Mémoires du sergent Bourgogne

Chapter 5

Chapter 53,914 wordsPublic domain

Pendant que nous attendions un moment propice pour nous échapper, nous remarquâmes qu'une des maisons qui faisaient le coin d'une rue était la boutique d'un confiseur italien, et, quoique sur le point d'être rôtis, nous pensâmes qu'il serait bon de sauver quelques pots des bonnes choses qui pouvaient s'y trouver, si toutefois il y avait possibilité: la porte était fermée; au premier étage, une croisée était ouverte; le hasard nous procura une échelle, mais elle était trop courte; on la posa sur un tonneau qui se trouvait contre la maison: alors elle fut longue assez pour que nos soldats pussent y arriver et entrer dedans.

Quoiqu'une partie fût déjà en flammes, rien ne les arrêta. Ils ouvrirent la porte, et nous remarquâmes, à notre grande surprise et satisfaction, que rien n'avait été enlevé. Nous y trouvâmes toutes sortes de fruits confits et beaucoup de liqueurs, du sucre en quantité, mais ce qui nous fit le plus grand plaisir, et qui nous étonna le plus, fut trois grands sacs de farine. Notre surprise redoubla en trouvant des pots de moutarde de la rue Saint-André-des-Arts, n° 13, à Paris.

Nous nous empressâmes de vider toute la boutique, et nous en fîmes un magasin au milieu de la place où nous étions, en attendant qu'il nous fût possible de faire transporter le tout où était notre compagnie.

Comme il continuait toujours à tomber de l'eau, nous fîmes un abri avec les portes de la maison, et nous établîmes notre bivac, où nous restâmes plus de quatre heures, en attendant qu'un passage fût libre.

Pendant ce temps, nous fîmes des beignets à la confiture, et, lorsque nous pûmes partir, nous emportâmes, sur nos épaules, tout ce qu'il fut possible de prendre. Nous laissâmes notre autre voiture et nos sacs de farine sous la garde de cinq hommes, pour venir ensuite, avec d'autres, les chercher.

Pour la voiture, il était de toute impossibilité de s'en servir, vu que le milieu de la rue où il fallait passer était embarrassé par quantité de beaux meubles brisés et à demi brûlés, des pianos, des lustres en cristal et une infinité d'autres choses de la plus grande richesse.

Enfin, après avoir passé la place des Pendus, nous arrivâmes où était la compagnie, à 10 heures du matin: nous en étions partis la veille à 10 heures. Aussitôt notre arrivée, nous ne perdîmes pas de temps pour envoyer chercher tout ce que nous avions laissé en arrière: dix hommes partirent de suite; ils revinrent, une heure après, avec chacun une charge, et malgré tous les obstacles, ils ramenèrent la voiture que nous y avions laissée. Ils nous contèrent qu'ils avaient été obligés de débarrasser la place où la première voiture avait été écrasée avec les Russes, et que ces derniers étaient tous brûlés, calcinés et raccourcis.

Le même jour 18, nous fûmes relevés du service de la place, et nous fûmes prendre possession de nos logements, pas loin de la première enceinte du Kremlin, dans une belle rue dont une grande partie avait été préservée du feu. L'on désigna, pour notre compagnie, un grand café, car dans une des salles il y avait deux billards, et, pour nous autres sous-officiers, la maison d'un boyard tenant à la première. Nos soldats démontèrent les billards pour avoir plus de place; quelques-uns, avec le drap, se firent des capotes.

Nous trouvâmes, dans les caves de l'habitation de la compagnie, une grande quantité de vin, de rhum de la Jamaïque, ainsi qu'une grande cave remplie de tonnes d'excellente bière recouvertes de glace pour la tenir fraîche pendant l'été. Chez notre boyard, quinze grandes caisses de vin de Champagne mousseux, et beaucoup de vin d'Espagne.

Nos soldats, le même jour, découvrirent un grand magasin de sucre dont nous eûmes soin de faire une grande provision qui nous servit à faire du punch, pendant tout le temps que nous restâmes à Moscou, ce que nous n'avons jamais manqué un seul jour de faire en grande récréation. Tous les soirs, dans un grand vase en argent que le boyard russe avait oublié d'emporter, et qui contenait au moins six bouteilles, nous en faisions pour le moins trois ou quatre fois. Ajoutez à cela une belle collection de pipes dans lesquelles nous fumions d'excellent tabac.

Le 19, nous passâmes la revue de l'Empereur, au Kremlin, et en face du palais. Le même jour, au soir, je fus encore commandé pour faire partie d'un détachement composé de fusiliers-chasseurs et grenadiers, et d'un escadron de lanciers polonais, en tout deux cents hommes; notre mission était de préserver de l'incendie le Palais d'été de l'Impératrice, situé à l'une des extrémités de Moscou. Ce détachement était commandé par un général que je pense être le général Kellermann.

Nous partîmes à huit heures du soir; il en était neuf et demie lorsque nous y arrivâmes. Nous vîmes une habitation spacieuse, qui me parut aussi grande que le château des Tuileries, mais bâtie en bois et recouverte d'un stuc qui faisait le même effet que le marbre. Aussitôt, l'on disposa des gardes à l'extérieur, et l'on établit un grand poste en face du palais où se trouvait un grand corps de garde. L'on fit partir des patrouilles pour la plus grande sûreté. Je fus chargé, avec quelques hommes, de visiter l'intérieur, afin de voir s'il ne s'y trouvait personne de caché.

Cette occasion me procura l'avantage de parcourir cette immense habitation, qui était meublée avec tout ce que l'Asie et l'Europe produisent de plus riche et de plus brillant. Il semblait que l'on avait tout prodigué pour l'embellir, et, cependant, en moins d'une heure, elle fut entièrement consumée, car à peine y avait-il un quart d'heure que tout était disposé pour empêcher que l'on y mette le feu, qu'un instant après il fut mis, malgré toutes les précautions que l'on avait prises, devant, derrière, à droite et à gauche, et sans voir qui le mettait; enfin, il se fit voir en plus de douze endroits à la fois. On le voyait sortir par toutes les fenêtres des greniers.

Aussitôt, le général demande des sapeurs pour tâcher d'isoler le feu, mais c'était impossible: nous n'avions pas de pompes, ni même d'eau. Un instant après, nous vîmes sortir de dessous les grands escaliers, par un souterrain du château, et s'en aller tranquillement, plusieurs hommes dont quelques-uns avaient encore des torches en partie allumées; l'on courut sur eux et on les arrêta. C'étaient ceux qui venaient de mettre le feu au palais; ils étaient vingt et un. Onze autres furent arrêtés, d'un autre côté, mais qui ne paraissaient pas sortir du château. Ils n'avaient rien sur eux qui indiquât qu'ils aient participé à ce nouvel incendie; cependant, plus de la moitié furent reconnus pour des forçats.

Tout ce que nous pûmes faire, fut de sauver quelques tableaux et d'autres objets précieux, parmi lesquels se trouvaient des ornements impériaux, comme manteaux en velours, doublés en peau d'hermine, ainsi que beaucoup d'autres choses non moins précieuses qu'il fallut ensuite abandonner.

Il y avait peut-être une demi-heure que le feu avait commencé, qu'un vent furieux s'éleva, et en moins de dix minutes, nous fûmes bloqués par un incendie général, sans pouvoir ni reculer, ni avancer. Plusieurs hommes furent blessés par des pièces de bois enflammées, que la force du vent chassait avec un bruit épouvantable. Nous ne pûmes sortir de cet enfer qu'à deux heures du matin, et, alors, plus d'une demi-lieue de terrain avait été la proie des flammes, car tout ce quartier était bâti en bois, et avec la plus grande élégance.

Nous nous remîmes en route pour retourner dans la direction du Kremlin: en partant, nous conduisions avec nous nos prisonniers, au nombre de trente-deux, et, comme j'avais été chargé de la garde de police pendant la nuit, je fus aussi chargé de l'arrière-garde et de l'escorte des prisonniers, avec ordre de faire tuer à coups de baïonnette ceux qui voudraient se sauver ou qui ne voudraient pas suivre.

Parmi ces malheureux, il se trouvait au moins les deux tiers de forçats, avec des figures sinistres; les autres étaient des bourgeois de la moyenne classe et de la police russe, faciles à reconnaître à leur uniforme.

Pendant que nous marchions, je remarquai, parmi les prisonniers, un individu affublé d'une capote verte assez propre, pleurant comme un enfant, et répétant à chaque instant, en bon français: «Mon Dieu! j'ai perdu dans l'incendie ma femme et mon fils!» Je remarquai qu'il regrettait davantage son fils que sa femme; je lui demandai qui il était. Il me répondit qu'il était Suisse et des environs de Zurich, instituteur des langues allemande et française à Moscou, depuis dix-sept ans. Alors il continua à pleurer et à se désespérer, en répétant toujours: «Mon cher fils! mon pauvre fils!...»

J'eus pitié de ce malheureux, je le consolai en lui disant que, peut-être, il les retrouverait, et, comme je savais qu'il devait mourir comme les autres, je résolus de le sauver. À côté de lui marchaient deux hommes qui se tenaient fortement par le bras, l'un jeune et l'autre déjà âgé; je demandai au Suisse qui ils étaient; il me dit que c'étaient le père et le fils, tous deux tailleurs d'habits: «Mais, me répondit-il, le père est plus heureux que moi, il n'est pas séparé de son fils, ils pourront mourir ensemble!» Il savait le sort qui l'attendait, car comprenant le français, il avait entendu l'ordre que l'on avait donné pour eux.

Au moment où il me parlait, je le vis s'arrêter tout à coup et regarder avec des yeux égarés; je lui demandai ce qu'il avait: il ne me répondit pas. Un instant après, un gros soupir sortit de sa poitrine, et il se mit de nouveau à pleurer en me disant qu'il cherchait l'emplacement de son habitation, que c'était bien là, qu'il le reconnaissait au grand poêle qui était encore debout, car il est bon de dire que l'on y voyait toujours comme en plein jour, non seulement dans la ville, mais loin encore.

Dans ce moment, la tête de la colonne, qui marchait précédée du détachement de lanciers polonais, était arrêtée et ne savait où passer, à cause d'un grand encombrement qui se trouvait dans une rue plus étroite et par suite des éboulements. Je profitai de ce moment pour satisfaire au désir qu'avait ce malheureux de voir si, dans les cendres de son habitation, il ne retrouverait pas les cadavres de son fils et de sa femme. Je lui proposai de l'accompagner; nous entrons sur l'emplacement de la maison: d'abord nous ne voyons rien qui puisse confirmer son malheur, et déjà je le consolais en lui disant que, sans doute, ils étaient sauvés, quand tout à coup, à l'entrée de la porte de la cave, j'aperçus quelque chose de gros et informe, noir et raccourci. J'avançai, j'examinai, en ôtant avec mon pied tout ce qui pouvait m'empêcher de reconnaître la chose; je vis que c'était un cadavre. Mais impossible de pouvoir discerner si c'était un homme ou une femme: d'abord je n'en eus pas le temps, car l'individu, que la chose intéressait et qui était à côté de moi comme un stupide, jeta un cri effroyable et tomba sur le pavé. Aidé par un soldat qui était près de moi, nous le relevâmes. Revenu un peu à lui-même, il parcourut, en se livrant au désespoir, le terrain de la maison et, par un dernier cri, il nomma son fils et se précipita dans la cave où je l'entendis tomber comme une masse.

L'envie de le suivre ne me prit pas: je m'empressai de rejoindre le détachement, en faisant de tristes réflexions sur ce que je venais de voir. Un de mes amis me demanda ce que j'avais fait de l'homme qui parlait français; je lui contai la scène tragique que je venais de voir, et, comme l'on était toujours arrêté, je lui proposai de venir voir l'endroit. Nous allâmes jusqu'à la porte de la cave; là, nous entendîmes des gémissements; mon camarade me proposa d'y descendre afin de le secourir, mais, comme je savais qu'en le tirant de cet endroit, c'était le conduire à une mort certaine, puisqu'ils devaient tous être fusillés en arrivant, je lui observai que c'était commettre une grande imprudence que de s'engager dans un lieu sombre et sans lumière.

Fort heureusement, le cri: «Aux armes!» se fit entendre; c'était pour se remettre en marche, mais, comme il fallait encore quelque temps avant que la gauche fit son mouvement, nous restâmes encore un moment au même endroit, et, comme nous allions nous retirer, nous entendîmes quelqu'un marcher; je me retournai. Jugez quelle fut ma surprise en voyant paraître ce malheureux, ayant l'air d'un spectre, portant dans ses bras des fourrures avec lesquelles, disait-il, il voulait ensevelir son fils et sa femme, car, pour son fils, il l'avait trouvé mort dans la cave, sans être brûlé. Le cadavre qui était à la porte était bien celui de sa femme; je lui conseillai de rentrer dans la cave, de s'y cacher jusqu'après notre départ et qu'il pourrait ensuite remplir son pénible devoir; je ne sais s'il comprit, mais nous partîmes.

Nous arrivâmes près du Kremlin à cinq heures du matin; nous mîmes nos prisonniers dans un lieu de sûreté; mais avant, j'avais eu la précaution de faire mettre de côté les deux tailleurs, père et fils, et cela pour notre compte; ils nous furent, comme l'on verra, très utiles pendant notre séjour à Moscou.

Le 20, l'incendie s'était un peu ralenti; le maréchal Mortier, gouverneur de la ville, avec le général Milhaud, nommé commandant de la place, s'occupèrent activement d'organiser une administration de police. L'on choisit, à cet effet, des Italiens, des Allemands et Français habitant Moscou, qui s'étaient soustraits, en se cachant, aux mesures de rigueur de Rostopchin, qui, avant notre arrivée, faisait partir les habitants malgré eux.

À midi, en regardant par la fenêtre de notre logement, je vis fusiller un forçat; il ne voulut pas se mettre à genoux; il reçut la mort avec courage et, frappant sur sa poitrine, il semblait défier celui qui la lui donnait. Quelques heures après, ceux que nous avions conduits subirent le même sort.

Je passai le reste de la journée assez tranquille, c'est-à-dire jusqu'à sept heures du soir, où l'adjudant-major Delaître me signifia de me rendre aux arrêts dans un endroit qu'il me désigna, pour avoir, disait-il, laissé échapper trois prisonniers que l'on avait confiés à ma garde; je m'excusai comme je pus, et je me rendis dans l'endroit que l'on m'avait indiqué; d'autres sous-officiers y étaient déjà. Là, après avoir réfléchi, je fus satisfait d'avoir sauvé trois hommes, dont j'étais persuadé qu'ils étaient innocents.

La chambre dans laquelle j'étais donnait sur une grande galerie étroite qui servait de passage pour aller dans un autre corps de bâtiment, dont une partie avait été incendiée, de manière que personne n'y allait, et je remarquai que la partie qui était conservée n'avait pas encore été explorée. N'ayant rien à faire, et naturellement curieux, je m'amusai à parcourir la galerie. Lorsque je fus au bout, il me sembla entendre du bruit dans une chambre dont la porte était fermée. En écoutant, il me sembla entendre un langage que je ne comprenais pas. Voulant savoir ce qu'elle renfermait, je frappai. L'on ne me répondit pas, et le silence le plus profond succéda au bruit. Alors, regardant par le trou de la serrure, j'aperçus un homme couché sur un canapé, et deux femmes debout qui semblaient lui imposer silence; comme je comprenais quelques mots de la langue polonaise, qui a beaucoup de rapport avec la langue russe, je frappai une seconde fois, et je demandai de l'eau; pas de réponse. Mais, à la seconde demande, que j'accompagnai d'un grand coup de pied dans la porte, l'on vint m'ouvrir.

Alors j'entrai; les deux femmes, en me voyant, se sauvèrent dans une autre chambre. Je commençai par fermer la porte par où j'étais entré; l'individu couché sur le canapé ne bougeait pas; je le reconnus, de suite, pour un forçat de la figure la plus ignoble et la plus sale, ainsi que sa barbe et tout son accoutrement, composé d'une capote de peau de mouton serrée avec une ceinture de cuir. Il avait, à côté de lui, une lance et deux torches à incendie, plus deux pistolets à sa ceinture, objets dont je commençai par m'emparer. Ensuite, prenant une des torches qui était grosse comme mon bras, je lui en appliquai un coup sur le côté, qui lui fit ouvrir les yeux. L'individu, en me voyant, fit un bond comme pour sauter après moi, mais il tomba de tout son long. Alors je lui présentai le bout d'un des pistolets que je lui avais pris; il me regarda encore d'un air stupide, et, voulant se relever, il retomba. À la fin, il parvint à se tenir debout. Voyant qu'il était ivre, je le pris par un bras et, l'ayant fait sortir de la chambre, je le conduisis au bout de la galerie qui séparait les chambres, et lorsqu'il fut sur le bord de l'escalier qui était droit comme une échelle, je le poussai: il roula jusqu'en bas comme un tonneau, et presque contre la porte du corps de garde de la police, qui était en face de l'escalier. Les hommes de garde le traînèrent dans une chambre destinée pour y enfermer tous ceux de son espèce que l'on arrêtait à chaque instant; enfin, je n'en entendis plus parler.

Après cette expédition, je retournai à la chambre et je m'y enfermai, et, ayant encore regardé si rien ne pouvait me nuire, j'ouvris la porte de la seconde chambre où j'aperçus, en entrant, les deux Dulcinées assises sur un canapé. En me voyant, elles ne parurent pas surprises; elles me parlèrent toutes deux à la fois; je ne pus jamais rien comprendre. Je voulus savoir si elles avaient quelque chose à manger; elles me comprirent parfaitement, car aussitôt elles me servirent des concombres, des oignons et un gros morceau de poisson salé avec un peu de bière, mais pas de pain. Un instant après, la plus jeune m'apporta une bouteille qu'elle appela _Kosalki_; en le goûtant, je le reconnus pour du genièvre de Dantzig, et, en moins d'une demi-heure, nous eûmes vidé la bouteille, car je m'aperçus que mes deux Moscovites buvaient mieux que moi. Je restai encore quelque temps avec les deux soeurs, car elles m'avaient fait comprendre qu'elles l'étaient; alors je retournai dans ma chambre.

En entrant, je trouvai un sous-officier de la compagnie qui était venu pour me voir, et qui depuis longtemps m'attendait. Il me demanda d'où je venais; lorsque je lui eus conté mon histoire, il ne fut plus surpris de mon absence, mais il parut enchanté, à cause, me dit-il, que l'on ne trouvait personne pour blanchir le linge; puisque le hasard nous procurait deux dames moscovites, certainement elles se trouveraient très honorées de blanchir et de raccommoder celui des militaires français. À dix heures, lorsque tout le monde fut couché, comme nous ne voulions pas que personne sache que nous avions des femmes, le sous-officier revint, avec le sergent-major, chercher nos deux belles. Elles, firent d'abord quelques difficultés, ne sachant où on les conduisait; mais, ayant fait comprendre qu'elles désiraient que je les accompagnasse, j'allai jusqu'au logement, où elles nous suivirent de bonne grâce, en riant. Un cabinet se trouvant disponible, nous les y installâmes, après l'avoir meublé convenablement avec ce que nous trouvâmes dans leur chambre; bien mieux, avec tout ce que nous trouvâmes de beau et d'élégant que les dames nobles moscovites n'avaient pu emporter, de manière que, de grosses servantes qu'elles paraissaient être, elles furent de suite transformées en baronnes, mais blanchissant et raccommodant notre linge.

Le lendemain au matin, 21, j'entendis une forte détonation d'armes à feu; j'appris que l'on venait encore de fusiller plusieurs forçats et hommes de la police, que l'on avait pris mettant le feu à l'hospice des Enfants-Trouvés et à l'hôpital où étaient nos blessés; un instant après, le sergent-major accourut me dire que j'étais libre.

En rentrant dans notre logement, j'aperçus nos tailleurs, les deux hommes que j'avais sauvés, déjà en train de travailler; ils faisaient des grands collets avec les draps des billards qui étaient dans la grande salle du café où était logée la compagnie, et que l'on avait démontés pour avoir plus de place. J'entrai dans la chambre où étaient enfermées nos femmes; elles étaient occupées à faire la lessive, et elles s'en tiraient passablement mal. Cela n'est pas étonnant, elles avaient sur elles des robes en soie d'une baronne! Mais il fallait prendre patience, faute de mieux. Le reste de la journée fut consacré à organiser notre local et à faire des provisions, comme si nous devions rester longtemps dans cette ville. Nous avions en magasin, pour passer l'hiver, sept grandes caisses de vin de Champagne mousseux, beaucoup de vin d'Espagne, du porto; nous étions possesseurs de cinq cents bouteilles de rhum de la Jamaïque, et nous avions à notre disposition plus de cent gros pains de sucre, et tout cela pour six sous-officiers, deux femmes et un cuisinier.

La viande était rare; ce soir-là, nous eûmes une vache; je ne sais d'où elle venait, probablement d'un endroit où il n'était pas permis de la prendre, car nous la tuâmes pendant la nuit, pour ne pas être vus.

Nous avions aussi beaucoup de jambons, car l'on en avait trouvé un grand magasin; ajoutez à cela du poisson salé en quantité, quelques sacs de farine, deux grands tonneaux remplis de suif que nous avions pris pour du beurre; la bière ne manquait pas; enfin, voilà quelles étaient nos provisions, pour le moment, si toutefois nous venions à passer l'hiver à Moscou.

Le soir, nous eûmes l'ordre de faire un contre-appel; il fut fait à dix heures; il manquait dix-huit hommes. Le reste de la compagnie dormait tranquillement dans la salle des billards; ils étaient couchés sur des riches fourrures de martes-zibelines, des peaux de lions, de renards, et d'ours; une partie avait la tête enveloppée de riches cachemires et formant un grand turban, de sorte que, dans cette situation, ils ressemblaient à des sultans plutôt qu'à des grenadiers de la Garde: il ne leur manquait plus que des houris.

J'avais prolongé mon appel jusqu'à onze heures, à cause des absents, pour ne pas les porter manquants; effectivement, ils rentrèrent un instant après, ployant sous leur charge. Parmi les objets remarquables qu'ils rapportèrent, il se trouvait plusieurs plaques en argent, avec des dessins en relief; ils apportaient aussi chacun un lingot du même métal, de la grosseur et de la forme d'une brique. Le reste consistait en fourrures, châles des Indes, des étoffes en soie tissée d'or et d'argent. Ils me demandèrent encore la permission de faire, de suite, deux autres voyages, pour aller chercher du vin et des fruits confits, qu'ils avaient laissés dans une cave: je la leur accordai, un caporal les accompagna. Il est bon de savoir que, sur tous les objets qui avaient échappé à l'incendie, nous autres sous-officiers prélevions toujours un droit au moins de vingt pour cent.

Le 22 fut consacré au repos, à augmenter nos provisions, à chanter, fumer, rire et boire, à nous promener. Le même jour, je fis une visite à un Italien, marchand d'estampes, qui restait dans notre quartier; et dont la maison n'avait pas été brûlée.

Le 23 au matin, un forçat fut fusillé dans la cour du café. Le même jour, l'ordre fut donné de nous tenir prêts, pour le lendemain matin, à passer la revue de l'Empereur.

Le 24, à huit heures du matin, nous nous mîmes en marche pour le Kremlin. Lorsque nous y arrivâmes, plusieurs régiments de l'armée y étaient déjà réunis pour la même cause; il y eut, ce jour-là, beaucoup de promotions et beaucoup de décorations données. Ceux qui, dans cette revue, reçurent des récompenses, avaient bien mérité de la patrie, car plus d'une fois ils avaient versé leur sang au champ d'honneur.