Mémoires du sergent Bourgogne

Chapter 29

Chapter 293,955 wordsPublic domain

Ensuite, je fis réflexion qu'il fallait décamper au plus vite, de sorte que je descendis de mon arbre. Lorsque j'eus fait environ deux cents pas, j'aperçus deux individus, un homme et une femme. Je reconnus qu'ils étaient Allemands; ils me paraissaient être sous l'impression de la peur. Je leur demandai s'ils voulaient venir avec moi, mais l'homme répondit, d'une voix tremblante, que non, et, me montrant le côté de la route, ne me dit qu'un seul mot: «Cosaques!» C'était un cantinier et sa femme, d'un régiment de la Confédération du Rhin, probablement de la garnison de Kowno, qui suivaient le mouvement de la retraite et qui ayant, comme moi, été surpris dans le bois par le _hourra_, s'étaient mis à l'écart. Sa femme lui conseillait de venir avec moi, mais l'homme ne voulut pas y consentir, et malgré tout ce que je pus lui dire, je me vis forcé, quoiqu'à regret, de m'en aller seul.

Après avoir erré à l'aventure pendant une demi-heure, je m'arrêtai pour m'orienter, car il commençait déjà à faire nuit. Dans la partie de la forêt où je me trouvais, il y avait de la neige en quantité. Aucun chemin n'était battu ni frayé, pas même tracé. Je m'asseyais quelquefois, pour me reposer, sur des arbres qui, par suite des grands vents, étaient tombés déracinés. Je saisissais les branches des buissons dans la crainte de tomber, tant j'étais faible. Mes jambes enfonçaient dans la neige au-dessus de mes bottes, de sorte qu'elle entrait dedans. Cependant je n'avais pas froid, au contraire des gouttes de sueur me tombaient du front, mais les jambes me manquaient. Je sentais une lassitude extraordinaire dans les cuisses, par suite des efforts que je faisais pour me tirer de la neige, où parfois j'enfonçais jusqu'aux genoux. Je n'essaierai pas de dépeindre ce que je souffrais. Il y avait plus d'une heure que je marchais dans les ténèbres, éclairé seulement par les étoiles: ne parvenant pas à sortir de la forêt par la direction qui me semblait la meilleure pour rejoindre la route et n'en pouvant plus, épuisé, essoufflé, je prends le parti de me reposer. Je m'appuie contre un tronc d'arbre où je reste immobile. Un instant après, j'entends les aboiements d'un chien, je regarde de ce côté: je vois briller une lumière, je pousse un soupir d'espérance, et, rassemblant tout ce que j'avais de forces, je me dirige dans cette nouvelle direction. Mais, arrivé à trente pas, j'aperçois quatre chevaux et, autour du feu, quatre Cosaques assis, et trois paysans, parmi lesquels je reconnais le cantinier et sa femme que j'avais rencontrés, pris probablement par les Cosaques qui avaient voulu s'emparer de moi; je reconnus facilement celui qui avait un coup de sabre à la figure, car je n'étais pas à vingt pas d'eux.

Je les regardai pendant assez de temps, me demandant si je ne ferais pas bien de m'approcher et de me rendre plutôt que de mourir comme un misérable au milieu du bois, car la vue du feu me tentait, mais quelque chose que je ne saurais dire me fit faire le contraire. Je me retirai machinalement. Je les regardai encore: je remarquai qu'il ne leur manquait rien, car plusieurs pots en terre étaient autour du feu. Ils avaient de la paille, et les chevaux avaient du foin.

Dans l'impossibilité de suivre, à cause de la quantité d'arbres, la direction que j'aurais voulu, je fus obligé d'appuyer à gauche: heureusement pour moi, car, après avoir fait quelques pas, je trouvai la forêt plus claire, mais la neige y était en plus grande quantité, de sorte que, plusieurs fois, je tombai. Une dernière fois je me relève, je regarde le Ciel, je m'en prends à Dieu, qui veillait sur moi; au moment où je me demandais si je ne ferais pas mieux de retourner au bivac des Cosaques, je me trouvai à l'extrémité de la forêt et sur la route. Là, je tombe à genoux, et je remercie Celui contre lequel je venais de m'emporter.

Je marchai droit devant moi: le chemin était bon, c'était bien celui que je devais suivre, mais le vent, que je ne sentais pas dans le bois, soufflait avec assez de force pour se faire sentir à la partie de mes jambes qui n'était pas couverte; mon amazone, qui était longue, me garantissait un peu du froid.

Chose singulière, je n'avais pas faim; je ne sais si les émotions que j'avais éprouvées, depuis le _hourra_, en étaient la cause, ou si c'était l'effet de mon indisposition, car, depuis mon départ de l'écurie où j'avais mangé de la soupe et un morceau de viande, je n'avais pas éprouvé le besoin de manger. Cependant, pensant que je devais encore avoir un morceau de viande dans ma carnassière, je le cherchai et fus assez heureux pour le retrouver, et, quoique durci par la gelée, je le mangeai sans discontinuer de marcher. Après mon repas, je levai la tête; j'aperçus, sur ma gauche, deux cavaliers paraissant marcher avec circonspection et, plus loin, sur la route, un individu qui semblait marcher mieux que moi. Je doublai le pas pour le rejoindre, mais tout à coup je ne le vis plus.

En regardant sur la droite, j'aperçus une petite cabane et, comme il n'y avait pas de porte fermée, j'entrai. Mais à peine avais-je fait deux pas dans l'intérieur, que j'entendis résonner une arme, et une grosse voix se fit entendre: «Qui va là?» Je répondis: «Ami!» et j'ajoutai: «Soldat de la Garde!--Ah! ah! répondit-on, d'où diable sortez-vous, mon camarade, que je ne vous ai pas rencontré depuis que je marche seul?» Je lui contai une partie de ce qui m'était arrivé depuis le _hourra_ des Cosaques, dont il me dit n'avoir pas entendu parler.

Nous sortîmes pour nous mettre en marche: je m'aperçus que mon nouveau camarade était un vieux chasseur à pied de la Garde, et qu'il portait, sur son sac et autour de son cou, un pantalon de drap qui, suivant moi, ne lui servait de rien, mais qui pouvait m'être d'un grand secours. Je le suppliai de me le céder pour un prix, et lui montrai l'état de nudité de mes jambes: «Mon pauvre camarade, me dit-il, je ne demande pas mieux que de vous obliger, si cela se peut, mais je vous dirai que le bas du pantalon est brûlé à plusieurs places et qu'il y a même de grands trous.--N'importe, cédez-le-moi, cela me sauvera peut-être la vie!» Il le tira de dessus son sac en me disant: «Tenez, le, voilà!» Alors je pris deux pièces de cinq francs dans ma carnassière, en lui demandant si c'était assez: «C'est bien, me répondit-il, dépêchez-vous et partons, car j'aperçois deux cavaliers qui semblent descendre du côté de la route, et qui pourraient bien être les éclaireurs d'un parti de Cosaques!»

Pendant qu'il me parlait, je m'étais appuyé contre le montant de la porte et j'avais passé le pantalon dans mes jambes. Je le fis tenir, comme le précédent, avec le cachemire qui me serrait le corps, et nous partîmes.

Nous n'avions pas fait cent pas, que mon compagnon, qui marchait mieux que moi, en avait déjà plus de vingt d'avance. Je le vis se baisser et ramasser quelque chose; je ne pus, pour le moment, distinguer ce que c'était, mais, arrivé au même endroit, j'aperçus un homme mort. Je reconnus que c'était un grenadier de la Garde royale hollandaise qui, depuis le commencement de la campagne, faisait partie de la Garde impériale. Il n'avait plus de sac, ni de bonnet à poil, mais il avait encore son fusil, sa giberne, son sabre et de grandes guêtres noires aux jambes, qui lui allaient jusqu'au-dessus des genoux. L'idée me vint de les lui ôter pour les mettre au-dessus de mon pantalon et couvrir ses trous. Je m'assieds sur ses cuisses, et je finis par les lui tirer; ensuite je me remets à marcher plus vite que de coutume, comme si celui à qui je venais de les prendre allait courir après moi.

Pendant ce temps, le chasseur avait continué sa route, de sorte que je ne pouvais plus le voir. Un instant après, j'aperçus devant moi un grand bâtiment. Je reconnus que c'était une station, maison de poste, et me proposai d'y passer la nuit. Un fantassin en faction me cria: «Qui vive?» Je répondis: ­«Ami!» et j'entrai.

D'abord je vis des soldats, au nombre de plus de trente, dont quelques-uns dormaient, et d'autres, autour de plusieurs feux, faisaient cuire du cheval et du riz. À droite, j'aperçus trois hommes autour d'une gamelle de riz. Je me laissai tomber à côté de ces derniers. Un instant après, j'essayai de parler à l'un d'eux. Pour commencer, je le tirai par sa capote; il me regarda sans me rien dire. Alors, d'un ton piteux, je lui dis assez bas, afin que d'autres ne pussent l'entendre: «Camarade, je vous en prie, laissez-moi manger quelques cuillerées de riz, en vous payant. Vous me rendrez un grand service, vous me sauverez la vie!» En même temps je lui présentai deux pièces de cinq francs, qu'il accepta, en me disant: «Mangez!» Il me remit un plat en terre avec sa cuiller, et me céda aussi sa place près du feu. Je mangeai environ quinze cuillerées de riz qu'il restait encore, pour mes dix francs.

Mon repas fini, je regardai autour de moi afin de voir si je ne verrais pas le vieux chasseur. Je l'aperçus près d'un râtelier; il était occupé à découper un bonnet à poil pour en faire un couvre-oreilles. Ce bonnet était celui du grenadier hollandais qu'il avait ramassé, lorsque je l'avais vu se baisser. J'allai de son côté pour me reposer; mais à peine étais-je étendu sur la paille, que la sentinelle cria: «Alerte!» en disant qu'elle apercevait des Cosaques. Aussitôt, tout le monde se lève et prend ses armes. On entendit crier: «Ami, Français!» Deux cavaliers entrèrent dans la grange et, descendant de cheval, se firent connaître; mais plusieurs les interpellèrent, et surtout le vieux chasseur qui leur dit: «Comment se fait-il que vous êtes à cheval et f... comme des Cosaques? Probablement pour piller et détrousser les pauvres Français blessés ou malades?--Ce n'est pas cela du tout, répond l'un des deux cavaliers, mais à nous voir, on le croirait. Nous pouvons vous prouver le contraire, et lorsque nous serons en place, nous vous conterons cela.» Celui qui venait de répondre, après avoir attaché les deux chevaux et leur avoir donné de la paille, qui se trouvait en grande quantité dans la grange, revint près de son compagnon qui paraissait marcher avec peine et, le prenant par le bras, vint le placer près de moi. Lorsqu'ils eurent mangé un morceau de pain et bu de l'eau-de-vie dont ils paraissaient avoir leur provision, et en eurent fait boire un coup au vieux chasseur et à moi, celui qui avait conduit son camarade près de moi, dit: «Hier au soir, j'ai sauvé mon frère des mains des Cosaques où il était prisonnier et blessé. Il faut que je vous conte cela, cela tient du merveilleux.

«La veille d'arriver à Kowno, mourant de faim et de froid, épuisé de fatigue, je m'écartais de la route avec deux officiers du 71e de ligne armés, comme moi, d'un fusil, afin de pouvoir passer la nuit dans un village. Mais, après avoir fait environ une demi-lieue, ne pouvant aller plus loin sans nous exposer à périr de froid dans la neige, nous nous décidâmes à passer la nuit dans une mauvaise maison abandonnée où, fort heureusement, nous trouvâmes du bois et de la paille, et, comme j'avais encore de la farine de Wilna, nous fîmes un bon feu et de la bouillie.

«Le lendemain, de grand matin, nous nous disposâmes à partir pour rejoindre la route, mais au moment où nous allions sortir de la maison, nous la vîmes cernée par les Cosaques, au nombre de 15; cela ne nous empêcha pas de sortir. Nous arrêtâmes devant la ports afin de les observer; ils nous firent signe d'aller à eux; nous fîmes le contraire, nous rentrâmes dans la maison, nous fermâmes la porte, nous ouvrîmes deux petites fenêtres et commençâmes un feu qui fit fuir les Cosaques. À une bonne portée de fusil, ils s'arrêtent, mais nos armes étaient rechargées: nous sortîmes de la maison, et, sans perdre de temps, leur envoyâmes une seconde bordée qui fit tomber un cheval avec son cavalier. Ce dernier se débarrassa et abandonna sa monture. Nous nous mîmes à marcher au plus vite, mais nous n'avions pas fait cinquante pas que nous les vîmes marcher de notre côté.

«Un instant après, ils appuyèrent à droite, mais c'était pour enlever le portemanteau resté sur le cheval que nous avions descendu. Bientôt nous les perdîmes de vue, et nous arrivâmes sur la route qui conduisait à Kowno, où nous devions arriver le même jour. Nous nous trouvâmes au milieu de plus de six mille traîneurs, et, dans cette cohue, je fus, comme il arrivait toujours, séparé de mes camarades. Je marchai ainsi toute la journée, et il ne faisait pas encore nuit, que je me trouvais à une lieue de Kowno, près du Niémen. Je me décidai à traverser le fleuve sur la glace, afin de trouver un gîte comme la veille, car l'on y voyait des habitations.

«Étant sur la digue, j'aperçus, à une demi-lieue sur la droite, un groupe de trois à quatre maisons, où je fus assez bien reçu par les paysans et où je passai la nuit tranquillement. Le lendemain de grand matin, je me mis en route, afin de rejoindre la colonne de l'autre côté de Kowno; mais lorsque je fus à deux cents pas, je me trouvai, sans y penser, au milieu d'une douzaine de Cosaques qui, sans me faire du mal et sans même penser à me désarmer, me firent marcher devant eux, et précisément dans la direction où je voulais aller. J'étais prisonnier, et ne pouvais le croire.

«Après une heure de marche, nous arrivâmes dans un village. Là, l'on me débarrassa de mes armes et de mon argent, et je fus assez heureux pour sauver quelques pièces d'or cachées dans la doublure de mon gilet. Je me débarrassai de mon schako, pour me couvrir la tête d'un bonnet de peau de mouton noir que voilà. Je remarquai que les Cosaques étaient chargés d'or et d'argent et qu'ils ne faisaient pas beaucoup attention à moi; aussi je me promis bien de profiter de la première occasion pour m'échapper.

«Il pouvait être dix heures quand nous partîmes du village. Nous rencontrâmes un autre détachement de Cosaques, escortant des prisonniers, dont quelques-uns étaient de la Garde impériale, qui avaient été pris en sortant de Kowno. Je fus joint à ces derniers.

«Nous marchâmes en nous arrêtant souvent, jusqu'à environ trois heures. Je remarquai que le conducteur était embarrassé, ne connaissant pas le pays. Avant qu'il fût nuit, nous arrivâmes dans un petit village, où l'on nous fit entrer dans une grange et où nous passâmes tous à une visite très minutieuse. Je tremblais pour mon or, j'en fus quitte pour la peur.

«À peine avait-on fini de nous fouiller, que j'entendis crier mon nom par un prisonnier que je ne connaissais pas; je répondis: «Présent!» Un autre prisonnier, à l'extrémité, répondit la même chose. Alors, m'avançant dans la direction dont la voix était partie, je demandai qui s'appelait Dassonville: «Moi!» me répondit mon frère que vous voyez là. Jugez de notre surprise en nous reconnaissant! Nous nous embrassâmes en pleurant. Il me dit qu'il avait été blessé le 28 novembre, par ici du pont de la Bérézina, d'un coup de balle dans le mollet de la jambe gauche. Je lui dis que mon dessein était que nous nous sauvions avant que l'on nous fît repasser le Niémen: puisque nous étions dans la Poméranie, pays appartenant à la Prusse, il fallait profiter de l'occasion qui se présentait.

«Les paysans nous apportèrent des pommes de terre et de l'eau, bonheur auquel nous étions loin de nous attendre. L'on nous en fit la distribution; nous en eûmes chacun quatre; nous nous jetâmes dessus comme des dévorants, et presque tous avouèrent que, pour le moment, il valait mieux être prisonnier, mangeant des pommes de terre, que de mourir, libre, de faim et de froid sur le grand chemin. Mais moi je leur observai qu'il serait plus heureux de sortir de leurs griffes: «Qui sait, dis-je, si l'on ne nous conduira pas en Sibérie?» Je leur montrai la possibilité de nous sauver, car j'avais trouvé, derrière la place où j'étais couché avec mon frère, que l'on pouvait facilement en détacher deux planches et passer aisément. On convint que j'avais raison; mais je ne sais par quelle fatalité, une heure après, l'on vint nous dire qu'il fallait partir. Il commençait à faire nuit; beaucoup d'hommes, accablés de fatigue, étaient endormis et ne voulaient pas se lever; mais les Cosaques, voyant que l'on ne répondait pas assez vite à l'ordre donné, frappèrent à coups de knout ceux qui étaient encore couchés. Mon frère qui, à cause de sa blessure, ne pouvait se lever assez lestement, allait être frappé; je me mis devant, je parai les coups, pendant que je l'aidais à se relever, et au lieu de sortir de la grange comme les autres, nous nous cachâmes derrière la porte, avec le bonheur de ne pas être aperçus.

«Tous les prisonniers et les Cosaques étaient sortis; nous n'osions respirer. Trois Cosaques à cheval traversèrent encore la grange en galopant et en regardant à droite et à gauche, s'il n'y avait plus personne. Lorsqu'ils furent sortis, je me traînai pour regarder en dehors: je vis un paysan venir, je rentrai à ma place. Il entra dans la grange du côté opposé où nous étions; nous n'eûmes que le temps de nous couvrir de paille. Fort heureusement il ne nous aperçut pas et ferma les deux portes. Nous nous trouvâmes seuls.

«Il pouvait être six heures; nous nous reposâmes encore une heure; ensuite je me levai pour aller ouvrir la porte; mais je ne pus y parvenir, de sorte qu'il fallut revenir à mon premier projet, celui de sortir en enlevant les deux planches. C'est ce que je fis. Le passage était libre; je dis à mon frère de m'attendre, et je sortis.

«J'avançai à l'entrée du village: à la première maison j'aperçus de la lumière à travers une petite fenêtre et, lorsque je fus en face, je vis trois grands coquins de Cosaques compter de l'argent sur une table et un paysan les éclairer. Je me disposais à me retirer pour retourner à la grange rejoindre mon frère, lorsque j'en vis un faire un mouvement du côté de la porte, l'ouvrir et sortir; fort heureusement qu'un traîneau chargé de bois se trouvait près de moi pour me cacher: je me mis à plat ventre sur la neige.

«Le Cosaque, après avoir satisfait un besoin, rentra dans la maison et ferma la porte. Aussitôt je me levai pour me sauver, mais comme il fallait passer vis-à-vis de la fenêtre, dans la crainte d'être vu, je fis le tour à droite. Je n'avais pas encore fait dix pas, qu'une porte s'ouvrit. Pour ne pas être vu, j'entrai dans une écurie et me couchai sous une auge dans laquelle des chevaux mangeaient. À peine y étais-je, qu'un paysan portant une lanterne et suivi d'un Cosaque, y entra. Je me crus perdu. Le Cosaque portait un portemanteau; il l'attacha sur son cheval, l'examina, et sortit en fermant la porte.

«J'allais sortir moi-même, lorsqu'une idée me vint d'enlever un cheval: je m'empare au plus vite de celui au portemanteau, mais en le faisant tourner pour sortir de l'écurie, quelque chose me tombe sur l'épaule; c'est la lance du Cosaque qui était appuyée sur son cheval. Je m'en empare pour me défendre au besoin, et je sors. J'arrive près de la grange, j'aide mon frère à monter à cheval, et, moi prenant la bride, nous marchons dans la direction de la route. Lorsque nous eûmes fait environ deux cents pas, je regardai si je ne voyais rien venir. Je lui remis la lance du Cosaque, et le couvris avec le grand collet à poil de chameau qui se trouvait sur le cheval. Après une demi-heure de marche, nous arrivâmes sur la route; ensuite, tournant dans la direction de Gumbinnen, nous aperçûmes des paysans occupés à enlever les roues d'un caisson abandonné. Pour ne point passer près d'eux, nous prîmes un chemin sur notre gauche, qui nous conduisit à l'entrée d'un village que nous aurions bien voulu éviter, tant nous avions crainte de retomber entre les griffes de nos ennemis. Dieu sait ce qu'il nous en serait arrivé, car, nous voyant possesseurs d'un cheval et d'une arme appartenant à l'un des leurs, ils pouvaient penser que nous avions tué l'individu à qui tout cela avait appartenu!

«Nous étions arrêtés pour délibérer, lorsque nous entendîmes du bruit derrière nous; aussitôt nous voulons fuir, mais il n'y avait pas possibilité, car la grande quantité de neige, des deux côtés du chemin, nous empêchait d'entrer dans les terres. Notre position devenait critique et je n'osais communiquer à mon frère les sensations que j'éprouvais, plus pour lui que pour moi, à cause de sa blessure.

«Nous allions continuer à marcher droit devant nous, lorsque nous aperçûmes ceux qui nous avaient causé tant de frayeur; ils n'étaient qu'à quelques pas de nous. Ils s'arrêtèrent en nous criant en allemand: «Bonsoir, amis Cosaques!--Attention! dis-je à mon frère; tu es Cosaque, et moi je suis ton prisonnier. Tu parles un peu allemand, ainsi du sang-froid!» Comme il avait sur la tête un mauvais bonnet de police, je le changeai contre le mien qui ressemblait à celui d'un Cosaque. Nous reconnûmes ces paysans pour ceux que nous avions vus, un instant avant, sur la route, autour du caisson. Ils étaient quatre, et traînaient avec des cordes deux des roues qu'ils avaient enlevées: mon frère leur demanda s'il y avait des camarades Cosaques dans le village; ils lui dirent que non: «Alors, dit-il, conduisez-moi chez le bourgmestre, car j'ai froid et faim, puis, je suis blessé et obligé de conduire ce prisonnier français». Alors il y en eut un qui nous dit que, depuis le matin, ils attendaient les Cosaques, et qu'ils auraient bien fait d'arriver, car plus de trente Français avaient logé la nuit dernière et on les avait presque tous désarmés au moment de leur départ.

«En entendant cela, nous aurions voulu être au diable, mais, dans ce moment, d'autres paysans arrivèrent qui, en me voyant conduit par un Cosaque, me dirent des injures et me firent des menaces qui furent réprimées par un homme âgé que j'ai su, après, être un ministre protestant, curé de l'endroit.

«L'on nous conduisit chez le bourgmestre, qui fit beaucoup d'accueil à mon frère en lui disant qu'il logerait chez lui et que l'on aurait soin de son cheval, mais que, pour le Français, il allait le faire conduire à la prison, à moins, dit-il, que vous ne vouliez le garder près de vous pour vous servir de domestique: «Je ne demande pas mieux, répondit mon frère, d'autant mieux que je suis blessé et que ce Français est chirurgien-major. Il me pansera ma jambe.--Chirurgien-major! reprit le bourgmestre, cela tombe on ne peut mieux, car nous avons ici un brave homme du village qui a eu, ce matin, le bras cassé par un Français qui n'a pas voulu se laisser désarmer; il lui arrangera son bras!»

«L'on nous fit entrer dans une chambre bien chaude où il y avait un lit que l'on désigna pour le Cosaque, mais il n'en voulut pas et demanda de la paille pour lui, et aussi pour moi, qu'il fit mettre à part, afin de ne pas éveiller de soupçons. L'on nous apporta à manger du pain, du lard, de la choucroute, de la bière et du genièvre pour le frère Cosaque; des pommes de terre et de l'eau pour moi. Le bourgmestre fit remarquer à mon frère une certaine quantité d'armes dans un coin de la chambre: c'étaient celles des Français que les paysans avaient désarmés le matin, consistant en quelques pistolets, carabines, cinq à six fusils, autant de sabres de cavaliers, ainsi que plusieurs paquets de cartouches.