Chapter 24
Nous n'étions encore qu'à un quart de lieue de la ville quand nous aperçûmes les Cosaques à notre gauche, sur les hauteurs et dans la plaine, à notre droite. Cependant ils n'osaient se hasarder de venir à notre portée. Après avoir marché quelque temps, je rencontrai le cheval d'un officier du train d'artillerie, tombé et abandonné. Il avait, sur le dos, une schabraque en peau de mouton: c'était précisément ce qu'il fallait pour couvrir mes pauvres oreilles, car il m'eût été impossible d'aller bien loin sans m'exposer à les perdre. J'avais, dans ma carnassière, des ciseaux provenant de la trousse du docteur, trouvée sur le Cosaque que j'avais tué le 23 novembre. Je voulus me mettre à l'ouvrage pour en couper et faire ce que nous appelions des _oreillères_, afin de remplacer le bonnet de rabbin, mais ayant la main droite gelée et l'autre fortement engourdie, je ne pus parvenir à mon but. Déjà je me désespérais, lorsqu'un second arriva, plus fort et plus vigoureux que moi; il était de la garnison de Wilna. Il coupa avec un couteau la sangle qui retenait la schabraque, ensuite il m'en donna la moitié. En attendant que je pusse l'arranger convenablement, je la mis sur la tête et continuai à marcher.
Deux coups de canon se firent entendre, ensuite la fusillade: c'était le maréchal Ney qui sortait de la ville en faisant l'arrière-garde, et qui était aux prises avec les Russes. Ceux qui ne pouvaient plus combattre doublèrent le pas autant qu'il leur était possible; je voulus faire comme eux, mais mon pied gelé et ma mauvaise chaussure m'en empêchaient, puis les coliques qui me prenaient à chaque instant et qui me forçaient de m'arrêter, faisaient que je me trouvais toujours des derniers. J'entendis derrière moi un bruit confus: je fus heurté par plusieurs soldats de la Confédération du Rhin qui fuyaient. Je tombai de tout mon long dans la neige et, aussitôt, d'autres me passèrent sur le corps. Ce fut avec beaucoup de peine que je me relevai, car j'étais abîmé de douleurs, mais comme j'étais habitué aux souffrances, je ne dis rien. J'aperçus, pas loin de moi, l'arrière-garde; je me crus perdu si, malheureusement, elle venait à me dépasser, mais le contraire arriva, car le maréchal la fit arrêter sur une petite éminence, afin de donner le temps à d'autres hommes que l'on apercevait de sortir encore de la ville pour nous rejoindre. Le maréchal avait avec lui, pour contenir l'ennemi, environ trois cents hommes.
J'aperçus devant moi un individu que je reconnus, à sa capote, pour être un homme du régiment. Il marchait fortement courbé, en paraissant accablé sous le poids d'un fardeau qu'il portait sur son sac et sur ses épaules. Faisant un effort pour me rapprocher de lui, je fus à même de voir que le fardeau était un chien et que l'homme était un vieux sergent du régiment nommé Daubenton[63]; le chien qu'il portait était le chien du régiment, que je ne reconnaissais pas.
[Note 63: Le sergent Daubenton était un vieux brave qui avait fait les campagnes d'Italie. (_Note de l'auteur_).]
Je lui témoignai ma surprise de le voir chargé d'un chien, puisque lui-même avait de la peine à se traîner, et, sans lui donner le temps de me répondre, je lui demandai si c'était pour le manger; que, dans ce cas, le cheval était préférable: «Hélas! non, me répondit-il, j'aimerais mieux manger du Cosaque; tu ne reconnais donc pas Mouton, qui a les pattes gelées et qui ne peut plus marcher?--C'est vrai, lui dis-je, mais qu'en veux-tu faire?» Tout en marchant, Mouton, à qui j'avais passé la main droite emmaillotée sur le dos, leva la tête pour me regarder et sembla me reconnaître. Daubenton m'assura que, depuis sept heures du matin, et même avant, les Russes étaient dans les premières maisons du faubourg où nous avions logé: que tout ce qui restait de la Garde en était parti à six, et qu'il était certain que plus de douze mille hommes de l'armée, officiers et soldats, qui ne pouvaient plus marcher, étaient restés au pouvoir de l'ennemi. Pour lui, il avait failli subir le même sort par dévouement pour son chien; il voyait bien qu'il serait obligé de l'abandonner sur la route, dans la neige: la veille du jour où nous étions arrivés à Wilna, par vingt-huit degrés, il avait eu les pattes gelées et, ce matin, voyant qu'il ne pouvait plus marcher, il avait résolu de l'abandonner sans qu'il s'en aperçoive; mais ce pauvre Mouton se doutait qu'il voulait partir sans lui, car il se mit tellement à hurler qu'à la fin il se décida à le laisser suivre. Mais à peine avait-il fait dix pas dans la rue, il s'aperçut que son malheureux chien tombait à chaque instant sur le nez: alors il se l'était fait attacher sur les épaules et sur son sac, et c'était de cette manière qu'il avait rejoint le maréchal Ney, qui faisait l'arrière-garde avec une poignée d'hommes.
Tout en marchant, nous nous trouvâmes arrêtés par un caisson renversé qui barrait une partie du chemin: il était ouvert, il contenait des sacs de toile, mais vides. Ce caisson était probablement parti de Wilna la veille, ou le matin, et avait été pillé en route, car il avait été chargé de biscuits et de farine. Je proposai à Daubenton de nous arrêter un instant, car une forte colique venait de me prendre; il y consentit volontiers, d'autant plus qu'il voulait décidément se débarrasser de Mouton d'une manière ou d'une autre.
À peine nous disposions-nous à nous mettre à notre aise, que nous aperçûmes, derrière un ravin, un peloton d'une trentaine de jeunes Hessois qui avaient fait partie de la garnison de Wilna et en étaient partis depuis le point du jour. Ils attendaient le maréchal Ney. Ils étaient à trente pas de nous et en avant sur la droite de la route. Au même instant, nous vîmes, sur notre gauche, un autre peloton de cavaliers, au nombre de vingt, environ; un officier les commandait. De suite nous les reconnûmes pour des Russes; c'étaient des cuirassiers à cuirasses noires sur habits blancs; ils étaient accompagnés de plusieurs Cosaques épars çà et là; ils marchaient de manière à couper la retraite aux Hessois, ainsi qu'à nous et à une infinité d'autres malheureux qui venaient de les apercevoir et qui rétrogradaient pour rejoindre l'arrière-garde en criant: «Gare aux Cosaques!»
Les Hessois, commandés par deux officiers, et qui, probablement, avaient aperçu les Russes avant nous, s'étaient mis en mesure de se défendre. Pour leur faire face, ils firent une demi-conversion à gauche, en conservant pour point d'appui la petite butte qui les couvrait derrière.
Dans ce moment, nous vîmes un grenadier de la ligne, bien portant et bien décidé, passer près de nous et aller en courant prendre rang parmi les Hessois. Nous nous disposions à faire de même, mais, pour le moment, ma position ne me le permettait pas. D'un autre côté, Daubenton, que Mouton embarrassait, voulait, avant tout, le mettre dans le caisson, mais nous n'en eûmes pas le temps, car les cavaliers vinrent au galop du côté des Hessois: là, ils s'arrêtèrent en leur signifiant de mettre bas les armes. Un coup de fusil fut la réponse; c'était celui du grenadier français, qui fut, en même temps, suivi d'une décharge générale des Hessois.
À cette détonation, nous pensions voir tomber la moitié des cavaliers, mais, chose étonnante, pas un ne tomba, et l'officier, qui était en avant et qui aurait dû être pulvérisé, ne parut rien avoir. Son cheval fit seulement un saut de côté. Se remettant aussitôt et se tournant vers les siens, ils fondirent sur les Hessois et, en moins de deux minutes, ils furent culbutés et sabrés. Plusieurs se sauvèrent; alors les cavaliers se mirent à les poursuivre.
Au même instant, Daubenton, voulant se débarrasser de Mouton, me cria de l'aider, mais trois cavaliers passèrent auprès de lui, à la poursuite des Hessois. Aussitôt, pour être plus à même de se défendre, il voulut se retirer sous le caisson où j'étais dans une triste position, souffrant de coliques et de froid, mais il n'en eut pas le temps, car un des trois cavaliers venait de faire un demi-tour et de le charger. Il fut assez heureux pour le voir à temps et se mettre en défense, mais non aussi avantageusement qu'il l'aurait voulu, car Mouton, qui aboyait comme un bon chien après le cavalier, le gênait dans ses mouvements. S'il n'avait pas été attaché aux courroies de son sac, il aurait pu s'en décharger par ce que nous appelions _un coup sac_, mais, pour le faire, il aurait fallu qu'il se débarrassât de son sac auquel il était attaché, et le cavalier, qui tournait autour de lui, ne lui en laissait pas la facilité. Pendant ce temps, quoique mourant de froid, je m'étais rajusté un peu et j'avais arrangé ma main droite de manière à pouvoir m'en servir pour faire usage de mon arme le mieux possible, n'ayant pour ainsi dire plus la force de me soutenir.
Le cavalier tournait toujours autour de Daubenton, mais à une certaine distance, craignant le coup de fusil. Voyant que pas un de nous n'en faisait usage, il pensa peut-être que nous étions sans poudre, car il avança sur Daubenton et lui allongea un coup de sabre que celui-ci para avec le canon de son fusil. Aussitôt, il passa sur la droite et lui en porta un second coup sur l'épaule gauche, qui atteignit Mouton à la tête. Le pauvre chien changea de ton; il n'aboyait plus, il hurlait d'une manière à fendre le coeur. Quoique blessé et ayant les pattes gelées, il sauta en bas du dos de son maître pour courir après le cavalier, mais comme il était attaché à la courroie du sac, il fit tomber son porteur sur le côté. Je crus Daubenton perdu.
Je me traînai sur mes genoux, environ deux pas en avant, et j'ajustai mon cavalier; mais l'amorce de mon fusil ne brûla pas; alors le cavalier, jetant un cri sauvage, s'élance sur moi,... mais j'avais eu le temps de rentrer sous le caisson, qui était renversé sur le côté gauche, en lui présentant la baïonnette.
Voyant qu'il ne pouvait rien contre moi, il retourna sur Daubenton qui n'avait pu encore se relever à cause de Mouton qui le tirait de côté en hurlant et aboyant après le cavalier. Daubenton s'était traîné contre les brancards du caisson, de sorte que son adversaire ne pouvait plus, avec son cheval, l'approcher autant. Il s'était placé en face, le sabre levé, comme pour le fendre en deux, et ayant l'air de se moquer de lui.
Daubenton, quoiqu'à demi mort de froid et de misère, et malgré sa figure maigre, pâle et noircie par le feu des bivouacs, paraissait encore plein d'énergie, mais d'un aspect étrange et en même temps comique, à cause du diable de chien qui le tirait toujours de côté en aboyant. Ses yeux étaient brillants, sa bouche écumait de rage en se voyant à la merci d'un adversaire qui, dans toute autre circonstance, n'aurait pas osé tenir une minute devant lui. Pour apaiser la soif qui le dévore, je le vois prendre plein la main de neige, la porter à sa bouche et, aussitôt, ressaisir son arme en la faisant résonner comme à l'exercice: c'est lui qui, à son tour, menace son ennemi.
Aux cris et aux gestes du cavalier, il était facile de voir qu'il n'était pas en sang-froid et, comme l'eau-de-vie ne leur manquait pas, ils paraissaient en avoir bu beaucoup; on les voyait passer et repasser, en jetant des cris, auprès de quelques hommes qui n'avaient pu se replier du côté où devait venir l'arrière-garde, les jeter dans la neige et les fouler aux pieds de leurs chevaux, car presque tous étaient sans arme, blessés ou ayant les pieds et les mains gelés. D'autres, plus valides, ainsi que quelques Hessois échappés à la première charge, s'étaient mis dans des positions à pouvoir un instant leur résister, mais cela ne pouvait se prolonger, il fallait du secours ou succomber.
Le cavalier auquel mon vieux camarade avait affaire venait de passer à gauche, toujours le sabre levé, lorsque Daubenton me cria d'une voix forte: «N'aie pas peur, ne bouge pas, je vais en finir!» À peine avait-il dit ces paroles que son coup de fusil partit; il fut plus heureux que moi. Le cuirassier est atteint d'une balle qui lui entre sous l'aisselle droite et va ressortir du côté gauche. Il jette un cri sauvage, fait un mouvement convulsif et, au même instant, son sabre retombe en même temps que le bras qui le tenait. Ensuite, jetant des flots de sang par la bouche, il pencha le corps en avant sur la tête de son cheval qui n'avait pas bougé, et resta dans cette position, comme mort.
À peine Daubenton s'était-il délivré de son adversaire et débarrassé de Mouton pour s'emparer du cheval, que nous entendîmes, derrière nous, un grand bruit, ensuite des cris: «En avant! À la baïonnette!» Aussitôt, je sors de mon caisson, je regarde du côté d'où viennent les cris, et j'aperçois le maréchal Ney, un fusil à la main, qui accourait à la tête d'une partie de l'arrière-garde.
Les Russes, en le voyant, se mettent à fuir dans toutes les directions; ceux qui se jettent à droite, du côté de la plaine, trouvent un large fossé rempli de glace et de neige qui les empêche de traverser; plusieurs s'y enfoncent avec leurs chevaux, d'autres restent au milieu de la route, ne sachant plus où aller. L'arrière-garde s'empara de plusieurs chevaux et fit marcher les cavaliers à pied au milieu d'eux pour, ensuite, les abandonner, car que pouvait-on en faire? On ne pouvait déjà pas se conduire soi-même.
Je n'oublierai jamais l'air imposant qu'avait le Maréchal dans cette circonstance, son attitude menaçante en regardant l'ennemi, et la confiance qu'il inspirait aux malheureux malades et blessés qui l'entouraient. Il était, dans ce moment, tel que l'on dépeint les héros de l'antiquité. L'on peut dire qu'il fut, dans les derniers jours de cette désastreuse retraite, le sauveur des débris de l'armée.
Tout ce que je viens de dire se passa en moins de dix minutes. Daubenton se débarrassait de Mouton, pour s'emparer du cheval de celui qu'il venait de mettre hors de combat, lorsqu'un individu, sortant de derrière un massif de petits sapins, s'avance, fait tomber le cuirassier, saisit la monture par la bride, et s'éloigne. Daubenton lui crie: «Arrêtez, coquin! C'est mon cheval! C'est moi qui ai descendu le cavalier!» Mais l'autre, que je venais de reconnaître pour le grenadier qui, le premier, avait tiré sur les Russes, se sauve avec le cheval, au milieu de la cohue d'hommes qui se pressent d'avancer. Alors Daubenton me crie: «Garde Mouton! Je cours après le cheval; il faut qu'il me le rende ou il aura affaire à moi!» Il n'avait pas achevé le dernier mot, que plus de 4000 traîneurs de toutes les nations arrivent comme un torrent, me séparant de lui et de Mouton, que je n'ai plus jamais revu. Ces hommes, que le Maréchal faisait marcher devant lui, étaient après moi sortis de Wilna.
Puisque l'occasion s'est présentée de parler du chien du régiment, il faut que je fasse sa biographie:
Mouton était avec nous depuis 1808; nous l'avions trouvé en Espagne, près de Benavente, sur le bord d'une rivière dont les Anglais avaient coupé le pont. Il était venu avec nous en Allemagne; en 1809, il avait assisté aux batailles d'Essling et de Wagram, ensuite il était encore retourné en Espagne en 1810 et 1811. C'est de là qu'il partit avec le régiment, pour faire la campagne de Russie, mais, en Saxe, il fut perdu ou volé, car Mouton était un beau caniche: dix jours après notre arrivée à Moscou, nous fûmes on ne peut plus surpris de le revoir; un détachement composé de quinze hommes, parti de Paris quelques jours après notre départ, pour rejoindre le régiment, étant passé dans l'endroit où il était disparu, le chien avait reconnu l'uniforme du régiment et suivi le détachement.
En marchant au milieu d'hommes, de femmes et même de quelques enfants, je regardais toujours si je ne voyais pas Daubenton, dont je regrettais d'être séparé; mais en arrière, je n'aperçus que le maréchal Ney avec son arrière-garde, qui prenait position sur la petite butte où les Hessois avaient été attaqués.
Après cette échauffourée, je fus encore forcé de m'arrêter, tant je souffrais de mes coliques. Devant moi, je voyais la montagne de Ponari, depuis le pied jusqu'au sommet. La route, située aux trois quarts du versant gauche, se dessinait par la quantité de caissons portant plus de sept millions d'or et d'argent, ainsi que d'autres bagages, dans des voitures conduites par des chevaux dont les forces étaient épuisées, de sorte que l'on se voyait forcé de les abandonner.
Un quart d'heure après, j'arrivai au pied de la montagne où on avait bivouaqué pendant la nuit; l'on y voyait encore l'emplacement de feux, dont une partie encore allumée; et autour desquels plusieurs hommes se chauffaient pour se reposer avant de la monter. C'est là que j'appris que les voitures, parties la veille, à minuit, du faubourg de Wilna, et arrivées à un défilé, n'avaient pu aller plus avant. Un des premiers caissons s'étant ouvert en se renversant, l'argent en avait été pris par ceux qui étaient près de là. Les autres voitures furent obligées d'arrêter depuis le haut jusqu'au bas. Beaucoup de chevaux s'étaient abattus pour ne plus se relever.
Pendant que l'on me contait cela, on entendait la fusillade de l'arrière-garde du maréchal Ney et, sur notre gauche, on apercevait les Cosaques que la vue du butin attirait, mais qui n'avançaient qu'avec circonspection, attendant que l'arrière-garde fût passée afin de moissonner sans danger.
Je me remis à marcher, mais, au lieu de prendre la route où étaient les caissons, je tournai la montagne par la droite, où plusieurs voitures avaient essayé de passer, mais presque toutes avaient été renversées dans le fossé, au bord du chemin que l'on voulait se frayer. Il y avait un caisson dans lequel il restait encore beaucoup de portemanteaux. J'aurais bien voulu en attraper un, mais, dans l'état de faiblesse où j'étais, je n'osais pas risquer cette entreprise, dans la crainte de ne pouvoir plus remonter le fossé, si je descendais dedans. Heureusement, un infirmier de la garnison de Wilna, voyant mon embarras, fut assez complaisant pour y descendre, et m'en jeta un dans lequel je trouvai quatre belles chemises de toile fine dont j'avais le plus besoin, et une culotte courte de drap de coton: c'était le portemanteau d'un commissaire des guerres, l'adresse me l'indiquait.
Content d'avoir trouvé du linge, moi qui n'avais pas, depuis le 5 novembre, changé de chemise, dont les pauvres lambeaux étaient remplis de vermine, je mis le tout dans mon sac.
Un peu plus loin, je ramassai un carton dans lequel il y avait deux superbes chapeaux à claque. Comme c'était fort léger, je le mis sous mon bras, je ne sais en vérité pourquoi, probablement pour changer contre autre chose, si l'occasion s'en présentait.
Le chemin que je suivais tournait à gauche, à travers les broussailles, pour, de là, rejoindre la grand'route. Ce chemin avait été tracé par les premiers hommes qui, à la pointe du jour, avaient franchi la montagne. Après une demi-heure de marche pénible, j'entendis une forte fusillade accompagnée de grands cris qui partaient du côté de la route où étaient les caissons; c'était le maréchal Ney qui, voyant que l'on ne pouvait sauver le trésor, le faisait distribuer aux soldats, et, en même temps, faisait faire, contre les Cosaques, une distribution de coups de fusil pour les empêcher d'avancer.
De mon côté, sur la droite, je les voyais qui avançaient insensiblement, car il n'y avait, pour les arrêter, que quelques hommes comme moi, dispersés ça et là sur la montagne, et qui cherchaient à gagner la route. Tout à coup, je fus forcé de m'arrêter, je n'avais plus de jambes; je bus un bon coup de mon eau-de-vie et j'avançai; j'arrivai sur un point de la montagne qui n'était pas éloigné de la route, et, comme je regardais la direction que je devais prendre, la neige croula sous moi et je m'enfonçai à plus de cinq pieds de profondeur. J'en avais jusqu'aux yeux; je faillis étouffer, et c'est avec bien de la peine que je m'en tirai, tout transi de froid.
Un peu plus loin, j'aperçus une baraque et, comme je voyais qu'il y avait du monde, je m'y arrêtai; c'était une vingtaine de militaires, presque tous de la Garde, ayant tous des sacs de pièces de cinq francs.
Plusieurs, en me voyant, se mirent à crier: «Qui veut cent francs pour une pièce de vingt francs en or?» Mais, comme il ne se trouvait pas de changeurs, ils étaient très embarrassés, et finissaient par en offrir à ceux qui n'en avaient pas. Dans le moment, je tenais plus à mon existence qu'à l'argent: je refusai, car j'avais environ huit cents francs en or, et plus de cent francs en pièces de cinq francs.
Je restai dans cette baraque le temps d'arranger la peau de mouton sur ma tête, afin de préserver mes oreilles du froid, mais je ne pus changer de chemise, le temps pressant. Je sortis en suivant des musiciens chargés d'argent, mais qui, dans cette position, ne pouvaient aller bien loin.
Les coups de fusil, qui n'avaient pas cessé de se faire entendre, s'approchaient, de sorte que nous fûmes obligés de doubler le pas. Ceux qui étaient chargés d'argent ne pouvant le faire facilement, diminuaient leur charge en secouant leurs sacs pour en faire tomber les pièces de cinq francs, en disant qu'il aurait mieux valu les laisser dans les caissons, d'autant plus qu'il y avait de l'or à prendre, mais qu'ils n'avaient pas eu le temps d'enfoncer les caisses; que, cependant, il y en avait beaucoup qui avaient des sacs de doubles napoléons.
Un peu plus avant, j'en vis encore plusieurs venant de la direction où étaient les caissons, portant dans leurs mains des sacs d'argent: étant sans force et ayant les doigts gelés ou engourdis, ils appelaient ceux qui n'en avaient pas pour leur en donner une partie, mais il est arrivé que celui qui en avait porté une partie du chemin et qui voulait en donner à d'autres, n'en avait plus; il est même certain que, plus avant, des hommes qui n'en avaient pas ont forcé ceux qui en portaient à partager avec eux, et que le pauvre diable qui le portait depuis longtemps se voyait arracher son sac et était très heureux si, en voulant défendre ce qu'il avait, il se relevait, car il était toujours le moins fort.
J'avais gagné la route, et, comme je n'avais pas très froid, je m'arrêtai pour me reposer. Je voyais arriver d'autres hommes encore chargés d'argent et qui, par moments, s'arrêtaient pour tirer des coups de fusil aux Cosaques. Plus haut, l'arrière-garde était arrêtée pour laisser encore passer quelques hommes, ainsi que plusieurs traîneaux portant des blessés, et sur lesquels on avait mis, autant que l'on avait pu, des barils d'argent. Cela n'empêchait pas que des hommes, attirés par l'appât du butin, étaient encore restés en arrière, et, le soir, étant au bivouac, l'on m'assura que beaucoup avaient puisé dans les caissons avec les Cosaques.
Je continuai à marcher péniblement. Je vis venir à moi un officier de la Jeune Garde très bien habillé, bien portant, que je reconnus de suite. Il se nommait Prinier; c'était un de mes amis, passé officier depuis huit mois. Surpris de le voir aller du côté d'où nous venions, je lui demandai, en l'appelant par son nom, où il allait: il me demanda à son tour qui j'étais. À cette sortie inattendue faite par un camarade avec lequel j'avais été dans le même régiment pendant cinq ans, et sous-officier comme lui, je ne pus m'empêcher de pleurer, en voyant que c'était parce que j'étais changé et misérable qu'il ne me reconnaissait pas. Mais, un instant après: «Comment, mon cher ami, c'est toi! Comme te voilà malheureux!» En disant cela, il me présenta une gourde pendue à son côté, dans laquelle il y avait du vin, en me disant: «Bois un coup!» et, comme je n'avais qu'une main de libre, le brave Prinier me soutenait de la main gauche et, de l'autre, me versait le vin dans la bouche.