Chapter 25
Je lui demandai s'il n'avait pas rencontré les débris de l'armée; il me dit que non, qu'ayant été logé, la nuit dernière, dans un moulin éloigné de la route d'un quart de lieue, il était très probable que la colonne était passée pendant ce temps, mais qu'il en avait vu de tristes traces par quelques cadavres aperçus sur son chemin; que ce n'était que depuis hier qu'il savait, mais d'une manière encore bien vague, les désastres que nous avions éprouvés; qu'il allait rejoindre l'armée, comme il en avait l'ordre: «Mais il n'y en a plus d'armée!--Et les coups de feu que j'entends?--Ce sont ceux de l'arrière-garde, commandée par le maréchal Ney.--Dans ce cas, me répondit-il, je vais rejoindre l'arrière-garde.»
En disant cela, il m'embrasse pour me quitter, mais, en faisant ce mouvement, il s'aperçoit que j'avais un carton sous le bras; il me demande ce qu'il contenait. Lui ayant dit que c'étaient des chapeaux, et me les demandant, je les lui donnai avec bien du plaisir. C'était précisément ce qui lui manquait, car il avait encore, sur la tête, son schako de sous-officier.
Le vin qu'il m'avait fait boire m'avait réchauffé l'estomac: je me proposai de marcher jusqu'au premier bivouac; une heure après avoir quitté Prinier, j'aperçus des feux.
C'étaient des chasseurs à pied. Je m'approchai comme un suppliant. On me dit, sans me regarder: «Faites comme nous, allez chercher du bois et faites du feu!» Je m'attendais à cette réponse; c'était toujours ce que l'on répondait à ceux qui se trouvaient isolés. Ils étaient six, leur feu n'était pas brillant; ils n'avaient pas non plus d'abri pour se garantir du vent et de la neige, s'il venait à en tomber.
Je restai longtemps debout derrière, portant quelquefois le corps en avant, ainsi que les mains, pour sentir un peu de chaleur. À la fin, accablé de sommeil, je pensai à ma bouteille d'eau-de-vie. Je l'offris, on l'accepta, et j'eus une place. Nous vidâmes la bouteille à la ronde, et, lorsque nous eûmes fini, je m'endormis assis sur mon sac, la tête dans mes deux mains. Je dormis peut-être deux heures, souvent interrompu par le froid et par les douleurs. Lorsque je m'éveillai, je profitai du peu de feu qu'il y avait encore, pour faire cuire un peu de riz dans la bouilloire que le juif m'avait vendue. Je commençai par prendre de la neige autour de moi, je la fis fondre et j'y mis du riz qui finit par cuire à demi. Comme je ne pouvais pas bien le prendre avec la cuiller, et qu'un chasseur, à ma droite, mangeait avec moi, je le renversai sur le cul de mon schako qui était creux: c'est de cette manière que nous le mangeâmes. Ensuite, reprenant ma position première, et comme le froid, cette nuit-là, n'était pas très rigoureux, je me rendormis.
_11 décembre_.--Lorsque je me réveillai, il n'était pas près encore d'être jour. Après avoir arrangé mon pied, je me levai pour me remettre en marche, car il fallait bien, si je ne voulais pas m'exposer à mourir de misère comme tant d'autres, rejoindre mes camarades. Je marchai seul jusqu'au jour, m'arrêtant quelquefois à un feu abandonné, où je trouvais des hommes morts ou mourants. Lorsqu'il fit jour, je rencontrai quelques soldats du régiment, qui me dirent qu'ils avaient couché avec l'État-major.
Un peu plus avant, j'aperçus un individu ayant sur les épaules une peau de mouton et marchant péniblement, appuyé sur son fusil. Lorsque je fus près de lui, je le reconnus pour le fourrier de notre compagnie. En me voyant, il jeta un cri de surprise et de joie, car on lui avait assuré que j'étais resté prisonnier à Wilna. Le pauvre Rossi, c'était son nom, avait les deux pieds gelés et enveloppés dans des morceaux de peau de mouton. Il me conta qu'il s'était séparé des débris du régiment, ne pouvant marcher aussi vite que les autres, et que nos amis étaient fort inquiets sur mon compte. Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues, et comme je lui en demandais la cause, il se mit à pleurer en s'écriant: «Pauvre mère, si tu pouvais savoir comme je suis! C'est fini, je ne reverrai plus jamais Montauban!»--c'était le nom de son endroit. Je cherchai à le consoler en lui faisant voir que ma position était encore plus triste que la sienne. Nous marchâmes ensemble une partie de la journée; souvent j'étais obligé de m'arrêter pour mon dérangement de corps et, quoique je n'eusse pas besoin de défaire mes pantalons pour satisfaire à mes besoins, je n'en perdais pas moins du temps, car, depuis Wilna, ne pouvant, à cause de mes doigts gelés ou engourdis, remettre mes bretelles, j'avais décousu mon pantalon depuis le devant jusqu'au derrière; je le faisais tenir par le moyen d'un vieux cachemire qui me serrait le ventre; de cette manière, lorsque j'avais besoin, je m'arrêtais, et, debout, je satisfaisais à tout à la fois. Lorsque je prenais quelque chose, j'étais certain qu'un instant après, je le laissais aller.
Il pouvait être midi lorsque je proposai de nous arrêter dans un village que nous apercevions devant nous. Nous entrâmes dans une maison veuve de ses habitants; nous y trouvâmes trois malheureux soldats qui nous dirent que, ne pouvant aller plus loin, ils avaient résolu d'y mourir. Nous leur fîmes des observations sur le sort qui les attendait, lorsqu'ils seraient au pouvoir des Russes. Pour toute réponse, ils nous montrèrent leurs pieds; rien de plus effrayant à voir: plus de la moitié des doigts leur manquaient, et le reste était près de tomber. La couleur de leurs pieds était bleue et, pour ainsi dire, en putréfaction. Ils appartenaient au corps du maréchal Ney. Peut-être, lorsqu'il aura passé, quelque temps après, les aura-t-il sauvés.
Nous nous arrêtâmes assez de temps pour faire cuire un peu de riz, que nous mangeâmes. Nous fîmes aussi rôtir un peu de cheval, pour manger au besoin; ensuite nous partîmes en nous promettant de ne point nous séparer, mais la grande cohue de traînards arriva, nous entraîna, et, malgré tous nos efforts, nous fûmes séparés, sans pouvoir nous rejoindre.
J'arrivai sur un moulin à eau: là, je vis un soldat qui, ayant voulu passer sur la glace de la petite rivière du moulin, s'était enfoncé. Quoique n'ayant de l'eau que jusqu'à la ceinture, au milieu des glaçons, on ne put le retirer. Des officiers d'artillerie qui avaient trouvé, dans le moulin, des cordes, les lui jetèrent, mais il n'eut pas la force d'en saisir un bout; quoique vivant encore, il était gelé et sans mouvement.
Un peu plus loin, j'appris que le régiment, si toutefois l'on pouvait encore l'appeler de ce nom, devait aller coucher à Zismorg; pour y arriver, il me restait encore cinq lieues à faire. Je résolus, quand je devrais me traîner sur les genoux, de les faire; mais que de peine il m'en coûta! Je tombais d'épuisement sur la neige, croyant ne plus me relever; heureusement, depuis que je m'étais séparé de Rossi, le froid avait beaucoup diminué. Après des efforts surnaturels, j'entrai dans le village; il était temps, car j'avais fait tout ce qu'un homme peut faire pour échapper aux griffes de la mort.
La première chose que j'aperçus, en entrant, fut un grand feu à droite, contre le pignon d'une maison brûlée. Ne pouvant aller plus loin, je m'y traînai, mais quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant mes camarades! Lorsque je fus près d'eux, je tombai presque sans connaissance.
Grangier me reconnut, s'empressa, avec d'autres de mes amis, de me secourir; l'on me coucha sur de la paille: c'était la quatrième fois que nous en trouvions depuis que nous étions partis de Moscou. M. Serraris, lieutenant de la compagnie, qui avait de l'eau-de-vie, m'en fit prendre un peu; ensuite l'on me donna du bouillon de cheval que je trouvai bon, car, cette fois, il était salé avec du sel, tandis que, jusqu'alors, nous mangions tout salé avec la poudre.
Mes coliques me reprirent plus fort que jamais; j'appelai Grangier, je lui dis que je pensais que j'étais empoisonné. Aussitôt il fit fondre de la neige dans la petite bouilloire, pour me faire du thé qu'il apportait de Moscou; j'en bus beaucoup; ça me fit du bien.
Le pauvre Rossi arriva, aussi malheureux que moi; il était accompagné du sergent Bailly, qu'il avait rencontré un instant après avoir été séparé de moi. Ce sergent était celui avec lequel j'avais été changer les billets de banque à Wilna, et avec lequel j'avais pris du café chez le juif. Il était aussi fortement indisposé que moi; en me voyant, il me, demanda comment je me portais et, lorsque je lui eus dit comme j'avais été malade après avoir pris le café, il ne douta plus qu'on ait voulu nous empoisonner, ou, au moins, nous mettre dans un état à pouvoir nous dévaliser.
Couché sur de la paille et près d'un grand feu, je m'arrangeais de mon mieux, quand, tout à coup, je ressentis dans les jambes et dans les cuisses, des douleurs tellement violentes que, pendant une partie de la nuit, je ne fis qu'un cri. Aussi j'entendais dire: «Demain, il ne pourra pas partir!» Je le pensais aussi; je me disposai à faire, comme beaucoup avaient déjà fait, mon testament. J'appelai mon intime ami Grangier; je lui dis que je voyais bien que tout était fini. Je le priai de se charger de quelques petits objets pour remettre à ma famille, si, plus heureux que moi, il avait le bonheur de revoir la France. Ces objets étaient: une montre, une croix en or et en argent, un petit vase en porcelaine de Chine: ces deux derniers objets, je les possède encore. Je voulais aussi me défaire de tout l'argent que j'avais, à la réserve de quelques pièces d'or que je voulais cacher dans la peau de mouton qui m'enveloppait le pied, espérant que les Russes, en me prenant, n'iraient pas chercher dans les chiffons.
Grangier, qui m'avait écouté sans m'interrompre, me demanda si j'avais la fièvre ou si je rêvais: je lui répondis que tant qu'à la fièvre, effectivement je l'avais, mais que je n'étais pas dans le délire. Il se mit à me faire de la morale, en me rappelant mon courage dans des situations plus terribles que celles où nous nous trouvions: «Oui, lui dis-je, mais alors j'avais plus de force qu'à présent!» Il m'assura que j'en avais dit autant au passage de la Bérézina, où j'étais pour le moins aussi malade et que, cependant, depuis, j'avais fait quatre-vingts lieues; que, pour quinze qu'il restait pour arriver à Kowno, et que l'on ferait en deux jours, il n'y avait pas de doute qu'avec le secours de mes amis, je pourrais fort bien les faire; que demain l'on ne faisait que quatre lieues: «Ainsi, me dit-il, tâche de te reposer, mais, avant tout, renferme les objets, je prendrai seulement ta bouilloire, que je porterai.--Et moi, dit un autre, cette seconde giberne (la giberne du docteur) qui doit te gêner!»
Pendant ce temps, Rossi, qui était couché près de moi, me dit: «Mon cher ami, vous ne resterez pas seul, demain matin; je partagerai votre sort, car je suis, pour le moins, aussi malade que vous; la journée d'aujourd'hui m'a tellement épuisé, que je ne saurais aller plus loin. Cependant, me dit-il, si, lorsque l'arrière-garde passera, nous pouvons marcher avec elle, nous le ferons, car nous aurons quelques heures de repos de plus. Si nous ne nous sentons pas assez de force pour la suivre, nous nous éloignerons sur la droite. Le premier village, le premier château que nous trouverons, nous irons nous mettre à la disposition du baron ou seigneur: peut-être aura-t-on pitié de nous--je sais peindre un peu--jusqu'au moment où, bien portants, nous pourrons gagner la Prusse ou la Pologne, car il est probable que les Russes n'iront pas plus loin que Kowno.» Je lui dis que je ferais comme il voudrait.
M. Serraris, à qui Grangier venait de faire part de mon dessein, s'approcha de moi pour me consoler; il me dit que, tant qu'à mes douleurs, ce n'était rien, qu'elles ne provenaient que de la fatigue d'hier; il me fit coucher devant le feu et comme, fort heureusement, le bois ne manquait pas, l'on en fit un bon, à me rôtir. Ce feu me fit tant de bien, que je sentais mes douleurs diminuer et un bien-être qui me fit dormir quelques heures. Il en fut de même pour le pauvre Rossi.
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En 1830, je fus nommé officier d'état-major à Brest; le jour de mon arrivée, étant à table avec ma femme et mes enfants, à l'hôtel de Provence où j'étais logé, il y avait, en face de moi, un individu ayant une fort belle tenue et qui me regardait souvent. À chaque instant, il cessait de manger et, le bras droit appuyé sur la table pour reposer sa tête, semblait réfléchir, ou plutôt se rappeler quelques souvenirs. Ensuite il causait avec le maître de la maison. Ma femme, qui était auprès de moi, me le fit remarquer: «Effectivement, lui dis-je, cet homme commence à m'intriguer, et, si cela continue, je lui demanderai ce qu'il me veut!» Au même moment, il se lève, jette sa serviette à terre, et passe dans un bureau où était le registre des voyageurs. Il rentre dans la salle en s'écriant à haute voix: «C'est lui! Je ne me trompais pas! (en m'appelant par mon nom). C'est bien mon ami!»
Je le reconnais à sa voix, et nous sommes dans les bras l'un de l'autre. C'était Rossi, que je n'avais pas revu depuis 1813, depuis dix-sept ans! Il me croyait mort, et moi je pensais de même de lui, car j'avais appris, à ma rentrée des prisons, qu'il avait été blessé sous les murs de Paris. Cette reconnaissance intéressa toutes les personnes qui se trouvaient présentes, au nombre de plus de vingt; il fallut conter nos aventures de la campagne de Russie. Nous le fîmes de bon coeur; aussi, à minuit, nous étions encore à table, à boire le champagne, à la mémoire de Napoléon.
Il n'est pas étonnant que, d'abord, je n'aie pas reconnu mon camarade, car, de délicat qu'il était, je le retrouvais fort et puissant, les cheveux presque gris: il était de Montauban, et riche négociant.
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Quand le moment du départ arriva, je ne pensais plus à rester, mais il me fut impossible de marcher seul; Grangier et Leboude me soutinrent sous les bras; l'on en fit autant à Rossi. Au bout d'une demi-heure de marche, j'étais beaucoup mieux, mais il fallut, pendant toute la route, le secours d'un bras, et souvent de deux. De cette manière, nous arrivâmes de bonne heure au petit village où nous devions coucher; il s'y trouvait fort peu d'habitations, et, quoique nous fussions arrivés des premiers, nous fûmes obligés de coucher dans une cour. Le hasard nous procura beaucoup de paille; nous nous en servions pour nous couvrir, mais comme le malheur nous poursuivait toujours, le feu prit à la paille. Chacun se sauva comme il put; plusieurs eurent leur capote brûlée. Un fourrier de Vélites nommé de Couchère fut plus malheureux que les autres; le feu prit à sa giberne, dans laquelle il y avait des cartouches; il eut toute la figure brûlée, et, tant qu'à moi, sans le secours des camarades, j'aurais peut-être rôti, vu l'impossibilité de me mouvoir, si l'on ne m'avait pris par les épaules et par les jambes, et traîné contre la baraque où était logé le général Roguet avec d'autres officiers supérieurs qui se sauvèrent en voyant les flammes, pensant que c'était l'habitation qui brûlait.
Après cette mésaventure, un vent du nord arriva qui souffla avec force et, comme nous étions sans abri, nous entrâmes dans la maison du général, composée de deux chambres. Nous en prîmes une malgré lui; nous nous entassâmes les uns à côté des autres; plus de la moitié fut obligée de rester debout toute la nuit, mais c'était toujours mieux que de rester exposés à un mauvais temps qui eût infailliblement fait périr les trois quarts de nous (13 décembre). La journée de marche que nous devions faire pour arriver à Kowno était au moins de dix lieues; aussi le général Roguet nous fit partir avant le jour.
Il était tombé des grains de pluie grêlée qui formaient, sur la route, une glace à nous empêcher de marcher. Si je n'avais pas eu, comme la veille, le secours de mes amis, j'aurais probablement, comme beaucoup d'autres, terminé mon grand voyage le dernier jour où nous sortions de la Russie.
À peine le jour commençait-il à paraître, que nous arrivâmes au pied d'une montagne qui n'était qu'une glace: que de peine nous eûmes pour la franchir! Il fallut se mettre par groupes serrés fortement les uns contre les autres, afin de se soutenir mutuellement. J'ai pu remarquer que, dans cette marche, l'on était plus disposé à se secourir les uns les autres. C'est probablement parce que l'on pensait pouvoir arriver au terme de son voyage. Je me souviens que, lorsqu'un homme tombait, l'on entendait les cris: «Arrêtez! Il y a un homme de tombé!» J'ai vu un sergent-major de notre bataillon s'écrier: «Arrêtez donc! Je jure que l'on n'ira pas plus avant, tant que l'on n'aura pas relevé et ramené les deux hommes que l'on a laissés derrière!» C'est par sa fermeté qu'ils furent sauvés.
Arrivés au haut de la montagne, il faisait assez jour pour y voir, mais la pente était tellement rapide et la glace si luisante, que l'on n'osait se hasarder. Le général Roguet, quelques officiers et plusieurs sapeurs qui marchaient les premiers, étaient tombés. Quelques-uns se relevèrent, et ceux qui étaient assez forts pour se conduire se laissèrent aller sur le derrière, se gouvernant avec les mains; d'autres, moins forts, se laissèrent aller à la grâce de Dieu. C'est dire qu'ils roulèrent comme des tonneaux. Je fus du nombre de ces derniers, et je serais probablement allé me jeter dans un ravin et me perdre dans la neige, sans Grangier qui, plein de courage et encore fort, se portait toujours devant moi en reculant et s'arrêtant dans la direction où je devais m'arrêter en roulant. Alors il enfonçait la baïonnette de son fusil dans la glace pour se tenir, et lorsque j'étais arrivé, il s'éloignait encore en glissant et faisait de même. J'arrivai en bas meurtri, abîmé, et la main gauche ensanglantée.
Le général avait fait faire halte pour s'assurer si tout le monde était arrivé et comme la veille on s'était assuré du nombre d'hommes présents, on vit avec plaisir qu'il ne manquait personne. Le grand jour était venu: alors on s'aperçut avec surprise que l'on aurait pu éviter cette montagne en la tournant par la droite, où il n'y avait que de la neige. Ceux des autres corps qui marchaient après nous arrivaient de ce côté sans accident. Cette traversée m'avait fatigué, à ne pouvoir marcher que fort lentement et, comme je ne voulais pas abuser de la complaisance de mes amis, je les priai de suivre la colonne. Cependant un soldat de la compagnie resta avec moi: c'était un Piémontais, il se nommait Faloppa; il y avait plusieurs jours que je ne l'avais vu.
Ceux qui ont toujours été assez heureux pour conserver leur santé, n'avoir pas les pieds gelés et marcher toujours à la tête de la colonne, n'ont pas vu les désastres comme ceux qui, comme moi, étaient malades ou estropiés, car les premiers ne voyaient que ceux qui tombaient autour d'eux, tandis que les derniers passaient sur la longue traînée des morts et des mourants que tous les corps laissaient après eux. Ils avaient encore le désavantage d'être talonnés par l'ennemi.
Faloppa, ce soldat de la compagnie que l'on avait laissé avec moi, ne paraissait pas être dans une position meilleure que la mienne; nous marchions ensemble depuis un quart d'heure, lorsqu'il se tourna de mon côté en me disant: «Eh bien, mon sergent! si nous avions ici les petits pots de graisse que vous m'avez fait jeter lorsque nous étions en Espagne, vous seriez bien content et nous pourrions faire une bonne soupe!» Ce n'était pas la première fois qu'il disait ça, et en voici la raison; c'est un épisode assez drôle:
Un jour que nous venions de faire une longue course dans les montagnes des Asturies, nous vînmes loger à Saint-Hiliaume, petite ville dans la Castille, sur le bord de la mer. Je fus logé, avec ma subdivision, dans une grande maison qui formait l'aile droite de la Maison de Ville[64]. Cette partie, très vaste, était habitée par un vieux garçon absolument seul. En arrivant chez lui, nous lui demandâmes si, avec de l'argent, nous ne pourrions pas nous procurer du beurre ou de la graisse, afin de pouvoir faire la soupe et accommoder des haricots. L'individu nous répondit que, pour de l'or, on n'en trouverait pas dans toute la ville. Un instant après, nous fûmes à l'appel. Je laissai Faloppa faire la cuisine et je chargeai un autre homme de chercher, dans la ville, du beurre ou de la graisse, mais on n'en trouva pas. Lorsque nous rentrâmes, la première chose que Faloppa nous dit, en rentrant, fut que le bourgeois était un coquin: «Comment cela? lui dis-je.--Comment cela? nous répondit-il, voyez!...»
[Note 64: Cette habitation était un château gothique comme il s'en trouve beaucoup en Espagne. (_Note de l'auteur._)]
Il me montra trois petits pots en grès contenant de la belle graisse que nous reconnûmes pour de la graisse d'oie. Alors chacun se récria: «Voyez-vous le gueux d'Espagnol! Voyez-vous le coquin!» Notre cuisinier avait fait une bonne soupe et, dans le dessus de la marmite, il avait accommodé des haricots. Nous nous mîmes à manger sous une grande cheminée qui ressemblait à une porte cochère, lorsque l'Espagnol rentra, enveloppé dans son manteau brun et, nous voyant manger, nous souhaita bon appétit. Je lui demandai pourquoi il n'avait pas voulu nous donner de la graisse en payant, puisqu'il en avait. Il me répondit: «Non, Señor, je n'en avais pas; si j'en avais eu, je vous en aurais donné avec plaisir, et pour rien!» Alors Faloppa, prenant un des petits pots, le lui montra: «Et cela, ce n'est pas de la graisse, dis, coquin d'Espagnol?» En regardant le petit pot, il change de couleur et reste interdit. Pressé de répondre, il nous dit que c'était vrai, que c'était de la graisse, mais de la _manteca de ladron_ (de la graisse de voleur); que lui était le bourreau de la ville, et que ce que nous avions trouvé et avec quoi nous avions fait de la soupe, était de la graisse de pendus, qu'il vendait à ceux qui avaient des douleurs, pour se frictionner.
À peine avait-il achevé, que toutes les cuillers lui volèrent par la tête; il n'eut que le temps de se sauver, et aucun de nous, quoiqu'ayant très faim, ne voulut plus manger des haricots, car la soupe était presque toute mangée. Il n'y avait que Faloppa qui continuait toujours, en disant que l'Espagnol avait menti: «Et quand cela serait? dit-il, la soupe était bonne et les haricots encore meilleurs!» En disant cela, il m'en offrait pour en goûter, mais un mal de coeur m'avait pris, et je rendis tout ce que j'avais dans l'estomac. J'allai chez un marchand d'eau-de-vie, vis-à-vis de notre logement; je lui demandai quel était l'individu chez qui nous étions logés; il fit le signe de la croix en répétant à plusieurs reprises: _Ave, Maria purissima, sin peccado concebida!_ Il me dit que c'était la maison du bourreau. Je fus, pendant quelque temps, malade de dégoût, mais Faloppa, en partant, avait emporté le restant de la graisse, avec laquelle il prétendait nous faire encore de la soupe. Je fus obligé de le lui faire jeter, et c'est pour cela qu'en Russie, lorsque nous n'avions rien à manger, il me disait toujours ce que j'ai rapporté.
Depuis une demi-heure nous n'avions pas perdu la colonne de vue, preuve que nous avions assez bien marché. Il est vrai de dire que le chemin se trouvait meilleur, mais, un instant après, il devint raboteux et aussi glissant que le matin. Le froid était très vif, et déjà nous avions rencontré quelques individus qui se mouraient sur la route, quoique vêtus d'épaisses fourrures. Il faut dire aussi que l'épuisement y était pour quelque chose. Faloppa tomba plusieurs fois, et je pense que, si je n'avais pas été avec lui pour l'aider à se relever, il serait resté sur la route.