Chapter 6
Je profitai de cette circonstance pour visiter en détail les choses remarquables que renfermait le Kremlin. Pendant que plusieurs régiments étaient occupés à passer la revue, je visitai l'église Saint-Michel, destinée à la sépulture des empereurs de Russie. Ce fut dans cette église que, les premiers jours de notre arrivée, croyant y trouver des grands trésors que l'on disait y être cachés, des militaires de la Garde, du 1er de chasseurs, qui étaient restés de piquet au Kremlin, s'y étaient introduits, avaient parcouru des caveaux immenses, mais, au lieu d'y trouver des trésors, ils n'y trouvèrent que des tombeaux en pierre, recouverts en velours, avec des inscriptions sur des plaques en argent. On y rencontra aussi quelques personnes de la ville qui s'y étaient retirées sous la protection des morts, croyant y être en sûreté, parmi lesquelles se trouvait une jeune et jolie personne que l'on disait appartenir à une des premières familles de Moscou, et qui fit la folie de s'attacher à un officier supérieur de l'armée. Elle fit la folie, plus grande encore, de le suivre dans la retraite. Aussi, comme tant d'autres, elle périt de froid, de faim et de misère.
Sortant des caveaux de l'église Saint-Michel, je fus voir la fameuse cloche, que j'examinai dans tous ses détails. Sa hauteur est de dix-neuf pieds; une bonne partie est enterrée, probablement par son propre poids, depuis le temps qu'elle est à terre, par suite de l'incendie qui brûla la tour où elle était suspendue et dont on voit encore les fondations. Les grosses pièces de bois auxquelles elle était suspendue y sont encore attachées, mais cassées par le milieu.
Pas loin de là, et en face du palais, se trouve l'arsenal où l'on voit, à chaque côté de la porte, deux pièces de canon monstres; un peu plus loin et sur la droite, c'est la cathédrale, avec ses neuf tours ou clochers couverts en cuivre doré. Sur la plus haute des tours, l'on y voyait la croix du grand Ivan, qui domine le tout; elle avait trente pieds de haut, elle était en bois, recouverte de fortes lames d'argent doré: plusieurs chaînes aussi dorées la tenaient de tous les côtés.
Quelques jours après, des hommes de corvée, charpentiers et autres, furent commandés pour la descendre, afin de la transporter à Paris comme trophée, mais, en la détachant, elle fut emportée par son poids; elle faillit tuer et entraîner avec elle tous les hommes qui la tenaient par les chaînes; il en fut de même des grands aigles qui dominaient les hautes tours, autour de l'enceinte du Kremlin.
Il était midi lorsque nous eûmes fini de passer la revue; en partant, nous passâmes sous la fausse porte où se trouve le grand Saint Nicolas dont j'ai parlé plus haut. Nous y vîmes beaucoup d'esclaves russes occupés à prier, à faire des courbettes et des signes de croix au grand Saint; probablement qu'ils l'intercédaient contre nous.
Le 25, avec plusieurs de mes amis, nous parcourûmes les ruines de la ville. Nous passâmes dans plusieurs quartiers que nous n'avions pas encore vus: partout l'on rencontrait, au milieu des décombres, des paysans russes, des femmes sales et dégoûtantes, juives et autres, confondues avec des soldats de l'armée, cherchant, dans les caves que l'on découvrait, les objets cachés qui avaient pu échapper à l'incendie. Indépendamment du vin et du sucre qu'ils y trouvaient, l'on en voyait chargés de châles, de cachemires, de fourrures magnifiques de Sibérie, et aussi d'étoffes tissées de soie, d'or et d'argent, et d'autres avec des plats d'argent et d'autres choses précieuses. Aussi voyait-on les juifs, avec leurs femmes et leurs filles, faire à nos soldats toute espèce de propositions pour en obtenir quelques pièces, que souvent d'autres soldats de l'armée reprenaient.
Le même jour, au soir, le feu fut mis à un temple grec, en face de notre logement, et tenant au palais où était logé le maréchal Mortier. Malgré les secours que nos soldats portèrent, l'on ne put parvenir à l'éteindre. Ce temple, qui avait été conservé dans son entier et où rien n'avait été dérangé, fut, dans un rien de temps, réduit en cendres. Cet accident fut d'autant plus déplorable, que beaucoup de malheureux s'y étaient retirés avec le peu d'effets qui leur restaient, et même, depuis quelques jours, l'on y officiait.
Le 26, je fus de garde aux équipages de l'Empereur, que l'on avait placés dans des remises situées à une des extrémités de la ville et vis-à-vis une grande caserne que l'incendie avait épargnée et où une partie du premier corps d'armée était logée. Pour y arriver avec mon poste, il m'avait fallu parcourir plus d'une lieue de terrain en ruines et situé presque sur la rive gauche de la Moskowa, où l'on n'apercevait plus que, ça et là, quelques pignons d'églises; le reste était réduit en cendres. Sur la rive droite, on voyait encore quelques jolies maisons de campagne isolées, dont une partie aussi était brûlée.
Près de l'endroit où j'avais établi mon poste, se trouvait une maison qui avait échappé à l'incendie; je fus la voir par curiosité. Le hasard m'y fit rencontrer un individu parlant très bien le français, qui me dit être de Strasbourg, et qu'une fatalité avait amené à Moscou quelques jours avant nous. Il me conta qu'il était marchand de vins du Rhin et de Champagne mousseux, et que, par suite de malheureuses circonstances, il perdait plus d'un million, tant par ce qu'on lui devait que par les vins qu'il avait en magasin et qui avaient été brûlés, et aussi par ce que nous avions bu et que nous buvions encore tous les jours. Il n'avait pas un morceau de pain à manger. Je lui offris de venir manger avec moi sa part d'une soupe au riz, qu'il accepta avec reconnaissance.
En attendant la paix, que l'on croyait prochaine, l'Empereur donnait des ordres afin de tout organiser dans Moscou, comme si l'on devait y passer l'hiver. L'on commença par les hôpitaux pour les blessés de l'armée; ceux des Russes mêmes furent traités comme les nôtres.
On s'occupa de réunir, autant que possible, les approvisionnements de tous genres qui se trouvaient dans différents endroits de la ville. Quelques temples qui avaient échappé à l'incendie furent ouverts et rendus au culte. Pas loin de notre habitation, et dans la même rue, il existait une église pour les catholiques; un prêtre français émigré y disait la messe. L'église portait le nom de Saint-Louis. L'on parvint même à rétablir un théâtre, et l'on m'a assuré que l'on y avait joué la comédie avec des acteurs français et italiens. Que l'on y ait joué ou non, une chose dont je suis certain, c'est qu'ils furent payés pour six mois, et cela afin de faire croire aux Russes que nous étions disposés à passer l'hiver dans cette ville.
Le 27, comme j'arrivais de descendre ma garde aux équipages, je fus surpris agréablement en trouvant deux de mes pays qui venaient me voir. C'étaient Flament, natif de Péruwelz, vélite dans les dragons de la Garde, et Melet, dragon dans le même régiment; ce dernier était de Condé. Ils tombaient bien, ce jour-là, car nous étions en disposition pour rire. Nous invitâmes nos dragons à dîner et à passer la soirée avec nous.
Dans différentes courses de maraude que nos soldats avaient faites, ils nous avaient rapporté beaucoup de costumes d'hommes et de femmes de toutes les nations, même des costumes français du temps de Louis XVI, et tous ces vêtements étaient de la plus grande richesse. C'est pourquoi, le soir, après avoir dîné, nous proposâmes de donner un bal et de nous revêtir de tous les costumes que nous avions. J'oubliais de dire qu'en arrivant, Flament nous avait appris une nouvelle qui nous fit beaucoup de peine, c'était la catastrophe du brave lieutenant-colonel Martod, commandant le régiment de dragons dont Flament et Melet faisaient partie. Ayant été à la découverte deux jours avant le 25, dans les environs de Moscou, avec deux cents dragons, ils avaient donné dans une embuscade, et, chargés par trois mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie, le colonel Martod avait été mortellement blessé, ainsi qu'un capitaine et un adjudant-major qui furent faits prisonniers après avoir combattu en désespérés. Le lendemain, le colonel fit demander ses effets, mais, le jour suivant, nous apprîmes sa mort.
Je reviens à notre bal, qui fut un vrai bal de carnaval, car nous nous travestîmes tous.
Nous commençâmes par habiller nos femmes russes en dames françaises, c'est-à-dire en marquises, et, comme elles ne savaient comment s'y prendre, c'est Flament et moi qui furent chargés de présider à leur toilette. Nos deux tailleurs russes étaient en Chinois, moi en boyard russe, Flament en marquis, enfin chacun de nous prit un costume différent, même notre cantinière, la mère Dubois, qui survint dans le moment et qui mit sur elle un riche habillement national d'une dame russe. Comme nous n'avions pas de perruques pour nos marquises, la perruquier de la compagnie les coiffa. Pour pommade, il leur mit du suif et, pour poudre, de la farine; enfin elles étaient on ne peut pas mieux ficelées, et, lorsque tout fut disposé, nous nous mîmes en train de danser. J'oubliais de dire que, pendant ce temps, nous buvions force punch, que Melet, le vieux dragon, avait soin d'alimenter, et que nos marquises, ainsi que la cantinière, quoique supportant très bien la boisson, avaient déjà le cerveau troublé, par suite des grands verres de punch qu'elles avalaient de temps en temps, avec délices.
Nous avions, pour musique, une flûte qu'un sergent-major jouait, et le tambour de la compagnie l'accompagnait en mesure. On commença par l'air:
On va leur percer les flancs, Ram, ram, ram, tam plam, Tirelire, ram plam.
Mais à peine la musique avait-elle commencé, et la mère Dubois allait-elle en avant avec le fourrier de la compagnie, avec qui elle faisait vis-à-vis, que voilà nos marquises, à qui probablement notre musique sauvage allait, qui se mettent à sauter comme des Tartares, allant à droite et à gauche, écartant les jambes, les bras, tombant sur cul, se relevant pour y tomber encore. L'on aurait dit qu'elles avaient le diable dans le corps. Cela n'aurait été que très ordinaire pour nous, si elles avaient été habillées avec leurs habits à la russe, mais voir des marquises françaises qui, généralement, sont si graves, sauter comme des enragées, cela nous faisait pâmer de rire, de manière qu'il fut impossible, au joueur de flûte, de continuer; mais notre tambour y suppléa en battant la charge. C'est alors que nos marquises recommencèrent de plus belle, jusqu'au moment où elles tombèrent de lassitude sur le plancher. Nous les relevâmes pour les applaudir, ensuite nous recommençâmes à boire et à danser jusqu'à quatre heures du matin.
La mère Dubois, en vraie cantinière, et qui savait apprécier la valeur des habits qu'elle avait sur elle, car c'était en soie tissée d'or et d'argent, partit sans rien dire. Mais, en sortant, le sergent de garde à la police, voyant une dame étrangère dans la rue, aussi matin, et pensant faire une bonne capture, s'avança vers elle et voulut la prendre par le bras pour la conduire dans sa chambre. Mais la mère Dubois, qui avait son mari, et du punch dans le corps, appliqua sur la figure du sergent un vigoureux soufflet qui le renversa à terre. Il cria: «À la garde!» Le poste prit les armes, et comme nous n'étions pas encore couchés, nous descendîmes pour la débarrasser. Mais le sergent était tellement furieux que nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'il avait eu tort de vouloir arrêter une femme comme la mère Dubois.
Le 28 et le 29 furent encore consacrés à nous occuper de nos provisions; pour cela, nous allions faire des reconnaissances de jour, et, la nuit--pour ne pas avoir de concurrence,--nous allions chercher ce que nous avions remarqué.
Le 30, nous passâmes la revue de l'inspecteur dans la rue, en face de notre logement. Lorsqu'elle fut terminée, il prit envie au colonel de faire voir à l'inspecteur comment le régiment était logé. Lorsque ce fut au tour de notre compagnie, le colonel se fit accompagner par le capitaine, l'officier et le sergent de semaine, et l'adjudant-major Roustan, qui connaissait le logement, marchait en avant et avait soin d'ouvrir les chambres où était la compagnie. Après avoir presque tout vu, le colonel demanda: «Et les sous-officiers, comment sont-ils?--Très bien», répondit l'adjudant-major Roustan. Et, aussitôt, il se met en train d'ouvrir les portes de nos chambres[19]. Mais, par malheur, nous n'avions pas ôté la clef de la porte du cabinet où nos Dulcinées se tenaient, et que nous avions toujours fait passer pour une armoire. Aussitôt, il l'ouvre, mais, surpris d'y voir un espace, il regarde et aperçoit les oiseaux. Il ne dit rien, referme la porte et met la clef dans sa poche.
[Note 19: Il est bon de savoir que nous avions fait percer une porte de communication de notre logement dans celui où était la compagnie. (_Note de l'auteur._)]
Lorsqu'il fut descendu dans la rue, et d'aussi loin qu'il m'aperçut, il me montra la clef, et, s'approchant de moi en riant: «Ah! me dit-il, vous avez du gibier en cage, et, comme des égoïstes, vous n'en faites pas part à vos amis! Mais que diable faites-vous de ces drôlesses-là, et où les avez-vous pêchées? On n'en voit nulle part!» Alors je lui contai comment et quand je les avais trouvées, et qu'elles nous servaient à blanchir notre linge: «Dans ce cas, nous dit-il, en s'adressant au sergent-major et à moi, vous voudrez bien me les prêter pour quelques jours, afin de blanchir mes chemises, car elles sont horriblement sales, et j'espère qu'en bons camarades, vous ne me refuserez pas cela.» Le même soir, il les emmena; il est probable qu'elles blanchirent toutes les chemises des officiers, car elles ne revinrent que sept jours après.
Le 1er octobre, un fort détachement du régiment fut commandé pour aller fourrager à quelques lieues de Moscou, dans un grand château construit en bois. Nous y trouvâmes fort peu de chose: une voiture chargée de foin fut toute notre capture. À notre retour, nous rencontrâmes la cavalerie russe qui vint caracoler autour de nous, sans cependant oser nous attaquer sérieusement. Il est vrai de dire que nous marchions d'une manière à leur faire voir qu'ils n'auraient pas eu l'avantage, car, quoiqu'étant infiniment moins nombreux qu'eux, nous leur avions mis plusieurs cavaliers hors de combat. Ils nous suivirent jusqu'à un quart de lieue de Moscou.
Le 2, nous apprîmes que l'Empereur venait de donner l'ordre d'armer le Kremlin; trente pièces de canon et obusiers de différents calibres devaient être placés sur toutes les tours tenant à la muraille qui forme l'enceinte du Kremlin.
Le 3, des hommes de corvée de chaque régiment de la Garde furent commandés pour piocher la terre et transporter des matériaux provenant de vieilles murailles que des sapeurs du génie abattaient autour du Kremlin, et des fondations que l'on faisait sauter par la mine.
Le 4, j'accompagnai à mon tour les hommes de corvée que l'on avait commandés dans la compagnie. Le lendemain au matin, un colonel du génie fut tué, à mes côtés, d'une brique qui lui tomba sur la tête, provenant d'une mine que l'on venait de faire sauter. Le même jour, je vis, près d'une église, plusieurs cadavres qui avaient les jambes et les bras mangés, probablement par des loups ou par des chiens; ces derniers se trouvaient en grande quantité.
Les jours où nous n'étions pas de service, nous les passions à boire, fumer et rire, et à causer de la France et de la distance dont nous étions séparés, et aussi de la possibilité de nous en éloigner encore davantage. Quand venait le soir, nous admettions dans notre réunion nos deux esclaves moscovites, je dirai plutôt nos deux marquises, car, depuis notre bal, nous ne leur disions plus d'autres noms, qui nous tenaient tête à boire le punch au rhum de la Jamaïque.
Le reste de notre séjour dans cette ville se passa en revues et parades, jusqu'au jour où un courrier vint annoncer à l'Empereur, au moment où il était à passer la revue de plusieurs régiments, que les Russes avaient rompu l'armistice et avaient attaqué à l'improviste la cavalerie de Murat, au moment où il ne s'y attendait pas.
Aussitôt la revue passée, l'ordre du départ fut donné, et, en un instant, toute l'armée fut en mouvement; mais ce ne fut que le soir que notre régiment eut connaissance de l'ordre de se tenir prêt à partir pour le lendemain.
Avant de partir, nous fîmes, à nos deux femmes moscovites, ainsi qu'à nos deux tailleurs, leur part du butin que nous ne pouvions emporter; vingt fois ils se jetèrent à terre pour nous remercier en nous baisant les pieds: jamais ils ne s'étaient vus si riches!
III
La retraite.--Revue de mon sac.--L'Empereur en danger.--De Mojaïsk à Slawkowo.
Le 18 octobre au soir, lorsque nous étions, comme tous les jours, plusieurs sous-officiers réunis, étendus, comme des pachas, sur des peaux d'hermine, de marte-zibeline, de lion et d'ours, et sur d'autres fourrures non moins précieuses, fumant dans des pipes de luxe, le tabac à la rose des Indes, et qu'un punch monstre au rhum de la Jamaïque flamboyait au milieu de nous, dans le grand vase en argent du boyard russe, et faisait fondre un énorme pain de sucre soutenu en travers du vase par deux baïonnettes russes; au moment où nous parlions de la France et du plaisir qu'il y aurait d'y retourner en vainqueurs, après une absence de plusieurs années; où nous faisions nos adieux et nos promesses de fidélité aux Mogolesses, Chinoises et Indiennes, nous entendîmes un grand bruit dans un grand salon où étaient couchés les soldats de la compagnie. Au même instant, le fourrier de semaine entra pour nous annoncer que, d'après l'ordre, il fallait nous tenir prêts à partir.
Le lendemain 19, de grand matin, la ville se remplit de juifs et de paysans russes; les premiers, pour acheter aux soldats ce qu'ils ne pouvaient emporter, et les autres pour ramasser ce que nous jetions dans les rues. Nous apprîmes que le maréchal Mortier restait au Kremlin avec dix mille hommes, avec ordre de s'y défendre au besoin.
Dans l'après-midi, nous nous mîmes en marche, non sans avoir fait, comme nous pûmes, quelques provisions de liquides que nous mîmes sur la voiture de notre cantinière, la mère Dubois, ainsi que notre grand vase en argent; il était presque nuit lorsque nous étions hors de la ville. Un instant après, nous nous trouvâmes au milieu d'une grande quantité de voitures, conduites par des hommes de différentes nations, marchant sur trois ou quatre rangs, sur une étendue de plus d'une lieue. L'on entendait parler français, allemand, espagnol, italien, portugais, et d'autres langues encore, car des paysans moscovites suivaient aussi, ainsi que beaucoup de juifs: tous ces peuples, avec leurs costumes et leurs langages différents, les cantiniers avec leurs femmes et leurs enfants pleurant, se pressant en tumulte et en un désordre dont on ne peut se faire une idée. Quelques-uns avaient déjà leurs voitures brisées; ceux-là criaient et juraient, de manière que c'était un tintamarre à vous casser la tête. Nous finîmes, non sans peine, à dépasser cet immense convoi, qui était celui de toute l'armée. Nous avançâmes sur la route de Kalouga (là, nous étions en Asie); un instant après, nous arrêtâmes pour bivaquer dans un bois, le reste de la nuit, et comme elle était déjà très avancée, notre repos ne fut pas long.
À peine s'il faisait jour, que nous nous remîmes en marche. Nous n'avions pas encore fait une lieue, que nous rencontrâmes encore une grande partie du fatal convoi, qui nous avait dépassés pendant le peu de repos que nous avions pris. Déjà, une grande partie des voitures étaient brisées et d'autres ne pouvaient plus avancer, à cause que le chemin était de sable et que les roues enfonçaient beaucoup. L'on entendait crier en français, jurer en allemand, réclamer le bon Dieu en italien, et la Sainte Vierge en espagnol et en portugais.
Après avoir passé toute cette bagarre, nous fûmes obligés d'arrêter pour attendre la gauche de la colonne. Je profitai de cette circonstance pour faire une revue de mon sac, qui me semblait trop lourd, et voir s'il n'y avait rien à mettre de côté afin de m'alléger. Il était assez bien garni: j'avais plusieurs livres de sucre, du riz, un peu de biscuit, une demi-bouteille de liqueur, le costume d'une femme chinoise en étoffe de soie, tissée d'or et d'argent, plusieurs objets de fantaisie en or et argent, entre autres un morceau de la croix du grand Ivan[20], c'est-à-dire un morceau de l'enveloppe qui la recouvrait, qui était d'argent doré et qui m'avait été donné par un homme de la compagnie qui avait été commandé de corvée avec d'autres hommes du même état, couvreurs et charpentiers, pour la détacher.
[Note 20: J'ai oublié de dire qu'au milieu de la grande croix de Saint-Ivan, il s'en trouvait une petite en or massif, d'un pied de long. (_Note de l'auteur_.)]
J'avais aussi mon grand uniforme, une grande capote de femme servant à monter à cheval (cette capote était de couleur noisette, doublée en velours vert, et, comme je n'en connaissais pas l'usage, je me figurais que la femme qui l'avait portée avait plus de six pieds); plus deux tableaux en argent d'un pied de long sur huit pouces de hauteur, dont les personnages étaient en relief: l'un de ces tableaux représentait le jugement de Paris, sur le mont Ida. L'autre représentait Neptune, sur un char formé d'une coquille et traîné par des chevaux marins. Tout cela était d'un travail fini. J'avais, en outre, plusieurs médaillons et un crachat d'un prince russe enrichi de brillants. Tous ces objets, étaient destinés pour des cadeaux et avaient été trouvés dans des caves où les maisons avaient croulé par suite de l'incendie.
Comme l'on voit, mon sac devait peser, mais, pour qu'il ne soit plus aussi lourd, je laissai sur le terrain ma culotte blanche, prévoyant bien que je n'en aurais pas besoin de sitôt. Sur moi, j'avais, sur ma chemise, un gilet de soie jaune piqué et ouaté que j'avais fait moi-même avec le jupon d'une femme, et, par-dessus tout, un grand collet doublé en peau d'hermine, plus une carnassière suspendue à mon côté et sous mon collet, par un large galon en argent, contenant plusieurs objets parmi lesquels était un Christ en or et argent, ainsi qu'un petit vase en porcelaine de Chine. Ces deux pièces ont échappé au naufrage comme par miracle; je les possède encore et les conserve comme des reliques. Ensuite, mon fourniment, mes armes et soixante cartouches dans ma giberne; ajoutez à cela de la santé, de la gaieté, de la bonne volonté et l'espoir de présenter mes hommages aux dames mogoles, chinoises et indiennes, et vous aurez une idée du sergent vélite de la Garde impériale[21].
[Note 21: À cause du blocus continental, le bruit courait dans l'armée que nous devions aller en Mongolie et en Chine, pour nous emparer des possessions anglaises. (_Note de l'auteur._)]
À peine avais-je passé la revue de mon butin, que nous entendîmes, devant nous, quelques coups de fusil; l'on nous fit prendre les armes et doubler le pas. Une demi-heure après, nous arrivâmes sur l'emplacement où un convoi, escorté par un détachement de lanciers rouges de la Garde, avait été attaqué par des partisans.
Plusieurs lanciers étaient tués, et aussi des Russes et quelques chevaux. Près d'une voiture, l'on voyait étendue à terre et sur le dos, une jolie femme, morte de saisissement. Nous continuâmes à marcher sur une route assez belle. Le soir, nous arrêtâmes et nous formâmes notre bivac dans un bois, afin d'y passer la nuit.
Le lendemain 21, de grand matin, nous nous remîmes en marche, et, dans le milieu du jour, nous rencontrâmes un parti de Cosaques réguliers, que l'on chassa à coups de canon. Après avoir marché une partie de cette journée à travers les champs, nous arrêtâmes près d'une prairie, au bord d'un ruisseau, où nous passâmes la nuit.