Chapter 27
La douce chaleur qu'il faisait dans cette chambre me fit éprouver un bien-être auquel j'étais bien loin de m'attendre; je ne me sentais plus de douleurs, de sorte que je dormis pendant deux ou trois heures, comme il ne m'était pas arrivé depuis mon départ de Moscou.
Je fus éveillé par un des soldats du train qui me dit: «Mon sergent, je pense que tout le monde part, car l'on entend beaucoup de bruit: tant qu'à nous, nous allons nous réunir sur la place, d'après l'ordre que nous en avons reçu hier. Pour votre soldat, ajouta-t-il, il ne faut plus y penser, c'est un homme perdu!»
Je me levai pour le voir: en approchant, je trouvai, à ses côtés, les deux femmes. La plus jeune me remit une bourse en cuir qui contenait de l'argent, en me disant qu'elle était tombée d'une des poches de sa capote. Il pouvait y avoir environ vingt-cinq à trente francs en pièces de Prusse, et autres monnaies. Je donnai le tout aux deux femmes, en leur disant d'avoir soin du malade jusqu'à son dernier moment, qui ne devait pas tarder, car à peine respirait-il encore. Elles me promirent de ne pas l'abandonner.
Le bruit qui se faisait entendre dans la rue allait toujours croissant. Il faisait déjà jour et, malgré cela, nous ne pouvions voir beaucoup, car les petits carreaux des vitres étaient ternis par la gelée et le ciel, couvert d'épais nuages, nous présageait encore beaucoup de neige.
Nous nous disposions à sortir, quand, tout à coup, le bruit du canon se fait entendre du côté de la route de Wilna, et très rapproché de l'endroit où nous étions. À cela se mêlait la fusillade et les cris et jurements des hommes. Nous entendons que l'on frappe sur des individus: aussitôt, nous pensons que les Russes sont dans la ville et que l'on se bat; nous saisissons nos armes; les deux soldats allemands, qui ne sont pas, comme nous, habitués à cette musique, ne savent ce qu'ils font; cependant ils viennent se ranger à nos côtés. Nous avions encore les fusils de deux hommes qui nous avaient quittés le soir, et qui n'étaient pas revenus; ensuite celui de Faloppa. Toutes ces armes étaient chargées. La poudre ne nous manquait pas. Un des soldats allemands avait une bouteille d'eau-de-vie dont il ne nous avait pas encore parlé, mais, comptant qu'il aurait peut-être besoin de nous, il nous la présenta. Cela nous fit du bien. L'autre me donna un morceau de pain.
Un soldat du train me dit: «Mon sergent, si nous mettions un de ces fusils entre les mains du paysan qui est là qui tremble près du poêle? Pensez-vous qu'il ne pourrait pas faire son homme?--C'est vrai, lui dis-je.--En avant, le paysan!» répond le soldat. Le pauvre diable, ne sachant ce qu'on lui veut, se laisse conduire. On lui présente un fusil: il le regarde comme un imbécile, sans le prendre; on le lui pose sur l'épaule: il demande pourquoi faire. Je lui dis que c'est pour tuer les Cosaques. À ce mot, il laisse tomber son arme. Un soldat la ramasse et, cette fois, la lui fait tenir de force en le menaçant, s'il ne tire pas sur les Cosaques, de lui passer sa baïonnette au travers du corps. Le paysan nous fait comprendre qu'il serait reconnu par les Russes pour être un paysan, et qu'ils le tueraient. Pendant ce colloque, d'autres cris se font entendre à l'autre extrémité de la chambre: ce sont les deux femmes qui pleurent; Faloppa venait de rendre le dernier soupir!
Le soldat du train va prendre la capote de celui qui vient de mourir et force le paysan de s'en vêtir. En moins de deux minutes, il est armé au complet, car on lui a aussi passé un sabre et la giberne, ainsi qu'un bonnet de police sur la tête, de sorte qu'il ne se reconnaissait pas lui-même.
Cette scène s'était passée sans que les deux femmes, qui étaient auprès du mort à se désoler (probablement pour l'argent que je leur avais donné), se fussent aperçues de la transformation de leur homme.
Le bruit que nous entendions depuis un moment se fait entendre avec plus de force: je crois distinguer la voix du général Roguet; effectivement c'était lui qui jurait, qui frappait sur tout le monde indistinctement, sur les officiers, les sous-officiers comme sur les soldats--il est vrai que l'on ne pouvait pas beaucoup en faire la différence--pour les faire partir. Il entrait dans les maisons et y faisait entrer les officiers, afin de s'assurer qu'il n'y avait plus de soldats. En cela, il faisait bien, et c'est peut-être le premier bon service que je lui ai vu rendre au soldat. Il est vrai que cette distribution de coups de bâton était, pour lui, plus facile à faire que celle de vin ou de pain, qu'il faisait faire en Espagne.
J'aperçois un chasseur de la Garde arrêté contre une fenêtre, et qui mettait la baïonnette au bout de son fusil; je lui demande si c'était les Russes qui étaient dans la ville: «Mais non, non!... Vous ne voyez donc pas que c'est ce butor de général Roguet qui, avec son bâton, frappe sur tout le monde? Mais, qu'il vienne à moi, je l'attends!...»
Nous n'étions pas encore sortis de la maison que je vois l'adjudant-major Roustan arrêté devant la porte; il me reconnaît et me dit: «Eh bien, que faites-vous là? Sortez! Que pas un ne reste dans la maison, n'importe de quel régiment, car j'ai l'ordre de frapper sur tout le monde!»
Nous sortons, mais le paysan, auquel nous ne pensions plus, reste naturellement chez lui et ferme sa porte. L'adjudant-major, qui a vu ce mouvement et qui pense que c'est un soldat qui veut se cacher, l'ouvre à son tour, rentre dans la maison et ordonne au nouveau soldat de sortir, ou il va l'assommer. Le paysan le regarde sans lui répondre; l'adjudant-major saisit mon individu par les buffleteries, et le pousse au milieu de nous; alors le pauvre diable veut se débattre et s'expliquer dans sa langue: il n'est pas écouté, seulement l'adjudant-major pense que c'est parce qu'il ne lui a pas donné le temps de prendre son sac et son fusil; il rentre dans la maison, prend l'un et l'autre et les lui apporte. Il a vu un homme mort et deux femmes qui pleurent. C'est pourquoi, en sortant, il dit bien haut: «Ce bougre-là n'est pas si bête qu'il en a l'air! Il voulait rester dans la maison pour consoler la veuve! Il paraît que celui-ci est un Allemand aussi; de quelle compagnie est-il? Je ne me rappelle pas l'avoir jamais vu!» Dans ce moment, on ne faisait pas beaucoup attention à ce que disait l'adjudant-major, car on avait assez à faire à s'occuper de soi-même.
La femme qui avait entendu la voix de son mari, était accourue sur la porte au moment où nous étions encore arrêtés. L'homme, en la voyant, se mit à crier après, mais sans pouvoir se faire reconnaître au milieu de nous, où il ne pouvait bouger: elle était bien loin de penser que le Lithuanien, sujet de l'Empereur de Russie, avait l'honneur d'être soldat français de la Garde impériale, marchant, en ce moment, non pas à la gloire, mais à la misère, en attendant mieux, tout cela en moins de dix minutes. J'ai pensé, depuis, que ce pauvre diable devait faire de tristes réflexions en marchant au milieu de nous!
L'on s'était remis en marche, mais lentement. Nous étions dans un endroit de la ruelle où se trouvaient plusieurs hommes morts pendant la nuit, pour avoir bu de l'eau-de-vie et avoir été saisis par le froid; mais le plus grand nombre se trouvait dans la ville, où je ne suis pas entré.
Cependant, nous arrivons à l'endroit où se trouvent les deux issues qui conduisent au pont du Niémen; nous marchons avec plus de facilité; au bout de quelques minutes, nous étions sur le bord du fleuve. Là, nous vîmes que, déjà, plusieurs milliers d'hommes nous avaient devancés, qui se pressaient et se poussaient pour le traverser. Comme le pont était étroit, une grande partie descendaient sur le fleuve couvert de glace, et cependant dans un état à ne pouvoir y marcher que très difficilement, vu que ce n'était que des glaçons qui, après un dégel, avaient été de nouveau surpris par une gelée. Au risque de se tuer où de se blesser, c'était à qui serait arrivé le plus vite sur l'autre rive, quoique d'un abord difficile; tant il vrai que l'on se croyait sauvé en arrivant! On verra, par la suite, combien nous nous trompions encore.
En attendant que nous puissions passer, le colonel Bodelin, qui commandait notre régiment, donna l'ordre aux officiers de faire leur possible afin que personne ne traversât le pont individuellement; d'arrêter et de réunir ceux qui se présenteraient. Nous nous trouvions, en ce moment, environ soixante et quelques hommes, reste de deux mille! Nous étions presque tous groupés autour de lui. L'on voyait qu'il regardait avec peine les restes de son beau régiment; probablement que, dans ce moment, il faisait la différence, car, cinq mois avant cette épreuve, nous avions passé ce même pont avec toute l'armée si belle, si brillante, tandis qu'à cette heure, elle était triste et presque anéantie. Pour nous encourager, il nous tint à peu près ce discours, que bien peu écoutèrent:
«Allons, mes enfants! je ne vous dirai pas d'avoir du courage, je sais que vous en avez beaucoup, car depuis trois ans que je suis avec vous, vous en avez, dans toutes les circonstances, donné des preuves, et surtout dans cette terrible campagne, dans les combats que vous avez eu à soutenir, et par toutes les privations que vous avez eu à supporter. Mais souvenez-vous bien que, plus il y a de peines et de dangers, plus aussi il y a de gloire et d'honneur, et plus il y aura de récompenses pour ceux qui auront la constance de la terminer honorablement!»
Ensuite il demanda si nous étions beaucoup de monde présent. Je saisis ce moment pour dire à M. Serraris que Faloppa était mort le matin. Il me demanda si j'en étais certain; je lui répondis que je l'avais vu mourir, et que même l'adjudant-major Roustan l'avait vu mort: «Qui, moi? répondit l'adjudant-major. Où?--Dans la maison d'où vous m'avez dit de sortir, et où vous êtes entré pour en faire sortir un autre individu.--C'est vrai, dit-il, j'ai vu un homme mort sur la paille, mais c'était l'homme de la maison, puisque la femme le pleurait!»--Je lui dis que c'était celui qu'il venait de mettre dans la rue qui était le véritable mari et que celui qu'il avait vu sur la paille était Faloppa. Je lui rapportai en peu de mots la scène du paysan, que nous cherchâmes dans nos rangs, mais il avait disparu.
Pendant que nous étions restés sur le bord du Niémen, ceux qui étaient devant nous avaient traversé, sur le pont ou sur la glace. Alors nous avançâmes, mais lorsque nous eûmes traversé, nous ne pûmes monter la côte par le chemin, parce qu'il se trouvait plusieurs caissons abandonnés qui tenaient la largeur de la route, étroite et encaissée. Alors, plus d'ordre! Chacun se dirigea suivant son impulsion. Plusieurs de mes amis m'engagèrent à les suivre, et nous prîmes sur la gauche. Lorsque nous fûmes environ à trente pas du pont, l'on commença à monter pour gagner la route. Je marchais derrière Grangier que j'avais eu le bonheur de retrouver et qui s'occupait plus de moi que de lui-même. Il me frayait un passage dans la neige, en marchant devant moi, et me criant, dans son patois auvergnat: «Allons, petiot, suis-moi!» Mais le petiot n'avait déjà plus de jambes.
Grangier était déjà aux trois quarts de la côte, que je n'étais encore qu'au tiers. Là, s'arrêtant et s'appuyant sur son fusil, il me fit signe qu'il m'attendait. Mais j'étais si faible, que je ne pouvais plus tirer ma jambe enfoncée dans la neige. Enfin, n'en pouvant plus, je tombai de côté, et j'allai rouler jusque sur le Niémen où j'arrivai sur la glace.
Comme il y avait beaucoup de neige, je ne me fis pas grand mal; cependant, je ressentais une douleur dans les épaules et j'avais la figure ensanglantée par les branches d'un buisson que j'avais traversé en roulant. Je me relevai sans rien dire, comme si la chose eût été toute naturelle, car j'étais tellement habitué à souffrir, que rien ne me surprenait.
Après avoir ramassé mon fusil dont le canon était rempli de neige, je voulus recommencer à monter par le même endroit, mais la chose me fut impossible. L'idée me vint de voir si je ne pourrais pas parvenir à passer sous les caissons, à la sortie du pont; je me traînai avec peine jusque-là. Lorsque je fus près du premier, j'aperçus plusieurs grenadiers et chasseurs de la Garde montés sur les roues, et qui puisaient à pleines mains l'argent qui s'y trouvait; je ne fus pas tenté d'en faire autant. Je ne cherchais que le moyen de passer. Mais, en ce moment, j'entends crier: «Aux armes! Aux armes! Les Cosaques!» Ce cri fut suivi de plusieurs coups de fusil, ensuite d'un grand mouvement qui se propageait depuis le bas de la côte jusqu'en haut.
Pas un des grenadiers et chasseurs qui avaient la tête dans le caisson ne descendit. J'en tirai un par la jambe; il se retourna en me demandant si j'avais de l'argent. Je lui répondis que non: «Mais les Cosaques sont là-haut!--Si ce n'est que cela! me répondit-il, ce n'est pas pour des canailles qu'il faut se gêner, et leur laisser notre argent! Qui en veut? J'en donne!» Et, en même temps, il jeta à terre deux gros sacs de pièces de cinq francs. Tout cela n'était que pour amuser ceux qui arrivaient, car je compris qu'ils venaient de trouver de l'or. Les mots de «jaunets» et de «pièces de quarante francs» avaient été prononcés.
Je pris le fusil d'un des grenadiers occupés à prendre de l'or, je laissai le mien qui était rempli de neige, et je m'en retournai à la sortie du pont afin de reprendre ma direction première, car, pour moi, il n'y en avait pas d'autre.
À peine arrivé près du pont, je rencontrai M. le capitaine Débonnez, des tirailleurs de la Garde, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler plusieurs fois. Il était avec son lieutenant et un soldat; c'était là toute sa compagnie; le reste était, comme il me le dit, _fondu_. Il avait un cheval cosaque avec lequel il ne savait où passer. Je lui contai en peu de mots l'état malheureux où je me trouvais. Pour toute réponse, il me donna un gros morceau de sucre blanc où il avait versé de l'eau-de-vie; ensuite, nous nous séparâmes, lui pour descendre avec son cheval sur le Niémen, et moi pour, en mordant dans mon sucre, recommencer pour la troisième fois mon ascension. À peine arrivé où je devais monter, j'entendis que l'on m'appelait; c'était le brave Grangier, qui était descendu de la côte et qui me cherchait. Il me demanda pourquoi je ne l'avais pas suivi. Je lui en dis la cause. Voyant cela, il marcha devant moi en me tirant par son fusil dont je tenais le bout du canon. Enfin, ce fut avec bien de la peine, avec le secours de ce bon Grangier et en mordant dans mon morceau de sucre à l'eau-de-vie, que j'arrivai en haut de la côte, abîmé d'épuisement.
Plusieurs de nos amis nous attendaient: Leboude, sergent-major; Oudict, sergent-major; Pierson, _idem_; Poton, sergent. Les autres s'étaient dispersés, marchant, comme nous, par fractions. La certitude que l'on avait d'un mieux, en entrant en Prusse, influait sur notre caractère et commençait à nous rendre indifférents l'un pour l'autre.
De l'endroit où nous étions, nous pouvions découvrir la route de Wilna, les Russes qui marchaient sur Kowno, et d'autres plus rapprochés, mais la présence du maréchal Ney, avec une poignée d'hommes, les empêchait de venir plus avant. Nous vîmes venir sur nous un individu qui marchait avec peine, appuyé sur un bâton de sapin. Lorsqu'il fut près de nous, il s'écria: «Eh! _per Dio santo!_ je ne me trompe pas, ce sont nos amis!» À notre tour, nous le regardâmes. À sa voix et à son accent, nous le reconnûmes: c'était Pellicetti, un Milanais, ancien grenadier vélite; il y avait trois ans qu'il avait quitté la Garde impériale, pour entrer comme officier dans celle du roi d'Italie. Pauvre Pellicetti! Ce ne fut qu'au reste de son chapeau que nous pûmes deviner à quel corps il appartenait. Il nous conta que trois à quatre maisons avaient suffi pour loger le reste du corps d'armée du prince Eugène. Il attendait, nous dit-il, un de ses amis qui avait un cheval cosaque et qui portait le peu de bagages qui leur restait. Il en avait été séparé en sortant de Kowno.
C'était le 14 décembre; il pouvait être neuf heures du matin. Le ciel était sombre, le froid supportable; il ne tombait pas de neige; nous nous mîmes en marche sans savoir où nous allions, mais, arrivés sur le grand chemin, nous aperçûmes un grand poteau avec une inscription qui indiquait aux soldats des différents corps la route qu'ils devaient suivre.
Nous prîmes celle indiquée pour la Garde impériale, mais beaucoup, sans s'inquiéter, marchèrent droit devant eux. À quelques pas de là, nous vîmes cinq à six malheureux soldats qui ressemblaient à des spectres, la figure hâve, barbouillée de sang provenant de leurs mains qui avaient gratté dans la neige pour y chercher quelques miettes de biscuit tombées d'un caisson pillé un instant avant. Nous marchâmes jusqu'à trois heures de l'après-midi; nous n'avions fait que trois petites lieues, à cause du sergent Poton qui paraissait souffrir beaucoup.
Nous avions aperçu un village sur notre droite, à un quart de lieue de la route: nous prîmes la résolution d'y passer la nuit. En y arrivant, nous trouvâmes deux soldats de la ligne qui venaient de tuer une vache à l'entrée d'une écurie; en voyant une aussi bonne enseigne, nous y entrâmes.
Le paysan auquel appartenait la vache, afin de sauver le plus de viande possible, vint lui-même nous en couper, nous faire du feu et, ensuite, nous apporta deux pots avec de l'eau pour faire de la soupe; nous avions de la bonne paille, du bon feu; enfin il y avait bien longtemps que nous n'avions été si heureux. Quelques minutes après, nous mangeâmes notre soupe, ensuite nous nous reposâmes.
J'étais couché près de Poton qui ne faisait que se plaindre; je lui demandai ce qu'il avait; il me dit: «Mon cher ami, je suis certain que je ne pourrai aller plus loin!»
Sans me douter des raisons qui le faisaient parler ainsi, accident grave que personne de nous ne connaissait, je le consolai, en lui disant que lorsqu'il aurait reposé, il serait beaucoup mieux, mais, un instant après, il eut la fièvre et, pendant toute la nuit, il ne fit que pleurer et divaguer. Plusieurs fois même, la nuit, je le surpris écrivant sur un calepin et en déchirant les feuillets.
Dans un moment où je dormais paisiblement, je me sentis tirer par le bras; c'était le pauvre Poton qui me dit: «Mon cher ami, il m'est impossible de sortir d'ici, même de faire un pas; ainsi il faut que tu me rendes un grand service; je compte sur toi si, plus heureux que moi, tu as le bonheur de revoir la France; dans le cas contraire, tu chargeras Grangier, sur qui je compte comme sur toi, de remplir la mission dont je te charge. Voici, continua-t-il, un petit paquet de papiers que tu enverras à l'adresse indiquée, à ma mère, accompagné d'une lettre dans laquelle tu lui peindras la situation où tu m'as laissé, sans cependant lui faire perdre l'espoir de me revoir un jour. Voilà une cuiller en argent que je te prie d'accepter; il vaut mieux que tu l'aies que les Cosaques.» Alors, il me remit son petit paquet de papiers, en me disant encore qu'il comptait sur moi. Je lui promis de faire ce qu'il venait de me dire, mais j'étais bien loin de croire que nous serions forcés de l'abandonner.
Le 15 décembre, lorsqu'il fut question de partir, je répétai à nos amis la confidence que Poton venait de me faire. Ils pensèrent que c'était manque de courage, ou qu'il devenait fou, de sorte que chacun se mit à lui faire des observations à sa manière.
Mais le malheureux Poton, pour toute réponse, nous montra deux hernies qu'il avait depuis longtemps et qui étaient sorties par suite d'efforts réitérés qu'il avait faits en montant la côte de Kowno. Nous vîmes effectivement qu'il lui était impossible de bouger; le sergent-major Leboude pensa que l'on ferait bien de le recommander au paysan chez lequel nous étions, mais, avant de le faire venir, comme Poton avait beaucoup d'argent et surtout de l'or, nous nous dépêchâmes à coudre son or dans la ceinture de son pantalon; ensuite, nous fîmes venir le paysan, et, comme il parlait allemand, il nous fut facile de nous faire comprendre. Nous lui proposâmes cinq pièces de cinq francs, en lui disant qu'il en aurait quatre fois autant et peut-être davantage, s'il avait soin du malade. Il nous le promit en jurant par Dieu, et que même il irait chercher un médecin. Ensuite, comme le temps pressait, nous fîmes nos adieux à notre camarade.
Avant de le quitter, il me fit promettre de ne pas l'oublier; nous l'embrassâmes et nous partîmes. Je ne sais si le paysan a tenu sa parole, mais toujours est-il que plus jamais je n'ai entendu parler de Poton qui était, sous tous les rapports, un excellent garçon, bon camarade, ayant reçu une excellente éducation, chose très rare à cette époque. Il était gentilhomme breton, d'une des meilleures familles de ce pays.
Tant qu'à moi, j'ai rempli religieusement ma mission, car, à mon arrivée à Paris, au mois de mai, j'envoyai a l'adresse indiquée les papiers qu'il m'avait confiés et qui contenaient son testament et les adieux touchants qu'il écrivait pendant qu'il avait la fièvre. J'en ai tiré une copie que je reproduis:
Adieu, bonne mère, Mon amie; Adieu, ma chère, Ma bonne Sophie! Adieu, Nantes où j'ai reçu la vie Adieu, belle France, ma patrie, Adieu, mère chérie, Je vais quitter la vie, Adieu!
Depuis plusieurs années, j'avais cessé d'écrire mon journal de la campagne de Russie, c'est-à-dire de mettre en ordre les _Souvenirs_ que j'avais écrits en 1813, étant prisonnier. Il m'était venu une singulière manie, c'était de douter si tout ce que j'avais vu, enduré avec tant de patience et de courage, dans cette terrible campagne, n'était pas l'effet de mon imagination frappée.
Cependant, lorsque la neige tombe et que je me trouve réuni avec des amis, anciens militaires de l'Empire, dont quelques-uns de la Garde impériale, bien rares, à présent (1829)! qui ont fait, comme moi, cette mémorable campagne, c'est-à-dire qui ont été jusqu'à Moscou, c'est toujours là que nos souvenirs se portent, et j'ai aussi remarqué qu'il leur était resté, comme à moi, d'ineffaçables impressions. C'est avec orgueil que nous parlons de nos glorieuses campagnes.
Aujourd'hui que ma mère vient de me remettre quelques lettres que je lui avais écrites pendant cette campagne, et que je regrettais de ne pas avoir, afin de les joindre à la fin de mon journal, je reprends courage. Ajoutez à cela les conseils de quelques amis qui m'engagent à terminer. Pour moi, cela me fait revivre. Peut-être un jour, qui sait? mes récits, quoique mal écrits, intéresseront-ils ceux qui les liront, car, après tant de grandes choses que nous avons vues, que nous reste-t-il à voir? Le grand génie n'est plus, mais son nom existera toujours! Aussi je prends mon courage à deux mains pour continuer, de sorte qu'après moi, mes petits-enfants diront, lisant les _Mémoires_ de grand-papa: «Grand-papa était dans les grandes batailles, avec l'Empereur Napoléon!» Ils verront comme nous avons frotté les Prussiens, les Autrichiens, les Russes et les Anglais en Espagne, et tant d'autres; ils verront aussi que grand-papa n'a pas toujours couché sur un lit de plume, et, quoiqu'il ne soit pas un des meilleurs catholiques de France, ils verront qu'il a jeûné souvent et fait maigre plus d'une fois, les jours gras!
C'était le 15 décembre, à sept heures du matin. Après être sortis de l'écurie où nous avions passé la nuit, nous marchâmes dans la direction de la route, jusqu'au moment où nous arrivâmes à l'endroit où nous l'avions quittée la veille; là, nous fîmes halte.