Chapter 7
Le 22, nous eûmes de la pluie. L'on marcha lentement et avec peine jusqu'au soir, où nous arrêtâmes et prîmes position près d'un bois. Dans la nuit, nous entendîmes une forte explosion: nous sûmes, après, que c'était le Kremlin que le maréchal Mortier venait de faire sauter, par le moyen d'une grande quantité de poudre que l'on avait mise dans les caves. Le maréchal était parti de Moscou trois jours après nous, le 22, avec ses dix mille hommes, dont deux régiments de Jeune Garde que nous rejoignîmes, quelques jours après, sur la route de Mojaïsk. Le reste de cette journée, nous fîmes peu de chemin, quoique marchant toujours.
Le 24, nous n'étions pas loin de Kalouga. Le même jour, l'armée d'Italie, commandée par le prince Eugène, ainsi que d'autres corps que le général Corbineau commandait, se battaient, à Malo-Jaroslawetz, contre l'armée russe qui voulait nous disputer le passage. Dans cette lutte, qui fut sanglante, 16000 hommes des nôtres se battirent contre 70 000 Russes, qui perdirent 8 000 hommes, et nous 3 000. Nous eûmes plusieurs officiers supérieurs tués et blessés, entre autres le général Delzons, frappé d'une balle au front. Son frère, qui était colonel, voulut le secourir; à son tour, il fut atteint d'une seconde balle; tous deux expirèrent à la même place.
Le 25, au matin, j'étais de garde depuis la veille au soir, près d'une petite maison isolée où l'Empereur était logé et où il avait passé la nuit; le soleil se montrait au travers d'un épais brouillard, comme il en fait souvent au mois d'octobre, quand, tout à coup et sans prévenir personne, il monta, à cheval, suivi seulement de quelques officiers d'ordonnance. À peine était-il parti, que nous entendîmes un grand bruit; un moment, nous crûmes que c'étaient des cris de «Vive l'Empereur!» mais nous entendîmes crier: «Aux armes!» C'étaient plus de 6 000 Cosaques commandés par Platoff, qui, à la faveur du brouillard et des ravins, étaient venus faire un _hourrah_. Aussitôt les escadrons de service de la Garde s'élancèrent dans la plaine; nous les suivîmes, et, pour raccourcir notre chemin, nous traversâmes un ravin. Dans un instant, nous fûmes devant cette nuée de sauvages qui hurlaient comme des loups et qui se retirèrent. Nos escadrons finirent par les atteindre et leur reprendre tout ce qu'ils avaient enlevé de bagages, de caissons, en leur faisant essuyer beaucoup de pertes.
Lorsque nous entrâmes dans la plaine, nous vîmes l'Empereur presque au milieu des Cosaques, entouré des généraux et de ses officiers d'ordonnance, dont un venait d'être dangereusement blessé, par une fatale méprise: au moment où les escadrons entraient dans la plaine, plusieurs de ses officiers avaient été obligés, pour se défendre, et pour défendre l'Empereur, qui était au milieu d'eux et qui avait failli être pris, de faire le coup de sabre avec les Cosaques. Un des officiers d'ordonnance, après avoir tué un Cosaque et en avoir blessé plusieurs autres, perdit, dans la mêlée, son chapeau, et laissa tomber son sabre. Se trouvant sans armes, il courut sur un Cosaque, lui arracha sa lance et se défendit avec. Dans ce moment, il fut aperçu par un grenadier à cheval de la Garde qui, à cause de sa capote verte et de sa lance, le prit pour un Cosaque, courut dessus et lui passa son sabre au travers du corps[22].
[Note 22: Cet officier se nommait M. Leaulteur. (_Note de l'auteur._)]
Le malheureux grenadier, désespéré en voyant sa méprise, veut se faire tuer; il s'élance au milieu de l'ennemi, frappant à droite et à gauche; tout fuit devant lui. Après en avoir tué plusieurs, n'ayant pu se faire tuer, il revint seul et couvert de sang demander des nouvelles de l'officier qu'il avait si malheureusement blessé. Celui-ci guérit et revint en France sur un traîneau.
Je me rappelle qu'un instant après cette échauffourée, l'Empereur, étant à causer avec le roi Murat, riait de ce qu'il avait failli être pris, car il s'en est fallu de bien peu. Le grenadier-vélite Monfort, de Valenciennes, avait encore eu l'occasion de se distinguer, en tuant et en mettant hors de combat plusieurs Cosaques.
Nous restâmes encore quelque temps dans cette position, et nous nous mîmes en marche, laissant Kalouga sur notre gauche. Nous traversâmes, sur un mauvais pont, une rivière fangeuse et fort escarpée, et prîmes la direction de Mojaïsk.
Le 26, nous fîmes encore une petite étape, et, le 27, après avoir marché sans interruption jusqu'au soir, nous allâmes coucher près de Mojaïsk; cette nuit, il commença à geler.
Le 28, nous partîmes de grand matin et, dans la journée, après avoir traversé une petite rivière, nous nous trouvâmes sur l'emplacement du fameux champ de bataille encore tout couvert de morts et de débris de toute espèce. On voyait sortir de terre des jambes, des bras, et des têtes; presque tous ces cadavres étaient des Russes, car les nôtres, autant que possible, nous leur avions donné la sépulture. Mais, comme tout cela avait été fait à la hâte, les pluies qui étaient survenues depuis, en avaient mis une partie à découvert. Rien de plus triste à voir que tous ces morts qui, à peine, conservaient une forme humaine; il y avait cinquante-deux jours que la bataillé avait eu lieu.
Nous allâmes établir notre bivac un peu plus avant, et nous passâmes près de la grande redoute où le général Caulaincourt avait été tué et enterré. Lorsque nous fûmes arrêtés, nous nous occupâmes de nous abriter, afin de passer la nuit le mieux possible. Nous fîmes du feu avec les débris d'armes, de caissons, d'affûts de canon; mais, pour l'eau, nous fûmes embarrassés, car la petite rivière qui coulait près de notre camp et où il se trouvait peu d'eau, était remplie de cadavres en putréfaction; il fallut remonter à plus d'un quart de lieue pour en avoir de potable. Lorsque nous fûmes organisés, je fus avec un de mes amis[23] visiter le champ de bataille; nous allâmes jusqu'au ravin, à la place même où, le lendemain de la bataille, le roi Murat avait fait dresser ses tentes.
[Note 23: Grangier, sergent. (_Note de l'auteur._)]
Le même jour, le bruit courut qu'un grenadier français avait été trouvé sur le champ de bataille, vivant encore: il avait les deux jambes coupées, et, pour abri, la carcasse d'un cheval dont il s'était nourri de la chair, et, pour boisson, l'eau d'un ruisseau rempli de cadavres. L'on a dit qu'il fut sauvé: pour le moment, je le pense bien, mais, par la suite, il aura fallu l'abandonner, comme tant d'autres. Le soir de cette journée, la faim commença à se faire sentir chez quelques-uns qui avaient épuisé leurs provisions. Jusqu'alors chacun, chaque fois que l'on faisait la soupe, donnait sa part de farine, mais, lorsque l'on s'aperçut que tout le monde n'y contribuait plus, l'on se cacha pour manger ce que l'on avait; il n'y avait que la soupe de viande de cheval, que l'on faisait depuis quelques jours, que l'on mangeait en commun.
Le jour suivant, nous passâmes près d'une abbaye qui avait servi d'hôpital à une partie de nos blessés de la grande bataille. Beaucoup s'y trouvaient encore. L'Empereur donna l'ordre de les transporter sur toutes les voitures, à commencer par les siennes, mais des cantiniers, à qui l'on avait confié plusieurs de ces malheureux, les abandonnèrent sur la route, sous différents prétextes, et cela pour conserver le butin qu'ils emportaient de Moscou et dont leurs voitures étaient chargées. Cette nuit, nous couchâmes dans un bois en arrière de Ghjat, où l'Empereur logea; pendant la nuit, pour la première fois, il tomba de la neige.
Le lendemain, 30, la route était déjà mauvaise; beaucoup de voitures, chargées de butin, avaient peine à se traîner, beaucoup déjà se trouvaient brisées, et d'autres, craignant le même sort, s'allégeaient en se débarrassant d'objets inutiles. Ce jour-là, j'étais d'arrière-garde, et, comme je me trouvais tout à fait en arrière de la colonne, à même de voir le commencement du désordre. La route était jonchée d'objets précieux, comme tableaux, candélabres et beaucoup de livres, car, pendant plus d'une heure, je ramassai des volumes que je parcourais un instant, et que je rejetais ensuite pour être ramassés par d'autres qui, à leur tour, les abandonnaient.
C'étaient des éditions de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau et de l'_Histoire naturelle_ par Buffon, reliées en maroquin rouge et dorées sur tranche.
C'est dans cette journée que j'eus le bonheur de faire l'acquisition d'une peau d'ours, qu'un soldat de la compagnie venait, me dit-il, de ramasser dans une voiture brisée, remplie de fourrures. Le même jour, notre cantinière perdit son équipage avec nos vivres et notre grand vase en argent, dans lequel nous avions fait tant de punch.
Le 30, nous arrivâmes à Viasma, _ville au schnaps_, ainsi nommée, par nos soldats, à cause de l'eau-de-vie que l'on y trouva en allant à Moscou. L'Empereur fit séjour; notre régiment alla plus avant.
J'oubliais de dire qu'avant d'arriver à cette ville, nous fîmes une grande halte et que, m'étant retiré sur la droite de la route, près d'un bois de sapins, je rencontrai un sergent des chasseurs de la Garde, que je connaissais[24]. Il avait profité d'un feu qui se trouvait tout fait, pour faire cuire une marmite de riz, dont il m'invita à prendre part. Il avait, avec lui, la cantinière du régiment, qui était une Hongroise avec qui il était le mieux du monde, et qui avait encore sa voiture attelée de deux chevaux et bien garnie de vivres, de fourrures et d'argent. Je restai avec eux tout le temps de la halte, plus d'une heure. Pendant ce temps, un sous-officier portugais s'approcha de nous pour se chauffer; je lui demandai où était son régiment; il me répondit qu'il était dispersé, mais que lui, il était chargé, avec un détachement, d'escorter sept à huit cents prisonniers russes qui, n'ayant rien pour se nourrir, étaient réduits à se manger l'un l'autre, c'est-à-dire que, lorsqu'il y en avait un de mort, ils le coupaient par morceaux et se le partageaient pour le manger ensuite. Pour preuve de ce qu'il me disait, il s'offrit de me le faire voir; je refusai. Cette scène se passait à cent pas de l'endroit où nous étions; nous sûmes, quelques jours après, que l'on avait été obligé d'abandonner le reste, ne pouvant les nourrir.
[Note 24: Ce sergent se nommait Guinard; il était natif de Condé (_Note de l'auteur_.)]
Le sergent des chasseurs, dont je viens de parler, finit par tout perdre avec sa cantinière, à Wilna; ils furent tous deux prisonniers.
Le 1er novembre, nous avions, comme la nuit précédente, couché près d'un bois, sur le bord de la route: depuis plusieurs jours, nous avions déjà commencé à vivre de viande de cheval. Le peu de vivres que nous avions pu emporter de Moscou était consommé, et nos misères commençaient avec le froid qui, déjà, se faisait sentir avec force. Pour mon compte, j'avais encore un peu de riz que je conservais pour les derniers moments, car je prévoyais, pour la suite, des misères plus grandes encore.
Ce jour-là, je faisais encore partie de l'arrière-garde, qui était composée de sous-officiers, à cause que déjà beaucoup de soldats restaient en arrière pour se reposer et se chauffer à des feux que ceux qui étaient devant nous avaient abandonnés en partant. En marchant, j'aperçus, sur ma droite, plusieurs hommes de différents régiments, dont quelques-uns étaient de la Garde, autour d'un grand feu. Je fus envoyé par l'adjudant-major, afin de les engager à suivre; étant près d'eux, je reconnus Flament, dragon vélite. Je le trouvai faisant cuire un morceau de cheval au bout de son sabre, dont il m'invita de prendre part; je l'engageai à suivre la colonne; il me répondit qu'aussitôt qu'il aurait fait son repas, il se remettrait en route, mais qu'il était malheureux, puisqu'il était forcé de faire la route à pied, avec ses bottes à l'écuyère, à cause que, le jour avant, dans un combat contre les Cosaques, où il en avait tué trois, son cheval avait attrapé un écart, de sorte qu'il était obligé de le conduire par la bride. Heureusement que l'homme qui me suivait, dans ce moment, était mon homme de confiance, et qui avait, dans son sac, une paire de souliers à moi, que je donnai au pauvre Flament, de manière à ce qu'il puisse se chausser comme un fantassin, et marcher de même. Je lui fis mes adieux sans penser que je ne le reverrais plus; j'appris, deux jours après, qu'il avait été tué près d'un bois, au moment où, avec d'autres traîneurs comme lui, il allait faire du feu pour se reposer.
Le 2, avant d'arriver à Slawkowo, nous vîmes, sur notre gauche, tenant à la route, un blockhaus, ou station militaire, espèce de grande baraque fortifiée, occupée par des militaires de différents régiments et des blessés. Ceux qui étaient les moins malades et qui purent suivre, se joignirent à nous, et les autres furent mis, autant que possible, sur des voitures; tant qu'aux plus malades, ils furent abandonnés à la clémence de l'ennemi, ainsi que des médecins et chirurgiens qu'on laissa pour en avoir soin.
IV
Dorogobouï.--La vermine.--Une cantinière.--La faim.
Le 3, nous fîmes séjour à Slawkowo; pendant toute la journée, nous aperçûmes les Russes sur notre droite. Le même jour, les autres régiments de la Garde, qui avaient fait séjour en arrière, se réunirent à nous.
Le 4, nous fîmes une marche forcée pour arriver à Dorogobouï, ville aux choux; c'est le nom que nous lui avions donné, à cause de la grande quantité de choux que nous y trouvâmes en allant à Moscou. C'est aussi de cette ville que, le 25 août, l'Empereur fit faire, dans toute l'armée, le dénombrement des coups de canon et de fusil que l'armée avait à tirer pour la grande bataille. À 7 heures du soir, nous en étions encore éloignés de deux lieues; c'est avec beaucoup de peine que nous pûmes l'atteindre, car la quantité de neige qu'il y avait déjà nous empêchait de marcher. Nous fûmes même égarés pendant quelque temps, et, pour que les hommes qui se trouvaient en arrière pussent nous rejoindre, pendant plus de deux heures l'on battit la marche de nuit, jusqu'au moment où nous arrivâmes sur l'emplacement de la ville, car, à quelques maisons près, elle avait été brûlée comme beaucoup d'autres.
Il était bien 11 heures lorsque notre bivouac fut formé, et, avec les débris des maisons, nous trouvâmes encore assez de bois pour faire du feu et bien nous chauffer. Mais déjà tout nous manquait, et nous étions tellement fatigués, que l'on n'avait pas la force de chercher un cheval pour le voler et le manger ensuite, de manière que nous prîmes le parti de nous reposer. Un soldat de la compagnie m'avait apporté des nattes de jonc pour me coucher: les ayant mises devant le feu, je m'étendis dessus et, la tête sur mon sac, les pieds au feu, je m'endormis.
Il y avait peut-être une heure que je reposais, lorsque je sentis, par tout mon corps, un picotement auquel il me fut impossible de résister. Je passai machinalement la main sur ma poitrine et sur plusieurs parties de mon individu: quel fut mon effroi lorsque je m'aperçus que j'étais couvert de vermine! Je me levai, et en moins de deux minutes j'étais nu comme la main, jetant au feu chemise et pantalon. C'était comme un feu de deux rangs, tant cela pétillait dans les flammes, et, quoiqu'il tombât de la neige par gros flocons sur mon corps, je ne me rappelle pas avoir eu froid, tant j'étais occupé de ce qui venait de m'arriver! Enfin, je secouai au-dessus du feu le reste de mes vêtements dont je ne pouvais me défaire, et je remis la seule chemise et le seul pantalon qui me restaient. Alors, triste et ayant presque envie de pleurer, je pris le parti de m'asseoir sur mon sac, et, la tête dans mes mains, couvert de ma peau d'ours, éloigné des maudites nattes sur lesquelles j'avais dormi, je passai le reste de la nuit. Ceux qui prirent ma place n'attrapèrent rien: il paraît que j'avais tout pris.
Le jour suivant, 5 novembre, nous partîmes de grand matin. Avant le départ, l'on fit, dans chaque régiment de la Garde, une distribution de moulins à bras pour moudre le blé, si toutefois on en trouvait; mais comme l'on n'avait rien à moudre et que ces meubles étaient pesants et inutiles, l'on s'en débarrassa dans les vingt-quatre heures. Cette journée fut triste, car une partie des malades et des blessés succombèrent; ils avaient, jusqu'à ce jour, fait des efforts surnaturels, espérant atteindre Smolensk, où l'on croyait trouver des vivres et prendre des cantonnements.
Le soir, nous arrêtâmes près d'un bois où l'on donna l'ordre de former des abris, afin de passer la nuit. Un instant après, notre cantinière, Mme Dubois, la femme du barbier de notre compagnie, se trouva malade, et, au bout d'un instant, pendant que la neige tombait, et par un froid de vingt degrés, elle accoucha d'un gros garçon: position malheureuse pour une femme. Je dirai que, dans cette circonstance, le colonel Bodel, qui commandait notre régiment, fit tout ce qu'il était possible de faire pour le soulagement de cette femme, prêtant son manteau pour couvrir l'abri sous lequel était la mère Dubois, qui supporta son mal avec courage. Le chirurgien du régiment n'épargna rien, de son côté; enfin le tout finit heureusement. La même nuit, nos soldats tuèrent un ours blanc qui fut à l'instant mangé.
Après avoir passé la nuit la plus pénible, à cause du grand froid, nous nous mîmes en route. Le colonel prêta son cheval à la mère Dubois, qui tenait son nouveau-né dans les bras, enveloppé dans une peau de mouton; tant qu'à elle, on la couvrit avec les capotes de deux hommes de la compagnie, morts dans la nuit.
Ce jour-là, qui était le 6 novembre, il faisait un brouillard à ne pas y voir, et un froid de plus de vingt-deux degrés; nos lèvres se collaient, l'intérieur du nez, ou plutôt le cerveau se glaçait; il semblait que l'on marchait au milieu d'une atmosphère de glace. La neige, pendant tout le jour, et par un vent extraordinaire, tomba par flocons, gros comme personne ne les avait jamais vus; non seulement l'on ne voyait plus le ciel, mais ceux qui marchaient devant nous.
Lorsque nous fûmes près d'un mauvais village[25], nous vîmes une estafette arriver à franc étrier, demandant après l'Empereur. Nous sûmes, un instant après, que c'était un général apportant la nouvelle de la conspiration de Malet, qui venait d'avoir lieu à Paris.
[Note 25: Ce village se nomme Mickalowka. (_Note de l'auteur_.)]
Comme l'endroit où nous étions arrêtés était près d'un bois, et que, pour se remettre en route, il fallait beaucoup attendre à cause que le chemin était étroit, l'on se trouvait beaucoup de monde en masse, et comme nous étions plusieurs amis réunis sur le bord de la route, frappant des pieds pour ne pas être saisis du froid, causant de nos malheurs et de la faim qui nous dévorait, je sentis, tout à coup, l'odeur du pain chaud. Aussitôt je me retourne, et derrière et près de moi, je vois un individu enveloppé d'une grande pelisse garnie de fourrures, sous laquelle sortait l'odeur du pain qui m'avait monté au nez. Aussitôt je lui adresse brusquement la parole, en lui disant: «Monsieur, vous avez du pain; vous allez m'en vendre!» Comme il allait se retirer, je le saisis par le bras. Alors, voyant qu'il n'y avait plus moyen de se débarrasser de moi, il tira de dessous sa pelisse, une galette encore toute chaude que je saisis avec avidité d'une main, tandis que de l'autre, je lui présentai une pièce de cinq francs pour la lui payer. Mais, à peine l'avais-je dans la main, que mes amis, qui étaient auprès de moi, tombèrent dessus comme des enragés, et me l'arrachèrent. Il ne me resta, pour ma part, que le morceau que je tenais sous le pouce et les deux premiers doigts de la main droite.
Pendant ce temps, le chirurgien-major de l'armée, car c'en était un, disparut. Il fit bien, car on l'aurait peut-être assommé pour avoir le reste. Il est probable qu'étant arrivé des premiers dans le petit village dont j'ai parlé, il aura eu le bonheur de trouver de la farine, et, en attendant que nous fussions arrivés, il aura fait de la galette.
Depuis plus d'une demi-heure que nous étions dans cette position, plusieurs hommes avaient succombé à l'endroit où nous étions. Beaucoup d'autres étaient tombés dans la colonne, lorsqu'elle était en marche. Enfin, nos rangs commençaient à s'éclaircir, et nous n'étions qu'au commencement de nos misères! Lorsque l'on s'arrêtait afin de prendre quelque chose au plus vite, l'on saignait les chevaux abandonnés, ou ceux que l'on pouvait enlever sans être vu; l'on en recueillait le sang dans une marmite, on le faisait cuire et on le mangeait. Mais il arrivait souvent qu'au moment où l'on venait de le mettre au feu, l'on était obligé de le manger, soit que l'ordre du départ arrivât, ou que les Russes fussent trop près de nous. Dans ce dernier cas, l'on ne se gênait pas autant, car j'ai vu quelquefois une partie manger tranquillement, pendant que l'autre empêchait, à coups de fusil, les Russes de s'avancer. Mais lorsqu'il y avait force majeure et qu'il fallait quitter le terrain, on emportait la marmite, et chacun, en marchant, puisait à pleines mains et mangeait; aussi avait-on la figure barbouillée de sang.
Souvent, lorsque l'on était obligé d'abandonner des chevaux, parce que l'on n'avait pas le temps de les découper, il arrivait que des hommes restaient en arrière exprès, en se cachant, afin qu'on ne les forçât point à suivre leur régiment. Alors, ils tombaient sur cette viande comme des voraces; aussi était-il rare que ces hommes reparussent, soit qu'ils fussent pris par l'ennemi, ou morts de froid.
Cette journée de marche ne fut pas aussi longue que la précédente, car, lorsque nous arrêtâmes, il faisait encore jour. C'était sur l'emplacement d'un village incendié où il ne restait plus que quelques pignons de maisons contre lesquels les officiers supérieurs établirent leur bivac pour se mettre à l'abri du vent et passer la nuit. Indépendamment des douleurs que nous avions, par suite des grandes fatigues que nous éprouvions, la faim se faisait sentir d'une manière effroyable. Ceux à qui il restait encore un peu de vivres, comme du riz ou du gruau, se cachaient pour le manger. Déjà il n'y avait plus d'amis, l'on se regardait d'un air de méfiance, l'on devenait même ingrat envers ses meilleurs camarades. Il m'est arrivé, à moi, de commettre, envers mes véritables amis, un trait d'ingratitude que je ne veux pas passer sous silence.
J'étais, ce jour-là, comme tous mes amis, dévoré par la faim, mais j'avais, plus qu'eux, le malheur de l'être aussi par la vermine que j'avais attrapée l'avant-veille. Nous n'avions pas un morceau de cheval à manger, nous comptions sur l'arrivée de quelques hommes de la compagnie, qui étaient restés en arrière, afin d'en couper aux chevaux qui tombaient. Tourmenté de n'avoir rien à manger, j'éprouvais des sensations qu'il me serait difficile d'exprimer. J'étais près d'un de mes meilleurs amis, Poumo, sergent, qui était debout près d'un feu que l'on venait de faire, en regardant de tous côtés s'il n'arrivait rien. Tout à coup, je lui serre la main avec un mouvement convulsif, en lui disant: «Mon ami, si je rencontrais, dans le bois, n'importe qui avec un pain, il faudrait qu'il m'en donne la moitié!» Puis, me reprenant: «Non, lui dis-je, je le tuerais pour avoir tout!»
À peine avais-je lâché la parole, que je me mis à marcher à grands pas dans la direction du bois, comme si je devais rencontrer l'homme et le pain. Y étant arrivé, je le côtoyai pendant un quart d'heure, et, tournant brusquement à gauche dans une direction opposée à notre bivac, j'aperçus, presque à la lisière du bois, un feu contre lequel un homme était assis. Je m'arrêtai afin de l'observer, et je distinguai qu'il avait, devant lui et sur son feu, une marmite dans laquelle il faisait cuire quelque chose, car, ayant pris un couteau, il le plongea dedans, et, à ma grande surprise, je vis qu'il en retirait une pomme de terre qu'il pressa un peu et qu'il remit aussitôt, probablement parce qu'elle n'était pas cuite.