Mémoires du sergent Bourgogne

Chapter 8

Chapter 83,962 wordsPublic domain

J'allais m'élancer et courir dessus, mais, dans la crainte qu'il ne m'échappât, je rentrai dans le bois, et, faisant un petit circuit, j'arrivai à quelques pas derrière l'individu, sans qu'il m'ait aperçu. Mais, en cet endroit, comme il y avait beaucoup de broussailles, je fis du bruit en avançant. Il se retourna, mais j'étais déjà à côté de la marmite et, sans lui donner le temps de me parler, je lui adressai la parole: «Camarade, vous avez des pommes de terre, vous allez m'en vendre ou m'en donner, ou j'enlève la marmite!» Un peu surpris de cette résolution, et comme je m'approchais avec mon sabre pour pêcher dedans, il me dit que cela ne lui appartenait pas, et que c'était à un général polonais qui bivaquait pas loin de là et dont il était le domestique; qu'il lui avait ordonné de se cacher où il était pour les faire cuire, afin d'en avoir pour le lendemain.

Comme, sans lui répondre, je me mettais en devoir d'en prendre, non sans lui présenter de l'argent, il me dit qu'elles n'étaient pas encore cuites, et, comme je n'avais pas l'air d'y croire, il en tira une qu'il me présenta pour me la faire palper; je la lui arrachai et, telle qu'elle était, je la dévorai: «Vous voyez, me dit-il, qu'elles ne sont pas mangeables; cachez-vous un instant, ayez de la patience, tâchez surtout que l'on ne vous voie pas jusqu'au moment où elles seront bonnes à manger; alors je vous en donnerai.»

Je fis ce qu'il me dit; je me cachai derrière un petit buisson, mais si près de lui que je ne pouvais le perdre de vue. Au bout de cinq à six minutes, je ne sais s'il me croyait bien loin, il se leva et, regardant à droite et à gauche, il prend la marmite et se sauve avec, mais pas loin, car je l'arrêtai de suite en le menaçant de tout prendre s'il ne voulait pas m'en donner la moitié. Il me répondit encore que c'était à son général: «Seraient-elles pour l'Empereur, qu'il m'en faut, lui dis-je, car je meurs de faim!» Voyant qu'il ne pouvait se débarrasser de moi qu'en me donnant ce que je lui demandais, il m'en donna sept. Je lui donnai quinze francs et je le quittai. Il me rappela et m'en donna deux autres; elles étaient loin d'être bien cuites, mais je n'y pris pas grande attention, j'en mangeai une et je mis les autres dans ma carnassière. Je comptais qu'avec cela, je pouvais vivre trois jours en mangeant, avec un morceau de viande de cheval, deux par jour.

Tout en marchant et en pensant à mes pommes de terre, je me trompai de chemin; je ne m'en aperçus qu'aux cris et aux jurements que faisaient cinq hommes qui se battaient comme des chiens; à côté d'eux était une cuisse de cheval qui faisait l'objet de leurs discussions. L'un de ces hommes, en me voyant, vint jusqu'à moi en me disant que lui et son camarade, tous deux soldats du train, avaient, avec d'autres, été tuer un cheval derrière le bois, et que, revenant avec leur part qu'ils portaient au bivac, ils avaient été attaqués par trois hommes d'un autre régiment qui voulaient la leur prendre, mais que, si je voulais les aider à la défendre, ils m'en donneraient ma part. À mon tour, craignant le même sort pour mes pommes de terre, je lui répondis que je ne pouvais m'arrêter, mais qu'ils n'avaient qu'à tenir bon un instant, que je leur enverrais quelqu'un pour les aider. Je poursuivis mon chemin.

Pas loin de là, je rencontrai deux hommes de notre régiment à qui je contai l'affaire; ils marchèrent de ce côté. J'ai su, le lendemain, qu'ils n'avaient vu, en arrivant, qu'un homme mort qui venait d'être assommé avec un gros bâton de sapin qu'ils avaient trouvé à côté, et rouge de sang. Probablement que les trois agresseurs avaient profité du moment où l'autre implorait mon assistance pour se défaire de celui qui était resté seul.

À mon arrivée à l'endroit où était le régiment, plusieurs de mes camarades me demandèrent si je n'avais rien découvert; je leur répondis que non. Ensuite, prenant ma place près du feu, je fis comme tous les jours; je creusai ma place, c'est-à-dire mon lit de neige, et, comme nous n'avions pas de paille, j'étendis ma peau d'ours pour me coucher, la tête sur mon collet doublé en peau d'hermine étendu sur moi. Je me disposais à passer la nuit, mais, avant de dormir, j'avais encore une pomme de terre à manger; c'est ce que je fis, caché par mon collet, faisant le moins de mouvements possible, de crainte que l'on ne s'aperçoive que je mangeais quelque chose, et, prenant une pincée de neige pour me désaltérer, je finis mon repas et je m'endormis, ayant bien soin de tenir dans mes bras ma carnassière, dans laquelle étaient mes vivres. Plusieurs fois dans la nuit, lorsque je me réveillais, j'avais soin de passer la main dedans, et de compter mes pommes de terre. C'est ainsi que je la passai, sans faire part à mes amis, qui mouraient de faim, du peu que le hasard m'avait procuré: c'est, de ma part, un trait d'égoïsme que je ne me suis jamais pardonné.

La diane n'était pas encore battue que, déjà, j'étais éveillé et assis sur mon sac, prévoyant que la journée serait terrible, à cause du vent qui commençait à souffler. Je fis un trou à ma peau d'ours et je passai ma tête dedans, de manière que la tête de l'ours me tombât sur la poitrine; le reste de la peau couvrait mon sac et mon dos, mais elle était tellement longue que la queue traînait à terre. Enfin l'on battit la diane, ensuite la grenadière, et quoiqu'il ne fût pas encore jour, nous nous mîmes en marche. Le nombre de morts et de mourants que nous laissâmes dans nos bivacs, en partant, fut prodigieux. Plus loin, c'était pire encore, car, sur la route, nous étions obligés d'enjamber sur les cadavres que les corps d'armée qui nous précédaient laissaient après eux: mais c'était bien plus triste encore pour ceux qui marchaient après nous. Ceux-là voyaient les misères de tous ceux qui marchaient en avant. Les derniers étaient les corps des maréchaux Ney et Davoust, ensuite l'armée d'Italie commandée par le prince Eugène.

Il y avait environ une heure que nous marchions, quand le jour parut, et, comme nous avions atteint les corps qui nous précédaient, nous fîmes une petite halte. La mère Dubois, notre cantinière, voulut profiter de ce moment de repos pour donner le sein à son nouveau-né, mais, tout à coup, elle jette un cri de douleur: son enfant était mort et aussi dur que du bois. Ceux qui étaient autour d'elle la consolèrent, en lui disant que c'était un bonheur pour elle et pour son enfant, et, malgré ses gémissements, on lui arracha son enfant qu'elle pressait contre son sein. On le remit entre les mains d'un sapeur qui s'éloigna à quelques pas de la route, avec le père de l'enfant. Le sapeur creusa, avec sa hache, un trou dans la neige: le père, pendant ce temps, était a genoux, tenant son enfant dans ses bras. Lorsque le trou fut achevé, il l'embrassa et le déposa dans sa tombe; on le recouvrit ensuite, et tout fut fini.

À une lieue plus loin, et près d'un grand bois, nous arrêtâmes pour faire la grande halte. C'était l'endroit où avait couché une partie de l'artillerie et de la cavalerie; là se trouvaient beaucoup de chevaux morts et dépecés, et une plus grande quantité que l'on avait été obligé d'abandonner encore vivants et debout, mais engourdis, se laissant tuer sans bouger, car ceux que l'on avait tués pendant la nuit ou qui étaient morts de fatigue ou d'inanition étaient tellement gelés, qu'il était impossible d'en couper. J'ai remarqué, pendant cette marche désastreuse, que l'on nous faisait toujours marcher autant que possible derrière la cavalerie et l'artillerie, et que, le lendemain, l'on nous faisait arrêter où ils avaient passé la nuit, afin que nous puissions nous nourrir avec les chevaux qu'ils laissaient en partant.

Pendant que le régiment était à se reposer et que chaque homme était occupé à se composer un mauvais repas, de mon côté, comme un égoïste, j'étais entré, sans que l'on m'ait vu, dans le plus épais du bois, pour dévorer seul une des pommes de terre que j'avais toujours dans ma carnassière et que je cachais le plus soigneusement possible. Mais quel fut mon désappointement en voulant mordre dedans! Ce n'était plus que de la glace! Je voulus mordre: mes dents glissaient contre, sans pouvoir en détacher un morceau. C'est alors que je regrettai de ne les avoir pas partagées, la veille, avec mes amis, que je vins rejoindre, tenant encore à la main celle que j'avais voulu manger, toute rouge du sang de mes lèvres.

Ils me demandèrent ce que j'avais. Sans leur répondre, je leur montrai la pomme de terre que je tenais encore à la main, ainsi que celles que j'avais dans ma carnassière; mais à peine les avais-je montrées qu'elles me furent enlevées. Eux aussi furent trompés en voulant y mordre; on les vit courir près du feu pour les faire dégeler, mais elles fondirent comme de la glace. Pendant ce temps-là, d'autres vinrent me demander où je les avais eues; je leur montrai le bois, ils y coururent, et, après avoir cherché, ils revinrent me dire qu'ils n'avaient rien trouvé. Eux furent bons pour moi, car ils avaient fait cuire plein une marmite de sang de cheval, et m'invitèrent à y prendre ma part. C'est ce que je fis sans me faire prier. Aussi, me suis-je toujours reproché d'avoir agi de cette manière. Ils ont toujours cru que je les avais trouvées dans le bois; jamais je ne les ai désabusés. Mais cela n'est qu'un échantillon de ce que nous verrons plus tard.

Après une heure de repos, la colonne se remit en marche pour traverser le bois où, par intervalles, l'on rencontrait des espaces où se trouvaient quelques maisons habitées par des juifs. Quelquefois ces habitations sont grandes comme nos granges et construites de même, avec cette différence qu'elles sont bâties en bois et couvertes de même. Une grande porte se trouvait à chaque extrémité; elles servaient de poste, de manière qu'une voiture qui entre par une, après avoir changé de chevaux, sort par l'autre; il s'en trouve presque toujours à trois lieues de distance, mais la plus grande partie déjà n'existait plus; elles avaient été brûlées à notre premier passage.

V

Un sinistre.--Un drame de famille.--Le maréchal Mortier.--Vingt-sept degrés de froid.--Arrivée à Smolensk.--Un coupe-gorge.

Arrivés à la sortie du bois, et comme nous approchions de Gara, mauvais hameau de quelques maisons, j'aperçus, à une courte distance, une de ces maisons de poste dont j'ai parlé. Aussitôt, je la fis remarquer à un sergent de la compagnie, qui était un Alsacien nommé Mather, à qui je proposai d'y passer la nuit, si toutefois il y avait possibilité d'y arriver des premiers, afin d'avoir chacun une place. Nous nous mîmes à courir, mais lorsque nous y arrivâmes, elle était tellement remplie d'officiers supérieurs, de soldats et de chevaux, qu'il nous fut impossible, malgré tout ce que nous fîmes, d'y avoir une place, car l'on prétendait qu'il y avait plus de huit cents personnes.

Pendant que nous étions occupés à aller de droite et de gauche, afin de voir si nous ne pourrions pas y pénétrer, la colonne impériale, ainsi que notre régiment, nous avaient dépassés. Alors nous prîmes la résolution de passer la nuit sous le ventre des chevaux qui étaient attachés aux portes. Plusieurs fois, ceux qui étaient bivaqués autour vinrent pour la démolir, afin d'avoir le bois avec lequel elle était construite, pour se chauffer et se faire des abris, et de la paille qui se trouvait dans une séparation qu'il faut considérer comme un grenier. Il y avait aussi quantité de bois de sapin sec et résineux.

Une partie de la paille servit à ceux qui étaient dedans pour se coucher, et, quoiqu'ils fussent les uns sur les autres, ils avaient fait des petits feux pour se chauffer et faire cuire du cheval. Loin de laisser démolir leur habitation, ils menacèrent ceux qui vinrent pour en arracher des planches, de leur tirer des coups de fusil. Même quelques-uns, qui avaient monté sur le toit pour en arracher et qui, déjà, en avaient pris, furent forcés d'en descendre pour ne pas être tués.

Il pouvait être onze heures de la nuit. Une partie de ces malheureux étaient endormis; d'autres, près des feux, réchauffaient leurs membres. Un bruit confus se fit entendre: c'était le feu qui avait pris dans deux endroits de la grange, dans le milieu et à une des extrémités, contre la porte opposée où nous étions couchés. Lorsque l'on voulut l'ouvrir, les chevaux attachés en dedans, effrayés par les flammes, étouffés par la fumée, se cabrèrent, de sorte que les hommes, malgré leurs efforts, ne purent, de ce côté, se faire un passage. Alors ils voulurent revenir sur l'autre porte, mais impossible de traverser les flammes et la fumée.

La confusion était à son comble; ceux de l'autre côté de la grange qui n'avaient le feu que d'un côté, s'étaient jetés en masse sur la porte contre laquelle nous étions couchés en dehors et, par ce moyen, empêchèrent de l'ouvrir plus encore. De crainte que d'autres pussent y entrer, ils l'avaient fortement fermée avec une pièce de bois mise en travers; en moins de deux minutes, tout était en flammes; le feu, qui avait commencé par la paille sur laquelle les hommes dormaient, s'était vite communiqué au bois sec qui était au-dessus de leurs têtes; quelques hommes qui, comme nous, étaient couchés près de la porte, voulurent l'ouvrir, mais ce fut inutilement, car elle s'ouvrait en dedans. Alors nous fûmes témoins d'un tableau qu'il serait difficile de peindre. Ce n'étaient que des hurlements sourds et effrayants que l'on entendait; les malheureux que le feu dévorait jetaient des cris épouvantables; ils montaient les uns sur les autres afin de se frayer un passage par le toit, mais, lorsqu'il y eut de l'air, les flammes commencèrent à se faire jour, de sorte que, lorsqu'il y en avait qui paraissaient à demi brûlés, les habits en feu et les têtes sans cheveux, les flammes, qui sortaient avec impétuosité, et qui, ensuite, se balançaient par la force du vent, les refoulaient dans le fond de l'abîme.

Alors l'on n'entendait plus que des cris de rage, le feu n'était plus qu'un feu mouvant, par les efforts convulsifs que tous ces malheureux faisaient en se débattant contre la mort: c'était un vrai tableau de l'enfer.

Du côté de la porte où nous étions, sept hommes purent être sauvés en se faisant tirer par un endroit où une planche avait été arrachée. Le premier était un officier de notre régiment. Encore avait-il les mains brûlées et les habits déchirés; les six autres étaient plus maltraités encore: il fut impossible d'en sauver davantage. Plusieurs se jetèrent en bas du toit, mais à moitié brûlés, priant qu'on les achevât à coups de fusil. Pour ceux qui se présentèrent après, à l'endroit où nous en avions sauvé sept, ils ne purent être retirés, car ils étaient placés en travers et déjà étouffés par la fumée et par le poids des autres hommes qui étaient sur eux; il fallut les laisser brûler avec les autres.

À la clarté de ce sinistre, les soldats isolés de différents corps qui bivaquaient autour de là, et mourant de froid autour de leurs feux presque morts comme eux, accoururent, non pour porter des secours--il était trop tard et même il avait presque toujours été impossible,--mais pour avoir de la place et se chauffer en faisant cuire un morceau de cheval au bout de leurs baïonnettes ou de leurs sabres. Il semblait, à les voir, que ce sinistre était une permission de Dieu, car l'opinion générale était que tous ceux qui s'étaient mis dans cette grange étaient les plus riches de l'armée, ceux qui, à Moscou, avaient trouvé le plus de diamants, d'or et d'argent. L'on en voyait, malgré leur misère et leur faiblesse, se réunir à d'autres plus forts, et s'exposer à être rôtis, à leur tour, pour en retirer des cadavres, afin de voir s'ils ne trouveraient pas de quoi se dédommager de leurs peines. D'autres disaient: «C'est bien fait, car s'ils avaient voulu nous laisser prendre le toit, cela ne serait pas arrivé!» Et d'autres encore, en étendant leurs mains vers le feu, comme s'ils n'avaient pas su que plusieurs centaines de leurs camarades, et peut-être des parents, les chauffaient de leurs cadavres, disaient: «Quel bon feu!» Et on les voyait trembler, non plus de froid, mais de plaisir.

Il n'était pas encore jour, lorsque je me mis en route avec mon camarade pour rejoindre le régiment.

Nous marchions, sans nous parler, par un froid plus fort encore que la veille, sur des morts et des mourants, en réfléchissant sur ce que nous venions de voir, lorsque nous joignîmes deux soldats de la ligne, occupés à mordre chacun dans un morceau de cheval, parce que, disaient-ils, s'ils attendaient plus longtemps, il serait tellement durci par la gelée qu'ils ne sauraient plus le manger. Ils nous assurèrent qu'ils avaient vu des soldats étrangers (des Croates) faisant partie de notre armée, retirant du feu de la grange un cadavre tout rôti, en couper et en manger. Je crois que cela est arrivé plusieurs fois, dans le cours de cette fatale campagne, sans cependant jamais l'avoir vu. Quel intérêt ces hommes presque mourants avaient-ils à nous le dire, si cela n'était pas vrai? Ce n'était pas le moment de mentir. Après cela, moi-même, si je n'avais pas trouvé du cheval pour me nourrir, il m'aurait bien fallu manger de l'homme, car il faut avoir senti le rage de la faim, pour pouvoir apprécier cette position: faute d'homme, l'on mangerait le diable, s'il était cuit.

Depuis notre départ de Moscou, l'on voyait, chaque jour, à la suite de la colonne de la Garde, une jolie voiture russe attelée de quatre chevaux; mais, depuis deux jours, il ne s'en trouvait plus que deux, soit qu'on les eût tués ou volés pour les manger, ou qu'ils eussent succombé. Dans cette voiture était une dame jeune encore, probablement veuve, avec ses deux enfants, qui étaient deux demoiselles, l'une âgée de quinze ans, et l'autre de dix-sept. Cette famille, qui habitait Moscou et que l'on disait d'origine française, avait cédé aux instances d'un officier supérieur de la Garde, à se laisser conduire en France.

Peut-être avait-il l'intention d'épouser la dame, car déjà cet officier était vieux; enfin, cette malheureuse et intéressante famille était, comme nous, exposée au froid le plus rigoureux et à toutes les horreurs de la misère, et devait la sentir plus péniblement que nous.

Le jour commençait à paraître, lorsque nous arrivâmes à l'endroit où notre régiment avait couché; déjà le mouvement général de l'armée était commencé; depuis deux jours il était facile de voir que les régiments étaient diminués d'un tiers, et qu'une partie des hommes que l'on voyait marcher avec peine, succomberait encore dans la journée qui allait commencer; l'on voyait marcher à la suite, ou plutôt se traîner, les équipages dont notre régiment devait faire l'arrière-garde; c'est là où j'aperçus encore la voiture renfermant cette malheureuse famille. Elle sortait d'un petit bois pour gagner la route; quelques sapeurs l'accompagnaient, ainsi que l'officier supérieur, qui paraissait très affecté; arrivée sur la route, elle fit halte à l'endroit même où j'étais arrêté; alors j'entendis des plaintes et des gémissements; l'officier supérieur ouvrit la portière, y entra, parla quelque temps et, un instant après, il présenta à deux sapeurs qu'il avait fait mettre contre la voiture, un cadavre: c'était une des jeunes personnes qui venait de mourir. Elle était vêtue d'une robe de soie grise et, par-dessus, une pelisse de la même étoffe garnie de peau d'hermine. Cette personne, quoique morte, était belle encore, mais maigre. Malgré notre indifférence pour les scènes tragiques, nous fûmes sensibles en voyant celle-ci; pour mon compte, j'en fus touché jusqu'aux larmes, surtout en voyant pleurer l'officier.

Au moment où les sapeurs emportèrent cette jeune personne qu'ils placèrent sur un caisson, ma curiosité me porta à regarder dans la voiture: je vis la mère et l'autre demoiselle toutes deux tombées l'une sur l'autre. Elles paraissaient être sans connaissance; enfin, le soir de la même journée, elles avaient fini de souffrir. Elles furent, je crois, enterrées toutes trois dans le même trou que firent les sapeurs, pas loin de Valoutina. Pour en finir, je dirai que le lieutenant-colonel, ayant peut-être à se reprocher ce malheur, chercha à se faire tuer dans différents combats que nous eûmes, à Krasnoé et ailleurs. Quelques jours après notre arrivée à Elbingen, au mois de janvier, il mourut de chagrin.

Cette journée, qui était celle du 8 novembre, fut terrible, car nous arrivâmes tard à la position et comme, le lendemain, nous devions arriver à Smolensk, l'espoir de trouver des vivres et du repos--on disait que l'on devait y prendre des cantonnements--faisait que beaucoup d'hommes, malgré le froid excessif et la privation de toutes choses, faisaient des efforts surnaturels pour ne pas rester en arrière, où ils auraient succombé.

Avant d'arriver à l'endroit où nous devions bivaquer, il fallait traverser un ravin profond et gravir une côte. Nous remarquâmes que quelques artilleurs de la Garde étaient arrêtés dans ce ravin avec leurs pièces de canon, n'ayant pu monter la côte. Tous les chevaux étaient sans force et les hommes sans vigueur. Des canonniers de la garde du roi de Prusse les accompagnaient; ils avaient, comme nous, fait la campagne; ils étaient attachés à notre artillerie comme contingent de la Prusse. Ils avaient, à cette même place et à côté de leurs pièces, formé leurs bivacs et allumé leurs feux comme ils avaient pu, afin d'y passer la nuit, dans l'espérance de pouvoir, le lendemain, continuer leur chemin. Notre régiment, ainsi que les chasseurs, fut placé à droite de la route, et je crois que c'était sur les hauteurs de Valoutina, où s'était donnée une bataille et où avait été tué le brave général Gudin, le 19 août de la même année.

Je fus commandé de garde chez le maréchal Mortier; son habitation était une grange sans toit. Cependant on lui avait fait un abri pour le préserver, autant que possible, de la neige et du froid. Notre colonel et l'adjudant-major avaient aussi pris leur place au même endroit. L'on arracha quelques pièces de bois qui formaient la clôture de la grange, et on alluma pour le maréchal un feu auquel nous nous chauffâmes tous. À peine étions-nous installés, et occupés à faire rôtir un morceau de cheval, que nous vîmes paraître un individu avec la tête enveloppée d'un mouchoir, les mains de chiffons, et les habits brûlés. En arrivant, il se mit à crier: «Ah! mon colonel! que je suis malheureux! que je souffre!» Le colonel, se retournant, lui demanda qui il était, d'où il venait, et ce qu'il avait: «Ah! mon colonel! répondit l'autre, j'ai tout perdu et je suis brûlé!» Le colonel l'ayant reconnu, lui répondit: «Tant pis pour vous, vous n'aviez qu'à rester au régiment; depuis plusieurs jours vous n'avez pas paru: qu'avez-vous fait, vous qui deviez montrer l'exemple et mourir, comme nous, à votre poste? Entendez-vous, monsieur!» Mais le pauvre diable n'entendait pas; ce n'était pas le moment de faire de la morale; cet individu était l'officier que nous avions sauvé du feu de la grange, la nuit d'avant, et qui passait pour avoir beaucoup d'objets précieux et de l'or qu'il avait pris à Moscou, par droit de conquête. Mais tout était perdu: son cheval et son portemanteau avaient disparu. Le maréchal et le colonel, ainsi que ceux qui étaient là, causèrent du sinistre de la grange. L'on parla de plusieurs officiers supérieurs qui s'y étaient enfermés avec leurs domestiques et qui y avaient péri, et comme on savait que j'avais vu ce désastre, on m'en demanda des détails, car l'officier que nous avions sauvé ne savait rien dire; il était trop affecté.