Memoires Inedits De Mademoiselle George Publies D Apres Le Manu

Chapter 19

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A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de _Lucrèce Borgia_ a obtenu un succès qui n'est point encore près de se ralentir. Quelle fermeté de lignes! quel caractère et quel port de style! comme l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une oeuvre, à notre avis, d'une perfection classique: jamais la prose théâtrale n'a atteint cette vigueur et ce relief. _Marie Tudor_, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi. Jamais Mlle George n'a été plus familièrement terrible et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété si suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations.

PORTE-SAINT-MARTIN--_Le Manoir de Montlouvier_, drame de M. Rosier. Mlle George.

18 février 1839.

Voici un franc succès. Avec Mlle George, la fortune de la Porte-Saint-Martin est revenue. Sa rentrée a été triomphale. Nous en sommes charmé: car Mlle George est la dernière tragédienne, la dernière fille de la Melpomène antique qui soit encore debout dans la force et dans la beauté, comme un marbre impérissable sur les ruines de l'art classique. La pièce de M. Rosier, très adroitement arrangée, coupée avec beaucoup d'art, menée vivement, est de beaucoup supérieure à celles que l'on joue habituellement au boulevard.

La donnée de cette pièce est dramatique et a fourni à Mlle George et à Mlle Théodorine de fréquentes occasions de faire voir les belles qualités qu'elles possèdent.

Après la chute du rideau, on a rappelé Mlle George. Elle était fort belle, et fort richement costumée, avec le grand goût et la fourrure royale qui lui sont ordinaires.

14 février 1843.

On a repris à l'Odéon _Lucrèce Borgia_. Ce drame gigantesque, peut-être plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé. Mlle George s'y est montrée sublime comme à son ordinaire.

20 juin 1843.

... Nous avons dit que la _Chambre ardente_ (drame de MM. Mélesville et Bayard), oubliée depuis dix ans, ne méritait pas d'être ressuscitée. Nous devons ajouter, pour être juste, que les spectateurs de la Gaîté se sont montrés d'un avis contraire. Ils ont bruyamment applaudi la pièce, et surtout Mlle George, qui, dans le rôle de la Brinvilliers, a déployé toutes les ressources de son admirable talent. Au quatrième acte, son jeu pathétique a électrisé la salle entière, et, au cinquième, il est tombé des loges une telle averse de bouquets que le bûcher de la Brinvilliers n'était plus qu'un monceau de fleurs...

ODÉON.--_Jane Grey_, d'Alexandre Soumet.

9 avril 1844.

Le rôle de Marie Tudor revenait de droit à Mlle George, qui en avait déjà fait une si admirable création dans l'un des plus beaux drames de Victor Hugo. Dire qu'elle s'est souvenue d'elle-même, c'est dire qu'elle a été tour à tour imposante et terrible, passionnée et pathétique, et qu'elle a soulevé par toute la salle des bravos enthousiastes.

ITALIENS.--Représentation de retraite de Mlle George.

21 mai 1849.

Jamais carrière dramatique ne fut mieux remplie que celle de Mlle George: douée d'une beauté qui semble appartenir à une race disparue et avoir transporté la durée du marbre dans une chose ordinairement si fragile et si fugitive, que sa comparaison naturelle est une fleur, Mlle George a rendu des services égaux aux deux écoles; personne n'a mieux joué le drame; les classiques et les romantiques la réclament exclusivement. «Quelle Clytemnestre!» s'écrient les uns.--Quelle Lucrèce Borgia!» s'écrient les autres. Racine et Hugo l'avouent pour prêtresse et lui confient leurs plus grands rôles.

Par la pureté sculpturale de ses lignes, par cette majesté naturelle qui l'a sacrée reine de théâtre à l'âge des ingénues, par cet imposant aspect dont la Melpomène de Vellétri donne l'idée, elle était la réalisation la plus complète du rêve de la Muse tragique, comme par sa voix sonore et profonde, son air impérieux, son geste naturel et fier, son regard plein de noires menaces ou de séductions enivrantes, par quelque chose de violent et de hardi, de familièrement hautain et de simplement terrible, elle eût paru à Shakespeare l'héroïne formée exprès pour ses vastes drames.

De longtemps on ne verra une pareille Agrippine, une semblable Clytemnestre; ni Lucrèce Borgia, ni Marie Tudor ne trouveront une interprète de cette force. Le souvenir de Mlle George se mêlera toujours à ces deux formidables rôles, où elle a vraiment collaboré avec le poète, et ceux qui n'auront pas vu les deux pièces jouées par la grande actrice n'en comprendront pas aussi bien l'effet irrésistible, immense.

. . . . . . Revenons à cette curieuse et triomphale représentation où s'est produit un phénomène bien rare: celui d'un soleil levant et d'un soleil couchant vis-à-vis l'un de l'autre, c'est-à-dire Mlle Rachel et Mlle George, la fleur qui grandit, la splendeur qui va s'envelopper d'ombres, l'espérance et le souvenir, hier et demain, bonjour et bonsoir. C'était une belle lutte que celle de ces deux femmes: toutes deux la gloire du théâtre; l'une que nos pères ont admirée, l'autre qu'admireront nos fils. C'était un intéressant spectacle que cette bataille tragique à grands coups d'alexandrins, où personne n'a été vaincu.

Des intermèdes de chant et de danse, un air par Mme Pauline Viardot-Garcia, ajoutaient encore à l'attraction puissante de ces deux noms: Rachel et George, Rachel, qui joue pour la dernière fois avant de partir en congé; George, qui ne jouera plus.

AUGUSTE VACQUERIE

_Profils et Grimaces._--4e édition. 1 vol. in-8º. Paris, Pagnerre, 1864, pages 270 et suivantes.

LES DESSOUS DE LA TRAGÉDIE

Il s'est passé hier un fait singulier. Mlle George et Mlle Rachel ont été sifflées toutes deux.

C'était la représentation de retraite de Mlle George. Mardi, on enterrait Mme Dorval; dans la même semaine, Mlle George se retire: autre mort. La retraite est la première tombe des comédiennes. Lorsqu'elles ne sont plus là, tous les soirs, sous le regard de la foule qu'elles passionnent, émues, applaudies, illuminées par la rampe et par la poésie, mêlant à leur âme accrue le génie et le peuple, elles ne sont plus qu'une ombre d'elles-mêmes, elles n'existent plus, elles s'évanouissent. Leur monde réel, c'est le monde du rêve, c'est l'idéale région où passent les immortels fantômes des poètes, c'est là qu'elles respirent à pleins poumons. Le néant commence pour elles à la réalité, à la rue, au ménage, aux arbres, aux sources; leur nuit, au soleil. La vie est leur mort.

Mlle Rachel n'était pas venue à l'enterrement de Mme Dorval. Elle n'avait pas daigné reconduire cette bohémienne, cette échevelée, cette inspirée, cette insolente. Mais Mlle George, elle, avant de jouer le drame, a joué la tragédie. Athalie a obtenu la grâce de Marie Tudor.

Elles allaient donc se trouver en présence pour la première et la dernière fois, les deux seules tragédiennes qui restent--le couchant et le midi, la tragédie tout entière, passé et présent; il y manquait l'avenir, mais la tragédie n'en a pas.

Tout ce qu'elle a, elle le donnait. Mlle George, Mlle Rachel et Racine! car la fête n'eût pas été complète avec Corneille. La conjonction des deux étoiles tragiques avait lieu dans Iphigénie. On voyait les vieux de l'orchestre du Théâtre-Français s'attendrir dans les rues devant l'affiche, et, s'essuyant une larme avec leur mouchoir, se charbonner les yeux de tabac.

Ce jour prodigieux est arrivé. Le théâtre ne s'est pas abîmé dans un tremblement de terre. Les portes se sont ouvertes. Le rideau s'est levé.

Mlle Rachel, qui jouait Ériphyle, a paru la première, et a été honorablement applaudie à son entrée. Elle a dit avec beaucoup de justesse le récit de la prise de Lesbos, sa haine d'Achille avant de l'avoir vu et la fonte de sa colère au premier regard de ce «héros aimable». Çà et là, des battements de mains.

Quand Mlle George est entrée, le vacarme a été tout autre. Une triple salve a fait trembler la salle; puis, pendant toute la scène, les transports ont continué, et tous les vers ont été ponctués de bravos.

Les amis de Mlle Rachel ont été piqués de cette inégalité dans la distribution des applaudissements. Ils se sont dit que Mlle George était en quelque sorte chez elle; que, la représentation étant à son bénéfice, le public devait être principalement composé de ses amis et qu'un accueil si modéré fait à l'étrangère, en face du triomphe décerné à la maîtresse de la maison, surtout lorsque l'étrangère venait pour lui rendre service, offensait tout ensemble l'hospitalité et la reconnaissance.

L'exaspération les a pris, si bien qu'au troisième acte, quand Mlle George a reparu, un violent coup de sifflet s'est fait entendre.

Tumulte, cris de fureur, tempête d'acclamations, grêles de bouquets. Un ami habile n'aurait pas mieux imaginé pour faire une ovation à Mlle George.

Si ce maladroit sifflet n'avait produit qu'une multiplication de succès pour la regrettable actrice à qui l'on disait adieu, à merveille; malheureusement, la réplique a été plus loin. Le parti de Mlle George a usé de représailles à la seconde entrée de Mlle Rachel, et Ériphyle a reçu en plein coeur un coup de sifflet non moins aigu que celui de Clytemnestre.

Quelques applaudissements ont protesté, mais la tribu de Mlle Rachel n'était pas en nombre; de sorte que Mlle Rachel a perdu un peu de contenance, et n'a plus joué la fin du rôle comme le commencement. Tandis que Mlle George, escortée par la sympathie générale, s'épanouissait de plus en plus dans l'ampleur de sa beauté et de son talent, Mlle Rachel, abandonnée, irritée, seule, se rétrécissait et disparaissait. Et ainsi s'est réalisé le mot que disait Mlle Rachel elle-même, lorsque Victor Hugo donna les _Burgraves_ au Théâtre-Français, et qu'il fut question un moment d'engager Mlle George pour jouer Guanhumara. Mlle Rachel s'opposa à l'engagement et dit à cette occasion cette parole intelligente: «Le jour où Mlle George sera au Théâtre-Français, je ne serai plus qu'une statuette.»

Les vieux de la tragédie pleuraient sous leurs besicles. Moi, j'étais assez content.

Tout finit, même les tragédies. Le rideau baissé, on a rappelé les deux actrices; Mlle Rachel a refusé de reparaître.

Puis, Mme Viardot a prêté à des airs espagnols pleins d'originalité sa voix si puissante et si souple; puis, Mlle Plunkett a écrit du bout de ses pieds un ravissant petit poème; puis, on a attendu _le Moineau de Lesbie_, qui terminait l'affiche. Mais, au lieu de la maîtresse de Catulle, un monsieur noir s'est présenté, s'est avancé jusqu'à la rampe, et, après les trois saluts d'usage, a annoncé que Mlle Rachel se trouvait trop fatiguée pour jouer.

Mlle Rachel a dû être médiocrement flattée de l'effet produit par ce manque de parole de l'affiche. Personne n'a réclamé. Le monsieur noir ayant ajouté que Mme Viardot s'offrait à chanter encore un air pour remplacer _le Moineau de Lesbie_, les bravos ont éclaté comme si l'on gagnait au change, et quelqu'un même a dit: «On ne nous devait qu'un moineau, et l'on nous donne un rossignol.»

Et voilà comme il faut que la comédie soit toujours quelque part! La tragédie lui dit: «Va-t'en!» mais la comédie ne s'en va pas. Chassée de la scène, elle vient dans la salle, et le parterre complète l'auteur. Il y a la pièce, mais il y a la représentation; il y a l'héroïne, mais il y a l'actrice. O Clytemnestre au profil terrible! O Ériphyle sinistre! O cabotines!

Mai 1849.

ARSÈNE HOUSSAYE

_Les Confessions d'un demi-siècle_ (1830-1899). Tome VI, page 29.--Paris, Dentu, éditeur.

Pendant toute une période, la beauté fut de rigueur au Théâtre-Français. Toutes les comédiennes de talent devaient être belles. C'était mon programme. On se rappelle encore ce décaméron radieux qui succéda à deux beautés incomparables: Mlle Mars et Mlle George. Ces deux grandes comédiennes, dignes de l'histoire, ne sont pas oubliées. On peut dire qu'on revit plus ou moins dans la postérité selon la place conquise dans la mémoire de ses contemporains; on a beau dire que l'avenir n'accepte pas toujours les enthousiasmes du passé, il en tient toujours compte.

On avait donné à Mlle George une dernière représentation de retraite. Elle voulait remonter sur la scène; je l'ai suppliée de rester dans la coulisse. Elle m'a dit avec un amer sourire. «Ah! si j'avais dix ans de moins, vous ne me chanteriez pas cette chanson-là, car je vous donnerais une de ces heures dont un homme se souvient toujours.»

Or, elle avait quatre-vingts ans!

Bien heureuse celle qui meurt sous le ciel du théâtre. Dès que les actrices ne sont plus dans le riant cortège, dès que les amours s'en vont, la fortune rebrousse chemin.

Mlle Guimard, qui avait refusé la main d'un prince dans le beau temps où elle avait dans son hôtel une salle de spectacle et un jardin d'hiver, fut heureuse à la fin d'épouser un professeur de grâces, c'est-à-dire un maître de danse. Sophie Arnould après avoir traversé toutes les splendeurs d'un luxe sans exemple, alla, sans se plaindre, demander un asile et du pain à son perruquier. Mlle Clairon, qui avait vécu comme une reine et comme une sultane, se trouvait, à soixante-cinq ans, réduite à raccommoder ses robes en lambeaux, elle qui n'avait jamais daigné tenir une aiguille! Insolente dans la fortune, elle eut assez de coeur pour être fière dans la pauvreté. Quand un ancien ami allait la voir, elle parlait encore de ses hautes relations, et au lieu de dire: «Je suis pauvre,» elle disait: «Je suis philosophe.»

Encore, si cette représentation avait été la vraie représentation de retraite pour Mlle George, c'est-à-dire l'autre retraite dans l'autre monde!

Elle se devait à elle-même, au souvenir de sa beauté, à sa renommée éclatante, de ne plus montrer ses ruines dans les théâtres: cela porte malheur d'appeler les oiseaux nocturnes.

JULES JANIN

_Les Reines du monde_, par nos premiers écrivains. Ouvrage publié sous la direction d'Armengaud. 1 vol. in-4º, Ch. Lahure et Cie, 1862. _Mlle George_, pages 1 et suivantes.

_Jules Janin a été l'amant de George; il lui a consacré de belles pages. Nous détachons de ces pages les extraits suivants_:

«Pour elle, Alexandre Dumas écrivit cette histoire d'horreur et de ténèbres intitulée _la Tour de Nesle_, un des épouvantements de ce siècle. Ah! qu'elle y fut terrible et désespérée! Avec quelle ardeur elle se précipita dans cette mêlée ardente, et dans les crimes et dans toutes ces histoires abominables où le hasard est un dieu, où l'impossible est une force! Et, chose étrange! elle a trouvé le geste et l'accent de toutes ces oeuvres si contraires à tout ce qui avait été l'objet de son culte et de ses études. Fille de la tradition par les oeuvres anciennes, elle eut, à son tour, la tradition vivante du nouveau drame, et, par son exemple et par les souvenirs qu'elle a laissés, elle enseigne encore aujourd'hui le chemin qui conduit aux domaines romantiques. Elle a laissé sa trace autant que Bocage au milieu des sanglantes ténèbres et des histoires du moyen âge!--Avant de s'appeler Marguerite de Bourgogne, elle avait représenté, dans toutes les phases si variées et si diverses de sa vie abandonnée à tous les hasards, la reine Christine de Suède, encore un drame étrange et nouveau d'Alexandre Dumas, jeune homme enivré de toutes les fièvres du style et de l'innovation.

«Dans cette Christine, à vingt ans, à soixante, et passant par toutes les phases de l'autorité, de l'abdication, du meurtre et de la vengeance, de la jeunesse et de l'amour, Mlle George déploya des ressources infinies: elle avait le sourire et la fureur, elle était reine, elle était femme, elle était le châtiment, elle était le règne et l'abdication. Ces drames nouveaux d'un art qui ne savait pas s'arrêter, et qui ne demandaient pas moins de quatre ou cinq heures d'un zèle infini, trouvèrent Mlle George au niveau d'un si pénible et douloureux labeur. Rien ne pouvait lasser son courage! Elle était toujours prête, et d'un pas infatigable elle traversait ces émeutes, ces passions, ces douleurs, ces désespoirs, ces grandes batailles qui tenaient son peuple attentif.

«Certes, le temps n'était plus des rôles d'un instant, des tragédies où deux ou trois scènes suffisaient à la popularité du comédien. Rodogune, Athalie et Clytemnestre, à elles trois, ne représentaient pas la peine et le labeur de la seule Marie Tudor.

«Par ce rôle implacable de Marie Tudor, Mlle George s'empara, triomphante, du génie et de la volonté de M. Victor Hugo, maître absolu des esprits et des âmes. M. Victor Hugo avait donné le rôle de doña Sol et la Thisbé à Mlle Mars. M. Victor Hugo avait fait pour Mme Dorval le rôle de la Catarina. Il écrivit pour Mlle George ces crimes, ces pitiés, ces douleurs. _Marie Tudor_ et _Lucrèce Borgia_! deux mémoires impérissables! Était-elle assez terrible sous les traits de la sanglante Marie! Était-elle assez pardonnable à l'heure où Lucrèce Borgia se rappelle qu'elle est mère! C'était bien la femme «habile à passionner la foule par le grand et par le vrai», telle que le poète l'avait rêvée...

* * * * *

«L'éloge est superbe et surtout partant d'une telle bouche. «Ah! tu le prends ainsi. Ah! ton amant! Que m'importe ton amant? Est-ce que toutes les filles de l'Angleterre vont vous demander compte de leurs amants à cette heure? Pardieu! je sauve le mien comme je peux et aux dépens de tout ce qui se trouve là!» Ainsi parlant elle était féroce et touchante à la fois.

«Même admiration du poète et même reconnaissance aussi, pour Lucrèce Borgia. Lui seul, M. Victor Hugo, il était le juge absolu de la façon dont s'accomplissaient ses grands rêves, et le lendemain de ces grandes batailles, mieux que la critique elle-même, il se rendait compte de l'effet produit par ses comédiens...

. . . . . . «Elle fut admirable aussi, mais la pièce était difficile à faire vivre, dans cette _Maréchale d'Ancre_, que M. Alfred de Vigny avait trouvée en ses jours de colère. En même temps, elle acceptait, vaillante, avec joie, avec orgueil, tous les drames de la nouvelle école; elle était un jour la Brinvilliers, elle était le lendemain la reine Caroline d'Angleterre; ou bien, si parfois elle s'arrêtait dans ces sentiers de ronces et de lauriers poétiques, la voilà qui redevenait lady Macbeth, Agrippine, Athalie et Rodogune. Elle a joué la Clytemnestre et l'Agrippine de Soumet, elle n'a pas dédaigné les drames de M. Arnault. C'était un talent souple, abondant, une imagination féconde, et tant de vaillance unie à tant d'invention; jamais lasse et toujours prête! Un soir, elle défia, en son propre champ clos, Mlle Rachel, dans tout l'éclat de la vie, à l'apogée ardente de son talent. Elle jouait Clytemnestre, Mlle Rachel Ériphyle. Après les premières courtoisies, quand ces deux rivales d'un instant, Mlle Rachel à son apogée et Mlle George à son déclin, se furent bien étudiées l'une et l'autre, on les vit, par un accord tacite, réunir, chacune de son côté, toutes ses forces, et lutter franchement à qui l'emporterait dans l'admiration de cet auditoire attentif. On vit alors l'élève de Mlle Raucourt, rappelant à soi toute sa beauté superbe, et, de ce grand geste et de sa voix souveraine, écraser la frêle Ériphyle, et celle-ci se débattre en vain contre cette force et cette puissance irrésistibles. Grande lutte, et mémorable entre toutes! Mais la Clytemnestre arrivait au bout de son sentier; sa tâche était accomplie; elle disait comme le vieux lutteur de Virgile: «Voici mon ceste et mon disque; et toutes les armes de mes luttes passées!»

«Certes disparaître après ce grand triomphe, après avoir forcé sa jeune et malheureuse rivale de l'applaudir publiquement, voilà un cinquième acte inattendu, inespéré dans cette tâche illustre qui comprend plus d'un demi-siècle de combats, de succès et de labeurs.

«J. JANIN.»

CATALOGUE

_Des Livres, Autographes Gravures, Dessins, Meubles et Curiosités provenant de_ Mlle GEORGE, _tragédienne, et de feu_ M. TOM HAREL, _ancien directeur de théâtre, et dont la vente aura lieu, hôtel Drouot, salle nº 8, le samedi 31 janvier 1903, à deux heures précises de l'après-midi._

_Samedi 31 janvier 1903._

Livres, Autographes, Estampes, nos 1 à 118. Curiosités, Bronzes, Porcelaines, Meubles, Gravures. Livres en lots.

CONDITIONS DE LA VENTE

La vente se fait au comptant.

Les acquéreurs payeront 10 pour 100 en sus du prix d'adjudication.

Les livres vendus devront être collationnés dans les vingt-quatre heures de l'adjudication. Passé ce délai, ils ne seront repris pour aucune cause.

M. SAPIN se réserve la faculté, dans l'intérêt de la vente, de réunir ou de diviser les numéros du catalogue. Il remplira les commissions qu'on voudra bien lui confier.

DÉSIGNATION

LIVRES ANCIENS ET MODERNES

1. _Almanach des spectacles_, par K. Y. Z., seconde année. Paris, Janet, 1819, in-18, fig. col., cart. de l'édit., dans un étui.

2. BALZAC, _OEuvres complètes_. Paris, Houssiaux, 1853, 20 vol. in-8º, fig., demi-rel.

3. _Biographie universelle, ancienne et moderne._ Paris, Michaud, 1829, 66 vol. in-8º, demi-rel.

4. BIS (H.), _Attila_, tragédie. Paris, 1823, in-8º, front., mar., gauf, et fil., tr. dor.

Première édition. Envoi d'auteur à Mlle George: «D'_Attila_, je vous fais hommage. Que dis-je, offrir?... je vous rends votre ouvrage.»

5. BLANC (Louis), _Histoire de dix ans, 1830-1840_. Paris, 1846, 5 vol. in-8º, figures, dem.-rel.

6. BOSSUET, _Discours sur l'Histoire universelle_. Paris, 1829, 2 vol. in-8º mar. bleu, dent. int., dos ornés, tr. dor.--SACY, _les Saints Évangiles_. Paris, Dubochet, 1837, gr. in-8º, dem.-rel.

7. BRUMOY, _Théâtre des Grecs_. Paris, Cussac, 1785, 13 vol. in-8º, figures, v. é.

8. BYRON (Lord), _OEuvres complètes_. Paris, Ladvocat, 1827, 19 tomes en 10 vol. in-18, figures, dem.-rel.

Gravures sur chine.

9. CERVANTÈS, _Histoire de l'admirable Don Quichotte de la Manche_. Paris, Dupart, 1798, 4 vol. in-8º, figures, v. é.

Gravures avant la lettre.

10. CHATEAUBRIAND, _Atala, René_. Paris, Lefèvre, 1830, in-8º figures, mar. rose, gauf., dos orné.--SAINT-PIERRE (B. de), _Paul et Virginie_. Paris, Furne, 1829, in-12, figures, mar. rose, gauf., dos orné (exempl. sur Chine).

11. CHATEAUBRIAND, _OEuvres complètes_. Paris, Furne, 1837, 25 vol. in-8º, figures, dem.-rel.

12. COLLECTION LEFÈVRE, 7 volumes gr. in-8º, mar. gauf. et dem.-rel.

Boileau, 1835.--Delille, 1834.--Montaigne, 1834.--Massillon, 1833, 2 vol.--B. de Saint-Pierre, 1833, 2 vol.

13. CRÉBILLON, _OEuvres_, figures par Peyron. Paris, Maillard, 1793, 2 vol. in-8º, v. f., dos ornés.--CHÉNIER (M.-J.) _Théâtre_. Paris, 1818, 3 vol. in-8º, v. é. (Manq. le port.)

14. DELAVIGNE (Casimir), _Messéniennes et poésies_. Paris, Ladvocat, 1824, figures sur chine, mar. vert, gauf., dent, int., tr. dor.--DESBORDES-VALMORE (Mme), _les Pleurs_. Paris, 1833, in-8º, frontispice, ch. orn. sur les plats, dent. int., dos orné, tr. dor.

15. DELAVIGNE (C.), _OEuvres_. Paris, Furne, 1835, 5 vol. in-8º, figures, dem.-rel., dos ornés.

16. DIDOT (Firmin), _Poésies et traductions en vers_. Paris, 1822, in-18, mar. rose, gauf., dent, int., tr. dor.

Envoi d'auteur à Mlle George:

Mon vaisseau s'expose à l'orage. Je t'invoque, ô George Weimer! Si Vénus ne calme la mer, Qui peut me sauver du naufrage?

17. DOUCET (Camille), _Comédies en vers_. Paris, 1858, 2 vol. in-8º, mal fil. et orn., dent. int., tr. dor.

Envoi d'auteur à Tom Harel.

18. DULAURE, _Histoire de Paris_. Paris, Furne, 1837, 8 vol. in-8º, dem.-rel.

19. DUMAS (Alex.), _Les Trois mousquetaires.--Vingt ans après_. Paris, Fellens, 1846, 2 vol. gr. in-8º, figures, dem.-rel.--_Monte-Cristo._ Paris, 1846, 2 vol. gr. in-8º, figures. dem.-rel.

Premières éditions illustrées.

20. DUMAS fils (Alex.), _Péchés de jeunesse_. Paris, 1847, in-8º, dem.-rel.

Première édition.

21. DUVAL (A.), _OEuvres complètes_. Paris, Barba, 1822, 9 vol. in-8º, dem.-rel.

22. FÉNELON, _les Aventures de Télémaque_, avec figures dessinées par Cochin et Moreau le jeune. Paris, de l'imprimerie de Monsieur, 1790, 2 vol. in-8º, mar. gauf., dos ornés.

Figures avant la lettre.