Chapter 30
«Pendant que nous étions en train de manger, un paysan accompagné d'une femme entra dans la chambre; l'homme portait un bras en écharpe: c'était l'homme au bras cassé. Il vint s'asseoir auprès de moi pour me le faire voir. Je me décidai à payer d'audace. Je demandai du linge, des bandes, des petites lattes que l'on fit avec du bois de sapin. Le bras était cassé net entre le poignet et le coude. J'avais déjà vu tant d'opérations, depuis cinq ans, que je ne balançai pas un instant à me mettre à l'oeuvre. Il n'y avait pas de plaie, on voyait seulement une forte rougeur. Je fis signe à un paysan de tenir le malade par les deux épaules et à la femme de tenir la main. Alors j'ajustai, je pense, assez bien l'os cassé, comme j'aurais fait d'un morceau de bois. D'abord, je tâtonnai. Pendant ce temps, le diable criait et faisait de vilaines grimaces. Enfin je lui appliquai des compresses trempées dans le _schnapps_, ensuite quatre lattes que je lui serrai avec des bandes de toile. Enfin, l'opération finie, il se trouva mieux, et me dit que j'étais un brave homme. La femme et le bourgmestre me firent des compliments; alors je respirai. Pour me récompenser, on me donna un grand verre de genièvre.
«Mais ce n'était pas tout: le bourgmestre me fit comprendre qu'il fallait que j'aille voir une femme qui, depuis deux jours, souffrait horriblement; c'était une jeune femme enceinte qui ne pouvait accoucher. On avait été à Kowno pour un accoucheur, mais tout était en déroute à cause des Russes et des Français, de sorte que l'on n'avait pu en trouver: «Ordinairement, me dit-il, ce sont les vieilles femmes qui font ce service, mais il paraît que l'enfant se présente mal». Je voulus faire comprendre au bourgmestre qu'ayant perdu mes instruments de chirurgien, je ne pouvais pas opérer et que, d'ailleurs, je n'étais pas accoucheur, que je n'y connaissais rien. Mais je ne pus me faire comprendre, ou l'on pensa qu'il y avait, de ma part, mauvaise volonté: il fallut marcher. Je fus conduit par deux paysans et trois femmes à l'extrémité du village. Je ne sais si c'est parce que je sortais d'une chambre chaude, mais j'avais un froid de chien. Enfin, nous arrivons.
«On me fait entrer dans une chambre où je trouve trois vieilles femmes que l'on aurait pu comparer aux trois Parques: elles étaient auprès d'une jeune femme étendue sur un lit et qui, par moments, jetait des cris bien plus forts que l'homme au bras cassé. Une des vieilles me fit approcher de la malade, une autre leva la couverture et une troisième la chemise. Jugez de mon embarras! Sans rien dire, je regardais les trois vieilles, afin de lire dans leurs yeux ce qu'elles voulaient que je fasse. Elles aussi attendaient, en me regardant, ce que j'allais faire: la malade, de même, avait les yeux sur moi. À la fin, je compris une des vieilles qui me disait de voir si l'enfant vivait encore. Alors je me décide et je lui pose ma large patte, froide comme la glace, sur son ventre brûlant. Le contact lui fit faire un bond et jeter un cri à faire trembler la maison. Ce cri est suivi d'un second: aussitôt les trois vieilles s'emparent d'elle, et, en moins de cinq minutes, tout était fini: elle venait d'accoucher d'un Prussien.
«Alors, tout fier de ma nouvelle cure, je me frotte les mains, et, comme je savais ce que l'on faisait, dans mon village, en pareille circonstance, où on lave l'enfant dans de l'eau chaude et du vin, j'en fis apporter dans une cuvette. Ensuite je demandai du _schnapps_. On m'en donna une bouteille; je la goûte plusieurs fois, je prends un morceau de linge que je trempe dans l'eau chaude, je verse du _schnapps_ dessus, j'applique cette compresse sur le bas-ventre de la jeune femme, qui s'en trouve très bien, et qui me remercie en me pressant la main.
«Je sortis escorté par les deux hommes qui m'avaient amené, et par deux des vieilles duègnes. Je fus reconduit chez le bourgmestre où l'on fit mon éloge. Mon frère le Cosaque était dans des transes, mais, en me voyant, il fut rassuré.
«J'avais encore un blessé à panser, c'était lui: je lui lavai la plaie avec de l'eau chaude, et je l'arrangeai avec un peu plus de connaissance. On nous laissa seuls. Lorsque nous fûmes certains que tout le monde dormait, je m'avançai du côté où étaient les armes, je choisis deux paires de pistolets ainsi qu'un beau sabre de chasseur et deux paquets de cartouches du calibre de nos pistolets, que nous prîmes la précaution de charger de suite. Les miens furent cachés en attendant le moment de notre départ; ensuite, nous nous reposâmes.
«Le matin, à six heures, l'on nous apporta à manger. Cette fois, je fus traité comme le Cosaque. Pendant que nous mangions, le bourgmestre me fit encore compliment sur mes talents; ensuite il me demanda si je voulais rester; qu'il me donnerait une de ses filles en mariage. Je lui dis que cela ne se pouvait pas, que j'étais déjà marié et que j'avais des enfants: «Alors, dit-il en s'adressant au Cosaque, de quel côté allez-vous?--Je vais rejoindre mon frère et mes camarades qui suivent la route qui va à la ville; je ne me rappelle pas son nom, mais c'est la première que je dois rencontrer sur la route.--Je sais, dit le bourgmestre, c'est Wilbalen. Alors nous partirons ensemble, je vous conduirai à une lieue d'ici, dans un endroit où vous trouverez plus de deux cents Cosaques, car je viens de recevoir l'ordre d'envoyer tout ce que je pourrais avoir de foin et de farine dans le village, et d'y aller de suite moi-même. Ainsi, dans une demi-heure, nous partirons. Je vais faire préparer votre cheval et le mien.»
«À peine fut-il sorti, que je mis mes pistolets à ma ceinture et au moins trente cartouches dans mes poches. Mon frère le Cosaque s'attacha le sabre que je lui avais choisi et mit aussi les pistolets à sa ceinture. Un instant après, on vint nous avertir que tout était disposé pour le départ. Je pris le portemanteau du Cosaque, et nous sortîmes.
«À la poste, nous vîmes le bourgmestre en tenue de voyage: il avait une capote brune, doublée en fine peau de mouton, bonnet fourré, bottes idem. Son domestique avait une capote en peau de mouton. J'aidai mon frère le Cosaque à monter à cheval et, pendant que j'attachais le portemanteau, je lui dis, de manière à ne pas être entendu, que, si l'occasion se présentait, il fallait s'emparer du cheval et de la capote du bourgmestre et de celle de son domestique, et nous en vêtir; que, par ce déguisement, nous pourrions nous sauver; que, dans la position où nous nous trouvions, il fallait agir avec vigueur et que c'était un coup de vie ou de mort.
«L'on se mit en marche, le domestique en avant comme guide, moi après, et au milieu des deux cavaliers, comme prisonnier. Un peu avant la sortie du village, nous prîmes un chemin à gauche, et, après un quart d'heure de marche, nous arrivâmes à l'entrée d'un petit bois de sapins. Pendant que nous le traversions, je pensais à mettre mon projet à exécution. Lorsque nous l'eûmes traversé, je regardai devant, à droite et à gauche, si je ne voyais rien qui pût nous nuire. N'apercevant rien, j'avançai du côté du bourgmestre et, saisissant d'une main la bride de son cheval, et lui présentant un pistolet de l'autre, je l'invitai à descendre de cheval. Il fut, comme vous le pensez, on ne peut plus surpris, et regarda le Cosaque comme pour lui dire de me passer sa lance au travers du corps. Pendant ce temps, le domestique, qui avait vu mon mouvement, voulut se jeter sur moi, et, comme il avait un gros bâton, il fit un mouvement pour m'assommer, mais, sans lâcher la bride du cheval, je le frappai d'un si grand coup de crosse de pistolet dans la poitrine, que je l'envoyai tomber à quatre pas et le menaçai de le tuer, s'il avait le malheur de faire un mouvement pour se relever. Pendant ce temps, mon frère observait le bourgmestre, auquel il dit qu'il fallait descendre de cheval, mais il était tellement saisi, qu'il se le fit répéter plusieurs fois. Enfin il descendit, et je donnai sa monture à tenir à mon frère.
«Sans perdre de temps, j'ôtai au domestique ses bottes, sa capote et son bonnet. Alors, enlevant ma capote, mon habit et mon bonnet de police, je le lui mis sur la tête et le forçai à mettre mon habit, de sorte qu'à son tour il avait l'air d'un prisonnier.
«Imaginez-vous la figure du bourgmestre en voyant son domestique habillé de la sorte! Mais ce n'était pas tout: je dis à mon frère, qui était descendu de cheval, d'observer le domestique, pendant que je ferais changer de costume à son maître qui, sur mon invitation, et sans se faire prier, me donna sa capote, ses bottes et son bonnet. Je lui donnai, en échange, ma capote et le bonnet de son domestique. Ensuite je fis mettre à mon frère la capote et les bottes de ce dernier et, lorsqu'il fut complètement habillé, à cheval et en position de garder les deux individus, à mon tour je m'habillai de la dépouille du bourgmestre. J'enfourchai la monture que mon frère tenait par la bride; ensuite il me donna son sabre, et nous partîmes au galop, laissant nos deux Prussiens saisis et ne sachant probablement pas si mon frère était, ou non, un vrai Cosaque. Il faut dire aussi la vérité: nous n'étions pas à notre aise, car, quoique déguisés, nous avions peur de tomber entre les griffes des Cosaques dont le bourgmestre nous avait parlé avant notre départ.
«Après dix minutes de marche au galop, nous arrivâmes dans un petit village où les habitants, en nous voyant, se mirent à crier: «Hourra! hourra! nos amis les Cosaques, hourra!» Ils nous dirent qu'au grand village, à un quart de lieue, nos camarades avaient couché et qu'ils en étaient partis afin de couper la retraite aux Français, avant qu'ils pussent atteindre le bois qui traversait la route. Ils voulurent nous faire descendre de cheval pour nous faire rafraîchir, mais, comme nous n'étions pas tranquilles, nous nous contentâmes de boire quelques verres de _schnapps_ sans descendre. Ensuite mon frère cria «hourra!» et nous partîmes, emportant la bouteille de _schnapps_ et accompagnés des hourras de toute la population.
«Il pouvait être trois heures lorsque nous aperçûmes le bois devant nous, et nous n'en étions plus loin lorsque nous entendîmes la fusillade et vîmes, près d'une maison située sur le bord de la route, un combat entre les Français et la cavalerie russe. Ainsi les paysans ne nous avaient pas menti, c'étaient bien les Cosaques qui voulaient couper la retraite à la colonne des traîneurs, avant qu'elle pût atteindre le bois.
«Voyant cela, nous faisons prendre le galop à nos chevaux et, sans penser que nous ressemblons à des Cosaques, nous nous postons sur la route afin de tâcher de gagner l'entrée du bois où tous les traîneurs se précipitent. Ils nous prennent pour des Cosaques et accélèrent leur fuite. Les Cosaques, à leur tour, nous prenant pour des leurs, pensent que nous poursuivons les Français, viennent à une douzaine pour nous soutenir et entrent avec nous dans le bois. J'avais un Cosaque à ma droite, et mon frère à ma gauche; tout le reste des Cosaques derrière moi, dont on aurait dit que j'étais le chef.
«La route était à peine assez large pour que trois cavaliers pussent marcher de front; après avoir trotté une cinquantaine de pas, nous apercevons plusieurs officiers de chez nous qui nous barrent le passage en croisant la baïonnette et en criant à ceux qui fuyaient: «N'ayez pas peur de cette canaille, laissez-les avancer!» Je profite de l'occasion et, ralentissant le pas de mon cheval, j'applique sur la figure du Cosaque qui était à ma droite, le plus fameux coup de sabre[71]. Il fait encore un pas et s'arrête en tournant la tête de mon côté, mais, comme il voit que je me dispose à recommencer, il fait demi-tour et se sauve en beuglant. Ceux qui nous suivent en font autant, et nos chevaux font le même mouvement, de sorte que nous voilà, à notre tour, à la suite des Cosaques qui se sauvent à tous les diables en recevait quelques coups de fusil des hommes de chez nous, dont nous faillîmes être attrapés.
[Note 71: Le Cosaque à qui le sergent a coupé la figure d'un coup de sabre est bien celui que j'ai vu dans le bois et dont les camarades ont pansé la plaie. (_Note de l'auteur_.)]
«J'aperçois un chemin à droite: nous y entrons, un Cosaque y était déjà. En nous voyant, il ralentit le pas, s'arrête et nous parle un langage que nous ne comprenons pas: je lui assène un violent coup de sabre sur la tête, et je crois que je l'aurais partagé en deux, sans un bonnet de peau d'ours qui le coiffait. Étonné de cette manière de répondre, il se sauve, mais, comme il est meilleur cavalier que nous, nous le perdons de vue. Un quart d'heure après, nous arrivons de l'autre côté du bois: là, nous apercevons encore notre Cosaque qui, en nous voyant, part au galop, mais nous n'avions pas envie de le suivre. Nous côtoyons le bois jusqu'à son extrémité, ensuite nous louvoyons jusqu'au soir, pour retrouver la vraie route, et c'est avec bien de la peine que nous arrivons ici.
«Maintenant, acheva le sergent, il faut nous reposer un peu, et partir, car, au jour, on pourrait nous donner le réveil.»
Alors chacun de nous s'arrangea pour prendre un peu de repos, pendant que six hommes de la garnison de Kowno, six soldats du train bien portants, s'offrirent volontairement pour veiller, chacun à leur tour, à la porte de la grange.
Il n'y avait pas une heure que nous reposions, lorsque nous entendîmes crier «Qui vive?» Un instant après, un individu entre et tombe de tout son long. Aussitôt, les hommes qui étaient le moins fatigués se levèrent pour le secourir. C'était un canonnier à pied de la Garde impériale qui s'était trouvé au bivouac où j'avais manqué rester. Il avait plus de vingt blessures sur le corps, des coups de lance et de sabre. On demanda du linge pour le panser; je m'empressai de donner une de mes meilleures chemises provenant du commissaire des guerres. L'un des deux frères, le sergent, lui fit avaler une goutte de genièvre, le vieux chasseur donna de la charpie qu'il tira du fond de son bonnet à poil. On finit par l'arranger tant bien que mal; enfin il se trouva soulagé: heureusement ses blessures n'étaient que sur le dos et sur la tête, quelques-unes sur le bras droit, mais les jambes étaient bonnes.
Je m'approchai pour lui demander comment il se trouvait; à peine m'eut-il regardé qu'il me dit: «C'est vous, sergent! Vous avez été prudent en ne restant pas à la maison, à l'entrée du bois où, comme moi et tant d'autres, vous vous proposiez de passer la nuit, car peut-être un quart d'heure après votre départ, plus de quatre cents Cosaques[72] sont arrivés. Nous prîmes les armes pour nous défendre; nous étions, dans ce moment, environ cent. Voyant que nous étions disposés à les recevoir, ils s'arrêtèrent; quelques-uns se détachèrent, ayant à leur tête un officier qui vint nous dire, en bon français, de nous rendre.
[Note 72: Le canonnier se trompait sur le nombre de Cosaques, car j'ai su, par un de mes amis qui s'y trouvait, qu'ils n'étaient pas plus de deux cent cinquante, probablement ceux que le bourgmestre avait annoncés aux deux frères. (_Note de l'auteur_.)]
«Mais un vieux chasseur à pied de la Garde nommé Michaut--celui qui s'était disputé avec la vieille cantinière--sortit des rangs, et s'avançant de manière à être entendu de l'officier russe: «Dites donc, lapin, depuis quand les Français se sont-ils rendus ayant des armes à la main? Avancez, nous vous attendons!» Aussitôt, l'officier se retira; ils se disposèrent à nous charger; nous les attendîmes et, lorsqu'ils furent à vingt-cinq pas, la moitié de notre monde fit feu: quelques hommes tombèrent. Alors, pensant que tous avaient tiré et que nous ne pourrions recharger nos armes, ils s'avancèrent de nouveau en jetant des _hourras_. Mais ils furent reçus par une autre décharge qui leur mit un plus grand nombre d'hommes hors de combat. Alors ils se sauvèrent, et nous pensions en être débarrassés, mais cinq minutes après, ils reviennent plus nombreux et, au moment où plusieurs de chez nous se retiraient pour gagner le bois, n'ayant pas encore eu le temps de recharger nos armes, nous fûmes enfoncés à coups de lances et de sabres: presque tous furent tués ou blessés.
«Je restai à terre, blessé, faisant le mort, et, comme je me trouvais sur le bord du fossé qui tient à la route, je me roulai dedans. Les paysans arrivèrent et se mirent à dépouiller les morts et les blessés, accompagnés par quelques Cosaques dont les chevaux avaient été tués. J'eus le bonheur de ne pas être vu, et, lorsqu'ils se furent retirés, je me levai avec peine et gagnai le bois, que je traversai. Enfin, me voilà heureux, mes amis, de vous avoir rencontrés, mais que vais-je devenir?--Nous vous conduirons, répondirent les soldats du train.--Et moi, reprit le frère sergent, je vous prêterai mon cheval.»
Malgré le sommeil qui m'accablait, je me disposai à partir, car, comme je n'étais pas fort, il me fallait beaucoup de temps pour faire peu de chemin. Un jeune soldat du train me proposa de m'accompagner, si je voulais partir de suite: j'acceptai d'autant plus volontiers, que ce jeune soldat, qui n'avait pas eu de misères, était fort et pourrait me secourir au besoin. Enfin nous partîmes.
Nous entrâmes dans un bois que la route traversait. Là, le soldat, qui n'était pas armé, voulut porter mon fusil; je le lui cédai d'autant plus volontiers que, dans l'état de faiblesse où je me trouvais, il pouvait mieux s'en servir que moi. Après avoir marché je ne sais combien de temps, soutenu par le bras de mon jeune compagnon, car souvent je dormais en marchant, nous arrivâmes à l'extrémité du bois: il pouvait être quatre heures du matin, c'était le 16 décembre.
Nous marchâmes encore au hasard pendant environ une demi-heure; fort heureusement la lune se leva. Mais avec elle arriva un grand vent, et une neige si fine qu'elle nous coupait la figure, et nous empêchait d'y voir.
Je souffrais beaucoup de l'envie de dormir et, sans le secours du petit soldat du train, qui me tenait toujours sous le bras, je serais infailliblement tombé en dormant. Mon compagnon de voyage me fit remarquer un grand corps de bâtiment qu'il apercevait devant nous: je reconnus que c'était une station de poste comme celle que nous avions quittée, et je jugeai, d'après cela, que nous avions fait trois lieues. Au bout d'un quart d'heure, nous arrivâmes près d'une des portes. En entrant, je me jetai près d'un feu, car il y en avait plusieurs abandonnés par des militaires, presque tous de la Garde impériale, pour marcher sur Wilbalen. Quelques canonniers, aussi de la Garde, y étaient encore, mais ils se disposaient à partir.
Il n'y avait pas dix minutes que je dormais comme un bienheureux, que je me sentis fortement secoué par le bras. Je veux résister, mais l'on me soulève par les épaules; enfin je m'éveille, et un cri se fait entendre, proféré par un vieux canonnier: «Les Cosaques! Levez-vous, mon garçon! Encore un peu de courage!»
J'aperçus onze Cosaques arrêtés et qui, probablement, n'attendaient que notre départ pour venir prendre nos places: «Allons, dit le canonnier, il faut céder la position et battre en retraite sur Wilbalen! Nous n'avons plus qu'une lieue; ainsi, partons!»
Il fallut se remettre en route; nous étions six, quatre canonniers, le petit soldat du train et moi. Nous sortîmes de la grange. C'était le 16 décembre, cinquante-neuvième journée de marche, depuis notre départ de Moscou. Le vent était impétueux et le froid excessif. Tout à coup, malgré ce que mon camarade put faire pour me soutenir, je m'affaissai, accablé par le sommeil et par la fatigue. Il fallut les efforts de deux canonniers et de mon compagnon pour me mettre debout; quoique sur mes jambes, je dormais toujours, mais un canonnier m'ayant frotté la figure avec de la neige, je m'éveillai. Ensuite il me fit avaler un peu d'eau-de-vie; cela me remit un peu. Ils me prirent chacun par un bras, et me firent marcher, de la sorte, beaucoup plus vite que je n'aurais pu marcher seul. C'est de cette manière que j'arrivai à Wilbalen. En entrant, nous apprîmes que le roi Murat y était avec tous les débris de la Garde impériale.
Malgré le grand froid, l'on voyait assez de mouvement dans la ville, de la part des militaires, dans l'espoir d'acheter aux juifs, assez nombreux dans cet endroit, du pain et de l'eau-de-vie. On voyait aussi, à la porte de chaque maison, une sentinelle, et lorsqu'un arrivant se présentait pour entrer, on lui répondait qu'il y avait un général logé, ou un colonel, ou qu'il n'y avait plus de place. D'autres nous disaient: «Cherchez votre régiment!» Les canonniers trouvèrent des camarades de leur régiment et s'en furent avec eux. Je commençais à me désespérer, lorsqu'un paysan me dit que, dans la première rue à gauche, il y avait peu de monde. Nous y fûmes, mais toujours des sentinelles à toutes les portes et partout la même réponse. Effectivement je voyais, dans les maisons, les hommes entassés les uns sur les autres. Cependant nous ne pouvions rester plus longtemps dans la rue sans nous exposer à mourir de froid.
Il me serait difficile d'exprimer combien, ce jour-là, j'ai souffert du froid et davantage encore de chagrin, en me voyant repoussé partout où je me présentais, et cela par des camarades.
Enfin, je m'adresse à un grenadier qui me dit que, partout il y a du monde, mais aussi de la mauvaise volonté, de l'égoïsme, et qu'il ne faut pas faire attention aux maisons où il y a des sentinelles; qu'il faut y entrer, «car je vois, continua-t-il, que vous êtes dans une triste position!»
Faisant signe à mon camarade de me suivre, je me dirige vers la première maison qui se présente pour y entrer: un vieux grognard barre le passage avec son fusil en me disant que c'est le logement du colonel, et qu'il n'y a plus de place. Je lui réponds que, quand bien même ce serait le logement de l'Empereur, il m'en fallait deux, et que j'entrerais. Dans ce moment, j'aperçus un autre grenadier occupé à attacher sur sa capote une paire d'épaulettes d'officier supérieur. À ma grande surprise, je reconnais Picart, mon vieux compagnon, que je n'avais pas vu depuis Wilna, depuis le 9 décembre! Aussitôt, je dis au grenadier: «Dites au colonel Picart que le sergent Bourgogne lui demande une place.--Vous vous trompez», me répond-il. Mais, sans l'écouter, je force la consigne, le soldat du train me suit et nous entrons.
À peine Picart m'a-t-il reconnu qu'il jette ses grosses épaulettes sur la paille en s'écriant: «Jour de Dieu! C'est mon pays, c'est mon sergent! Comment se fait-il, mon pays, que vous arrivez seulement? Vous avez donc encore fait l'arrière-garde?» Sans lui répondre, je m'étais laissé tomber sur la paille, épuisé de fatigue, de sommeil et d'inanition, et aussi suffoqué par la chaleur d'un grand poêle. Picart courut à son sac, en tira une bouteille où il y avait de l'eau-de-vie, et me força d'en prendre quelques gouttes qui me ranimèrent un peu. Ensuite, je le priai de me laisser reposer.
Il pouvait être huit heures du matin; il en était deux de l'après-midi lorsque je m'éveillai.
Picart mit entre mes jambes un petit plat de terre contenant de la soupe au riz que je mangeai avec plaisir, et en regardant à droite et à gauche, car je cherchais à me reconnaître. À la fin, tout se débrouilla dans mes idées, de manière à me rappeler ce qui m'était arrivé depuis vingt-quatre heures.