doré.

Me voici dans une ère nouvelle. Reçois mes adieux, jeune fille sans soucis, sans autre passion que celle de la gloire théâtrale: tu rentres femme dans le domicile qui, la veille encore, n'entendait que des éclats de rire enfantins. Tu reviens avec un coeur aimant; prépare-toi donc à tous les tourments de ce sentiment, qu'on appelle amour, et qui, presque toujours, est le tombeau de vos illusions, de tous vos rêves! Je rentrai triste chez moi; je sentais que j'aimais le Consul. Il envoya Constant s'informer de mes nouvelles et me rappeler ma promesse pour le lendemain. Je ne sortis pas de la journée; ma porte fut fermée pour tout le monde, excepté pour mon fidèle Talma, qui ne manqua pas de venir tout courant.

--Eh bien, t'a-t-il parlé de ces affreux applaudissements à ce vers:

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres?

--Il ne m'en a pas dit un mot; mais il vous a trouvé sublime, mon cher Talma. Comme il parle bien, le Consul, sur la tragédie! Que de bons conseils il donne! Il trouve que vous êtes tragique de la tête aux pieds. Moi, je ne m'y connais pas comme lui, mais ce que je puis dire, c'est que, pendant votre récit du premier acte, j'ai des frissons qui parcourent tous mes membres, et que, si le public n'était pas tout entier sous vos accents et qu'il pût détourner ses yeux, il me verrait pâlir et lirait sur mon visage l'impression profonde que vous me produisez.

--C'est un grand éloge que vous me faites là.

--Mon Talma, c'est ce que j'éprouve en vous écoutant. Je ne suis plus sur un théâtre, je vous assure; vous me transportez à Rome.

--Tu dois être heureuse, d'après ce que tu viens de me raconter. On n'a pas pour une femme, pour laquelle on n'éprouve qu'une fantaisie, tous ces soins tendres et délicats, cette patience qu'il a eue. Il te gâte: tu n'en trouveras pas comme lui.

--Je ne le sais que trop; Talma, c'est que je l'aime, voyez-vous, et c'est fort inquiétant.

--Quand le vois-tu?

--Demain. Il désirait me voir aujourd'hui, mais, sur ma prière...

--Que de femmes voudraient être à votre place! Soyez discrète, je vous en prie; qu'il n'y ait pas le moindre reproche à vous faire. Le Consul aime la décence dans tout. On le saura, on le sait peut-être déjà, et je le crois, mais que ce ne soit pas par vous.

Talma avait la vue très basse; je le voyais me regarder.

--Qu'est-ce que tu as à tes oreilles?

--Ah! j'oubliais. Ce sont deux boutons de diamants, que le Consul a mis à mes oreilles il y a déjà deux jours, le lendemain de ma première entrevue. «Tenez, ma chère Georgina, je vous ai tout brisé; il est juste que je remplace tout le dégât que j'ai fait.»

--Mais ils sont superbes, ces boutons.

--Certainement, ils sont magnifiques, mais la manière dont il donne est plus belle encore. Un autre aurait eu le mauvais goût de me les envoyer; mais, lui, c'est autre chose. Comment voulez-vous qu'on ne l'aime pas! Décidément, Talma, j'en suis folle.

--Tu fais bien; je trouve même que c'est très raisonnable. Viens ce soir au théâtre.

--Je n'en ai pas envie.

--Pourquoi?

--C'est que je suis bien pâle.

--Tu n'as jamais de couleurs, coquette. Tu sais bien que la pâleur te va bien. Tu es comme toujours. Viens; nous parlerons de lui. Ah! c'est que je l'aime aussi, moi, vois-tu!

J'allai donc aux Français. Talma n'y était pas encore. Je descendis au théâtre. Nous avions là une petite toilette établie; on y portait son rouge, son blanc, épingles, verre d'eau. Plusieurs sièges de repos étaient à l'entour et là les femmes se passaient toutes en revue et ne s'épargnaient guère. Quand l'une quittait sa place pour entrer en scène, une autre la remplaçait vite. Mars jouait ce jour-là dans _le Philosophe sans le savoir_. C'était bien la figure la plus ravissante que l'on pût voir; elle avait l'air d'avoir quinze ans sous sa petite robe blanche et son tablier vert. Elle était admirable dans Victorine d'un bout à l'autre, d'une ingénuité et d'un dramatique qui feraient pâlir tous les drames actuels. Ses succès étaient à la hauteur de son talent. Aussi ses charmantes camarades étaient à la piste et lui cherchaient un défaut; ne pouvant la critiquer sur son talent, elles osaient déjà parler de son âge.

--Ah çà! disait Bourgoin, elle ne laissera pas son petit tablier vert? Je ne pourrai jamais parvenir avec elle. Vous verrez qu'elle jouera les petites filles jusqu'à soixante ans. Moi, je serai aux Incurables.

Mlle Contat, la spirituelle et grande dame Contat, qui ne dédaignait pas de jouer la tante et qui faisait de ce petit rôle un rôle complet, étourdissant de comique, écoutait Bourgoin. Elle avait l'esprit très méchant, cette bonne Mlle Contat. Elle n'aimait pas très tendrement Mlle Mars, mais elle était trop parfaite comédienne pour ne pas lui rendre justice.

--Vous feriez bien, ma petite, de passer dans la salle pour bien étudier et prendre une leçon qui pourrait vous être utile peut-être. Tâchez d'imiter Mars; d'imiter, dis-je, car jamais vous ne pourrez la remplacer. Vous vous mettrez à sa place: voilà ce que vous pourrez avec désavantage. Ses manières décentes et distinguées sont à elle; on ne peut les lui enlever. Appréciez ses rôles: cela vous est permis; mais, ma petite, les jouer! Ah! renoncez à cette folie. Ni vous ni d'autres ne remplacerez jamais Mars dans les ingénuités.

Mlle Contat entrait en scène après ce petit dialogue.

--Tiens, cette grosse, est-elle malhonnête! Toutes ces vieilles-là se soutiennent. Quand j'aurai ton âge, vieille malhonnête, j'aurai autant de talent que toi, va. Si sa Mars voulait jouer son emploi, elle ne la trouverait, pas si étonnante, cette vieille cabotine! Elle est joliment rouée, celle-là; on lui a tant répété qu'elle avait de grandes manières qu'elle se croit Mme de Pompadour. Je m'en vais, car j'aurais une scène:

Achille, noble fils de vingt rois. Viens avec ta mère!

(_Tout ceci, bonne, est bête et sans doute de mauvais goût; mais j'ai entendu tout cela. Faites-en ce que vous voudrez. D'ailleurs, c'est le 2 janvier; je suis de très mauvaise humeur._)

--Tout le monde riait.

--Pourquoi ne lui as-tu pas répondu? disait la mère Thénard[40]. Tu as caponné. Il fallait lui dire son fait.

[40] Thénard mère (Marie-Magdelaine-Claudine Chevalier-Perrin, dite Mme).--Née à Voiron, en Dauphiné, le 11 décembre 1757.--Débute le 1er octobre 1777.--Nouveau début le 26 mai 1781.--Reçue le 1er juin suivant.--Réunion générale du 30 mai 1799.--Retirée le 1er avril 1819.--Morte à Paris le 20 décembre 1849. (Georges MONVAL, etc.)

--Oui, mais on m'aurait mise à l'amende.

--D'accord, mais tu te serais soulagée.

--On m'aurait fait payer cent francs; merci, c'est trop cher. Va, je la rattraperai sans amende. Eh! tiens, cette George, qui est nouvelle ici, elle ne dit rien. Vous avez donc peur de cette grosse, vous, George?

--Moi? point du tout. Mais j'aime et j'admire Mlle Mars; je n'avais donc pas à vous donner raison. Je me suis tue; c'est ce que j'avais de mieux à faire. Puis, je n'aime pas les discussions.

--Allons, en voilà une qui devient déjà politique. Cette pauvre Bourgoin avait tort de m'appeler politique. J'entendais fort imparfaitement ce qui se passait autour de moi; j'étais bien loin de ce petit foyer, où se passaient toutes ces petites tracasseries de coulisses, toutes ces petites envies féminines. J'attendais Talma. Mars, en sortant de scène, vint s'asseoir juste en face de moi.

--Bonsoir, George. Comment vous va?...

--Bien, merci. Et vous?

--Moi, comme cela. Je suis peu en train; je voudrais avoir fini. Ah! mon Dieu! George, les rayons éclatants que jettent vos oreilles me font mal aux yeux.

--Mes oreilles vous font mal? Vous vous moquez!

--Non pas vos oreilles, mais vos boutons de diamants.

--Ah!

Je portai la main à mon oreille; j'avais oublié de les ôter.

Je me troublais; je sentais que les suppositions, les bavardages allaient bon train.

--Otez-les donc, que je les voie de plus près.

--Je ne puis les ôter; vous les voyez assez. Ce n'est pas très curieux, des boutons en diamants.

--Mais c'est qu'ils sont énormes; mais c'est la rançon d'un roi que vous portez à vos oreilles.

--Ni roi, ni rançon. On m'a apporté les diamants, ils m'ont plu, on m'a accordé du temps pour les payer. Voilà tout. Vous en auriez fait autant. Vous aimez les belles choses, quand vous pouvez les avoir. D'ailleurs, tout le monde les aime; les femmes surtout.

--Oui, oui, ma chère George; mais il vous faudra bien du temps pour payer ces énormes boutons.

--Ne vous en inquiétez pas. Je vous jure que je ne vous chargerai pas de payer cette dette, que vous acquitteriez peut-être avec plaisir. Vous êtes si bonne camarade.

(_Bonne Valmore, cette petite scène s'est passée comme je la raconte; je donne, un petit coup de patte à Mars, mais nous lui faisons la part assez belle pour ne pas garder le silence sur cette anecdote._)

Mars a tout deviné. Que faire? Après tout, il faut s'attendre à tous ces bruits; je n'y puis rien: arrive que pourra. Cette position craintive serait intolérable.

--Ah! enfin, Talma, vous voilà. Venez donc. Éloignons-nous vite de tous ces bavardages envieux.

--Qu'as-tu donc? me dit Talma, en me prenant le bras.

--Ce que j'ai! J'ai que votre ingénuité Mars a découvert sous mon chapeau les boutons que j'avais, par oubli, laissés à mes oreilles, et que, pendant une demi-heure, elle m'a placée sur la sellette pour tâcher de savoir d'où pouvait venir ce magnifique cadeau.

--Eh bien! que veux-tu? Tu dois comprendre que le secret est impossible.

--Vous voyez bien, Talma, que j'avais raison de redouter ce bonheur. Car c'est un bonheur de penser que l'on est aimée de cet homme, mais c'est un bonheur qui sera sans cesse troublé. Je ne me fais pas d'illusions, mon bon Talma; c'est une existence tortueuse et perdue. Étant séparée du Consul, rien ne me plaira, personne. C'est le Premier Consul, mais qui, près de moi, n'est plus qu'un homme charmant par sa grâce, par les mille petits riens, qui cherche à vous faire oublier sa puissance pour vous rendre tout à fait heureuse. Comment n'être pas fière et triste en songeant que tout finit? Je rentre chez moi. Ma voiture est là; venez me reconduire. Vous prendrez une tasse de thé, et la voiture vous ramènera chez vous.

--Volontiers.

Ce cher Talma; il était vraiment excellent, puis il pensait bien que je ne laisserais jamais échapper l'occasion de parler de lui.

--Savez-vous que les femmes sont assez méchantes? Vous n'avez pas, vous autres, toutes ces misérables petites envies. Un bijou nouveau les met toutes sur pied. Elles vous dévorent des yeux. Elles scrutent jusqu'au fond de votre coeur pour tâcher de deviner ce qui s'y passe. C'est vraiment un travail, auquel je ne pense pas pouvoir jamais m'assujettir. Et qu'est-ce que cela me fait, à moi, qu'elles aient de belles choses? Tant mieux pour les envieuses. Non, mon cher Talma, je ne pense pas que ce vice me vienne.

--Tu parleras peut-être autrement plus tard, quand tu ne seras plus jeune.

--Non. Quand je ne serai plus jeune, j'aimerai la jeunesse, j'aimerai à reposer mes yeux sur de belles personnes. Elles passeront comme moi, ces jeunes filles, si fraîches, si roses; elles se résigneront comme moi à devenir vieilles et même laides. Elles entendront des gens qui leur diront: «Ah! vous avez été bien belles.» _Vous avez été_ est affreux. On devrait rayer ce compliment malhonnête. A l'heure où nous sommes, j'entends souvent ce compliment, et, comme la beauté est assez rare, je réponds: «Vous êtes heureuse, vous, ma chère; vous n'avez jamais eu cela à regretter. C'est une consolation.»

Le lendemain, je vis le Consul qui me reçut avec même empressement, avec même bonté. Il se plaisait à me faire raconter tout ce qu'on me disait, tous les petits cancans de coulisses.

--Voyons, Georgina, dis-moi tout.

--Eh bien, hier, j'ai été très tourmentée par Mlle Mars. J'avais vos boutons à mes oreilles, et la curiosité, les questions n'ont point manqué. Je crains qu'on ne se doute d'où ils viennent et je vous assure pourtant que je suis bien discrète.

--Que veux-tu? Laisse-les dire, laisse-les supposer; je ne t'en ferai pas de reproches! Sois toujours bonne, chère Georgina; c'est la plus belle qualité que puisse avoir une femme.

On a fait à l'empereur une réputation de brusquerie. Calomnie jointe à tant d'autres, à tant de mensonges, qui faisaient hausser les épaules; aussi, en lisant ces souvenirs, que de gens diront: «Bah! tout ceci n'est pas croyable, elle brode.» Croyez ou ne croyez pas, chers lecteurs; à vous permis. J'écris la _vérité_, la plus vraie. Je ne l'embellis point et n'invente point. Je raconte ce que l'empereur était, pour moi du moins, doux, gai et même enfant. Les heures près de lui passaient sans les compter, le jour venait nous étonner. Je m'éloignais et désirais revenir. Mon retour ne tardait guère. Les jours me paraissaient longs et mortels. Tout le monde savait ce que je désirais tant cacher. Je recevais des gens qui venaient se recommander à moi.

--Je ne puis faire ce que vous désirez; je ne connais aucun ministre, moi, je n'ai aucune influence.

--Si vous vouliez voir le ministre de l'intérieur, vous obtiendriez ce que je sollicite. Je serais reconnaissant.

--Comment l'entendez-vous?

--En vous offrant ce que vous pourriez désirer.

--Je ne veux rien. Tenez, cette proposition me déplaît, elle me décide à voir le ministre. Je tâcherai d'obtenir ce que vous demandez, et vous verrez si je vends les services que je serais heureuse de rendre. Nous autres artistes, nous n'avons pas, grâce à Dieu, l'âme vénale.

Je fus reçue du ministre qui me promit d'examiner la demande que je lui présentais.

--Tenez, voici une carte qui vous permettra de vous présenter sans demande d'audience.

Je sortis ravie d'une si gracieuse réception. Me reçoit-on si bien pour moi ou sur les bruits qui courent? N'importe. Profitons-en pour faire un peu de bien, s'il est possible. Quand on a été pauvre, il ne faut pas l'oublier et ne pas repousser ceux que l'on peut soulager. Il y a tant de gens qui font des fortunes fabuleuses et qui oublient leur origine, parce qu'ils ont un luxe risible, oui, vraiment risible; malgré leurs livrées, on reconnaît vite leur transformation. Vous avez beau vous pavaner dans vos équipages, qui veulent rivaliser avec ceux de la cour, on vous reconnaît toujours. Vous êtes déguisés, voilà tout. Vous êtes sottement orgueilleux; l'argent vous trouble, pauvres gens; mais l'argent ne vous donnera pas la distinction après laquelle vous courez. N'ayez donc pas cette stupide prétention. Vous êtes des hommes intelligents, des hommes d'argent; restez des hommes d'argent. Conservez-le bien; s'il venait à vous manquer, vous connaîtriez votre vrai mérite.

Si les bruits prenaient de jour en jour plus de consistance, c'était, il faut bien le dire, un peu la faute du Consul. On savait bien que le spectacle préféré du Consul, c'était la tragédie; ce genre sévère lui plaisait infiniment. Il n'aurait pas fait mettre de côté les chefs-d'oeuvre, que l'on dédaigne peut-être un peu trop maintenant. Hélas! on a raison; qui les jouerait? Mais il y venait sans doute trop souvent, ce qui donnait prise à tous ces bruits. Les grands hommes ont des faiblesses aussi, et l'on ne veut pas qu'ils en aient. On en veut et l'on en voudra toujours à ceux qui gouvernent. Le monde est et sera toujours fait ainsi. C'est absolument comme les comédiens, qui sont sans cesse les ennemis de leur directeur. Le pouvoir est chose difficile et rude à mener. Un jour, le Consul me dit:

--Georgina, si tu le veux bien, Constant ira te chercher à neuf heures du matin; puis nous irons ensemble au Butard, un rendez-vous de chasse à peu de distance de Saint-Cloud.

--C'est de bien bonne heure!

--Paresseuse! Tu te lèveras un peu plus tôt; cela te fera du bien. Puis, enfin, je veux te voir au beau soleil.

--Oui, au commencement d'octobre, le soleil se montre peu.

--Il se montrera ce jour-là.

--C'est bien, je viendrai, puisque vous me promettez le soleil.

Pendant les quinze premiers jours, il a satisfait à ma scrupuleuse délicatesse, et j'ose dire à ma pudeur, en réparant le désordre des nuits, en ayant l'air de refaire le lit. Il faisait ma toilette, me chaussait, et même, comme j'avais des jarretières à boucles, ce qui l'impatientait, il me fit faire des jarretières fermées que l'on passe par le pied.

(_Je vous donne crûment ces détails, parce que vous m'avez dit de tout mettre sur le papier, bien bonne madame Valmore. J'obéis. Comment pourrez-vous vous en tirer? Vous seule êtes capable de faire passer des détails aussi épineux. Par exemple, pouvez-vous dire que le sommeil de l'empereur était aussi calme que celui d'un enfant; sa respiration douce; que son réveil était charmant et avait le sourire sur les lèvres; qu'il reposait sa noble et belle tête sur mon sein et dormait presque toujours ainsi, et que, toute jeune que j'étais, je faisais des réflexions presque philosophiques, en voyant ainsi cet homme, qui commandait au monde, s'abandonner tout entier dans les bras d'une jeune fille? Oh! il savait bien que je me serais fait tuer pour lui._

_Tous ces détails pour vous, mon cher Valmore; je serais confuse si votre cher fils les lisait. L'amour de l'empereur était doux. Jamais de dévergondage dans les moments les plus intimes. Jamais de paroles obscènes. Des mots charmants «M'aimes-tu, ma Georgina? Es-tu heureuse d'être dans mes bras? Moi, je vais dormir aussi.» Tout cela est vrai, mais comment le dire? Vous avez le secret de faire comprendre délicatement; moi, je ne suis qu'une brute, plus, fortement encore quand je suis dominée par l'absence d'argent, ce qui m'arrive bien souvent, et surtout en ce moment où je rage contre ceux qui en ont et qui le gardent._)

On vint donc à neuf heures du matin me chercher. Il faisait beau, mais froid. Je passai une douillette--à cette époque, c'étaient les douillettes--en soie blanche et ouatée, des souliers en satin noir: les bottines étaient inconnues; on avait tort; c'est joli et très commode; puis je jette sur ma tête un voile d'Angleterre. Étais-je assez étourdie de m'en aller, au mois d'octobre, la tête nue?

--Mais, mademoiselle, me dit Clémentine, mettez donc un chapeau. En voici un qui vous va si bien.

--Vous trouvez? Moi, je trouve que j'ai l'air d'une marquise endimanchée. Je n'en veux pas. D'ailleurs, le Consul veut me voir au soleil. Eh bien! il me verra; je ne lui déguiserai rien de mon visage.

Nous voilà arrivés à Saint-Cloud; on fait arrêter la voiture derrière le mur qui donne sur Sèvres. Constant descend et revient plus d'un quart d'heure après me dire:

--Je me suis trompé; le Consul est furieux contre moi et m'a dit: «Imbécile, j'attends depuis une heure.» Le Consul avait un fusil, qui laissait croire qu'il chassait. «Allez m'attendre au Butard. Je rentre me changer et j'arriverai aussitôt que vous. Seulement, je ne ferai pas la route avec elle, grosse bête que tu es.» (Ceci m'a été raconté mot pour mot par Constant.)

J'arrive donc effectivement la première. J'entre dans un pavillon situé au milieu du jardin ou plutôt du petit bois. Je trouve un bon feu d'abord, puis un déjeuner servi. Le Consul arrive dix minutes après, à cheval et suivi de quatre aides de camp: le général Caulaincourt, Junot, Bessières et Lauriston, qui m'a bien souvent parlé de cette matinée.

(_C'est à vous, mon bon Valmore, de savoir si Lauriston y était à cette époque._) Lauriston m'aurait donc menti? Mais je ne le pense pas. Pour Junot et Caulaincourt, c'est certain; Bessières aussi. Mais je n'en suis pas aussi sûre.

Le Consul entra seul et me dit:

--Eh bien! comprends-tu la lourde bêtise de Constant qui se trompe sur l'endroit que je lui ai indiqué et qui me fait attendre une heure le fusil au bras! Ce crétin est cause que je n'ai pas fait la route avec toi.

--Oh! ne le grondez pas, je vous en prie; il est si confus et malheureux, ce pauvre Constant! Pardonnez-lui. Chauffez-vous. Vous devez être fatigué?

--Pas du tout. Nous sommes venus au grand galop.

--Prenez quelque chose.

Il sonne Constant qui entre la tête baissée et le visage très rouge.

--Du café. Et toi, Georgina? prends donc quelque chose?

--Un peu de café aussi, je vous prie.

--Voilà tout?

--Oui, voilà tout.

--Enfin, je te vois au grand jour. Il ne t'est pas défavorable.

--Vous êtes trop bon de le trouver, mais je me trouve horriblement laide.

--Allons, allons, ne fais pas de la fausse modestie. Tu sais bien le contraire. Ah! ma chère, c'est qu'il y a beaucoup de femmes qui vous trompent aux grandes lumières! Puis, vous autres, au théâtre, avec votre rouge, on est presque masquée. Mais, quand on se lève à neuf heures et que l'on fait trois lieues de campagne c'est une épreuve, et tu l'as soutenue victorieusement. Tu es comme je désirais te voir.

--Vous me voyez alors avec des yeux indulgents. J'en suis reconnaissante et vous en remercie encore.

--Viens faire une petite promenade dans le bois.