Chapter 22
Le lendemain 1er décembre, nous partîmes de grand matin. Après une heure de marche, nous arrivâmes dans un village où les fusiliers-chasseurs avaient couché; ils nous attendaient, afin de partir avec nous. En y arrivant, je m'informai si l'on n'y trouvait rien à acheter: un sergent-major des chasseurs me dit que, chez le juif où il avait logé, se trouvait du genièvre. Je le priai de m'y conduire. Étant dans la maison, j'aperçus le juif avec une longue, barbe, et, m'adressant à lui fort poliment en allemand, je lui demandai s'il avait du genièvre à me vendre. Il me répondit d'un ton brusque: «Je n'en ai plus, les Français me l'ont pris!» À cela je n'avais rien à répondre, mais, comme je connaissais cette race d'hommes, je n'ajoutai pas foi aux paroles qu'il me disait, car ce n'était que la crainte de ne pas être payé qui lui faisait dire qu'il n'en avait plus. Tout à coup, une jeune fille de quatorze à quinze ans descendit d'un grand poêle en terre, sur lequel elle était assise, et s'approchant de moi, me dit: «Si tu veux me donner le galon que tu as là, je te donnerai un verre d'eau-de-vie!» Je consentis à ce qu'elle voulait; aussitôt, elle détacha le large galon en argent qui soutenait la carnassière que je portais au côté, d'une valeur de plus de trente francs, et que j'apportais de Moscou. Lorsqu'il fut en sa possession, elle le cacha dans son sein; ensuite elle le remplaça par une mauvaise corde. Si je l'avais laissée faire, elle m'aurait pris la giberne du docteur que j'avais enlevée au Cosaque; elle s'était aperçue qu'elle était garnie en argent. Un instant après, elle m'apporta un mauvais verre de genièvre que j'avalai avec peine, tant j'avais l'estomac resserré.
La jeune juive me donna encore un petit fromage d'une forme ovale, gros comme un oeuf de poule, et qui avait l'odeur de l'anis. Je le mis précieusement dans ma carnassière, et je sortis.
À peine avais-je pris l'air, que le malheureux verre de genièvre, au lieu de descendre dans l'estomac, me monta à la tête. Il fallait passer sur un corps d'arbre qui servait de pont, sur un large et profond fossé rempli de neige. Je le passai en dansant, sans tomber, et je courus jusqu'au milieu du régiment, en faisant la même chose. Je fis mieux, j'allai prendre de mes camarades par les bras, en chantant et en voulant les faire danser. Plusieurs de mes amis, et même des officiers, se réunirent autour de moi, en me demandant ce que j'avais: pour toute réponse je dansais, et je chantais. D'autres me regardaient avec indifférence. Le sergent-major de la compagnie, me conduisant à quelques pas du régiment, me demanda d'où je venais. Je lui dis que j'avais bu la goutte: «Et où?--Viens avec moi», lui dis-je. Il me suivit, nous passâmes sur l'arbre, en nous tenant par la main. À peine étions-nous de l'autre côté, que je me sentis saisir par un bras: c'était un de mes amis un Liégeois[57], sergent-major, qui venait savoir ce que j'avais.
[Note 57: Leboude. (_Note de l'auteur._)]
Lorsque nous fûmes chez le juif, je leur dis que, s'ils avaient des galons d'or ou d'argent, ils auraient du genièvre: «Si ce n'est que cela, dit le Liégeois, en voilà!» Il avait un joli bonnet en peau d'Astrakan, dont le tour était garni d'un large galon en or; il le donna. Ce fut encore la jeune juive qui fit l'affaire, qui le décousit. On nous donna du genièvre; ensuite nous sortîmes, mais à peine étions-nous hors de la maison, que la folie me reprit encore plus fort, ainsi qu'au Liégeois, de sorte que je recommence à danser, et le Liégeois aussi. Le sergent-major regardait en nous engageant de marcher pour rejoindre le régiment. Pour toute réponse, nous le prenons chacun par un bras et nous nous dirigeons du côté du fossé, sur l'arbre qui sert de pont, toujours en dansant. Arrivé là, le Liégeois glisse, tombe, et entraîne le sergent-major ainsi que moi dans le fossé et dans la neige qui recouvrait plus de deux cents cadavres, que l'on y avait jetés depuis deux jours[58]. À cette chute inattendue, le sergent-major jette un cri de terreur et de colère, sans cependant s'être fait mal, ni nous non plus. Ensuite il se met à jurer après nous et le Liégeois à chanter; me prenant par les mains, il voulait me faire danser.
[Note 58: Ces cadavres provenaient des malheureux qui, les premiers, avaient passé la Bérézina et qui, ayant continuellement cheminé, s'étaient arrêtés dans le village, où les juifs leur avaient vendu des mauvaises liqueurs, qu'ils n'étaient plus habitués de prendre et qui les avaient fait mourir. (_Note de l'auteur._)]
Il fallait sortir, mais nous n'en avions ni la force, ni la possibilité. Partout il se trouvait des glaçons sous la neige, de sorte que, lorsque nous avions dépassé l'endroit où il n'y avait plus de cadavres, il nous était impossible de marcher. En définitive, si une compagnie de Westphaliens n'eût passé dans le moment, nous y serions restés. L'on avança une corde, mais, avec nos mains gelées, nous ne pûmes la tenir. On finit par nous descendre le côté d'une voiture qui nous servit d'échelle; des Westphaliens nous aidèrent à remonter. Cette descente avait rendu le Liégeois et moi un peu plus calmes. Nous rejoignîmes le régiment qui s'était arrêté près d'un bois; on se remit en marche; une lieue plus loin, nous rencontrâmes le prince Eugène, vice-roi d'Italie, marchant à la tête d'un petit nombre d'officiers et de quelques grenadiers de la Garde royale, groupés autour de leurs drapeaux. Ils étaient exténués de fatigue. Ce jour-là, nous fîmes une forte journée; aussi nous laissâmes encore beaucoup d'hommes en arrière, et nous allâmes coucher dans un village abandonné où nous trouvâmes de la paille pour nous coucher. La viande de cheval ne nous manquait pas, mais nous n'avions plus de marmite pour la faire cuire et faire du bouillon qui nous aurait soutenus un peu. Nous fûmes encore réduits, comme les jours précédents, à manger un morceau de viande rôtie, mais nous couchâmes dans des maisons où nous pûmes faire du feu. Pendant la nuit, je fus obligé de sortir plusieurs fois de la maison où j'étais couché, car la chaleur, à laquelle je n'étais plus habitué, m'incommodait.
Le lendemain, nous partîmes de grand matin. C'était le 2 décembre; la fièvre me reprit, j'éprouvais de grandes lassitudes dans les cuisses, de sorte qu'au bout d'une heure de marche, je me trouvais encore en arrière du régiment. Quelque temps après, je traversai un petit village où se trouvaient beaucoup de traîneurs, mais je le passai sans m'arrêter. Un peu plus loin, j'en rencontrai plusieurs milliers, arrêtés autour de quelques maisons, occupés à rôtir du cheval. Le général Maison passa, s'arrêta un instant pour engager tout le monde à suivre, si l'on ne voulait pas être pris par la cavalerie russe, qui n'était pas loin; mais la grande partie de ces hommes démoralisés et affamés n'écoutait plus rien. Ils ne voulaient quitter leurs feux qu'après avoir mangé, et beaucoup se préparaient à défendre, contre l'ennemi, le morceau de cheval qu'ils faisaient cuire. Je continuai à marcher. Plus avant, je rencontrai plusieurs soldats de la compagnie, que je priai de ne pas me quitter. Ils me le promirent, en disant qu'ils me suivraient partout, que tout leur était indifférent; ils ne tinrent que trop leur parole.
Le soir, nous arrêtâmes près d'un bois pour y passer la nuit. Déjà beaucoup d'hommes de différents corps y étaient arrêtés, surtout de l'armée d'Italie, et quelques grenadiers du 1er régiment de la Garde, à qui je demandai des nouvelles de Picart. On me répondit qu'on l'avait vu la veille, mais que l'on pensait qu'il avait le cerveau attaqué, qu'il avait l'air d'un fou.
Depuis le moment où, près du pont de la Bérézina, le pauvre Gros-Jean m'avait laissé son sac, je n'avais pas encore pensé de l'ouvrir, afin de voir ce qu'il pouvait contenir. Comme j'étais certain qu'il ne reviendrait plus, au moins de si tôt, j'en fis la visite en présence des deux hommes de la compagnie qui étaient avec moi et qui, précisément, étaient de son escouade. Je ne trouvai rien d'extraordinaire: seulement un mouchoir renfermant un peu de gruau mélangé avec du seigle. Un des hommes avait le couvercle d'une marmite; nous le fîmes cuire. Je trouvai encore une mauvaise paire de souliers, mais pas de chemise, chose dont j'avais tant besoin; le reste m'était tout à fait inutile.
Heureusement, dans l'endroit où nous étions arrêtés, se trouvait beaucoup de bois coupé; nous fîmes grand feu. La nuit, le froid fut supportable, mais, le matin au point du jour (journée du 3), un vent du nord s'éleva, qui nous amena un froid de vingt degrés. Il fallut se mettre en marche, car la position n'était pas tenable. Après avoir mangé un morceau de cheval, nous partîmes, suivant machinalement ceux qui marchaient devant nous, et qui, pas plus que nous, ne savaient où ils étaient, ni où ils allaient. Le froid cessa un peu dans la journée, le soleil fut brillant, aussi nous fîmes beaucoup de chemin, nous arrêtant dans des maisons isolées ou à des feux de bivac abandonnés. Autant que je puis me le rappeler, nous couchâmes dans une maison de poste.
Le soleil, qui s'était montré la veille, n'était que l'avant-coureur d'une gelée extraordinaire. Je ne dirai rien de cette journée, car, en vérité, je n'ai jamais su comment je la passai. Je fus absorbé tellement que, lorsque mes deux soldats m'adressaient la parole, je leur répondais d'une manière à leur faire penser que j'étais fou. Le froid fut intolérable. Beaucoup prirent les premiers chemins qu'ils rencontrèrent, dans l'espoir de trouver des habitations; enfin nous finîmes, comme beaucoup, par nous perdre, en suivant des Polonais qui prenaient un chemin pour aller sur Varsovie, par Olita. Un Polonais qui parlait français m'assura que nous étions à plus d'une lieue de la route de Wilna. Nous voulûmes revenir sur nos pas; nous nous perdîmes de nouveau, nous rencontrâmes trois officiers suivis par plus de cent malheureux de différents corps et de différentes nations, mourant de froid et de misère. Lorsqu'ils surent par nous qu'ils étaient égarés, plusieurs pleurèrent comme des enfants.
Comme nous nous trouvions près d'un bois de sapins, nous nous décidâmes à y établir notre bivac, avec ceux que nous venions de rencontrer. Ils avaient, avec eux, un cheval. On le tua, et une distribution en fut faite; deux feux furent allumés, et chacun fit sa cuisine au bout de son sabre ou d'un bâton. Le repas achevé, nous nous formâmes en cercle autour de plusieurs feux, et il fut convenu qu'un quart veillerait, car l'on craignait à chaque instant d'être pris par les Russes qui suivaient l'armée, presque toujours sur les côtés de la route. Une heure après, la neige nous arriva, avec un grand vent qui nous força de nous mettre sous les abris que nous avions eu la précaution de faire. Un peu plus tard, le vent devint tellement furieux, que la neige y entrait et nous empêchait de prendre un peu de repos, malgré que le sommeil nous accablait. Cependant je m'endormis sur mon sac, sur lequel j'étais assis; pour me préserver de la neige, j'avais mis sur ma tête mon collet doublé en peau d'hermine. Combien de fois, dans cette triste nuit, je regrettai ma peau d'ours!
Mon sommeil ne fut pas de longue durée, car un coup de vent emporta l'abri sous lequel j'étais avec mes deux soldats. Nous fûmes alors obligés de nous tenir toujours en mouvement, pour ne pas geler. Enfin le jour parut, nous nous mîmes en marche, en laissant dans le bivac sept hommes, dont trois étaient déjà morts, et quatre sans connaissance, qu'il fallut abandonner.
Il pouvait être huit heures, lorsque nous eûmes rejoint la grand'route, et, après bien des peines, nous arrivâmes, sur les trois heures après midi, à Molodetschno, au milieu d'une cohue d'hommes de tous les corps, surtout de l'armée d'Italie. En arrivant dans le village, où l'Empereur avait couché la veille, nous cherchâmes à nous introduire pour passer la nuit dans une grange ou dans une écurie, mais nous étions arrivés trop tard. Nous fûmes obligés de nous établir au milieu d'une maison brûlée, sans toit, et où les trois quarts des places étaient déjà prises, mais nous nous regardâmes encore comme très heureux de pouvoir nous mettre un peu à l'abri d'un froid excessif qui alla toujours en augmentant, jusqu'à notre arrivée à Wilna.
J'appris plus tard, à mon arrivée en Pologne, que ce fut de ce village, Molodetschno, que l'Empereur traça son vingt-neuvième bulletin, qui annonçait la destruction de notre armée, et qui fit tant de sensation en France.
Le 5, il faisait grand jour lorsque nous partîmes. Nous suivîmes machinalement plus de dix mille hommes qui marchaient confusément et sans savoir où ils allaient. Nous traversâmes beaucoup d'endroits marécageux, où nous eussions probablement tous péri, sans les fortes gelées qui consolidaient le mauvais terrain sur lequel nous marchions. Celui qui était obligé de s'arrêter n'était pas en peine de retrouver son chemin, car la quantité d'hommes qui tombaient pour ne plus se relever pouvait servir de guide. Nous arrivâmes, lorsqu'il faisait encore jour, à Brénitza, où l'Empereur avait couché; il en était parti dans la matinée. Nous fûmes plus heureux que le jour précédent: je trouvai un peu de farine à acheter; nous fîmes de la bouillie, mais nous n'eûmes pas le bonheur de trouver une maison sans toit; nous fûmes forcés de coucher dans la rue. Après avoir encore passé cette mauvaise nuit sans dormir, tant il faisait froid, nous partîmes pour nous rendre à Smorgony. En suivant la route, nous la vîmes couverte d'officiers supérieurs des différents corps, ainsi que des nobles débris de l'Escadron et du Bataillon sacrés, couverts de mauvaises fourrures, de manteaux brûlés, même d'autres qui n'en avaient pas la moitié, l'ayant partagé avec un ami, peut-être avec un frère. Une grande partie marchait appuyée sur un bâton de sapin; ils avaient la barbe et les cheveux couverts de glaçons; on en voyait qui, ne pouvant plus marcher, regardaient, parmi les malheureux qui couvraient la route, s'il ne s'en trouvait pas des régiments qu'ils commandaient quinze jours avant, afin d'en obtenir un secours, en leur donnant le bras ou autrement: celui qui n'avait pas la force de marcher était un homme perdu.
Il en était des routes comme des bivacs, ressemblant à un champ de bataille, tant il y avait de cadavres; mais comme, presque toujours, il tombait beaucoup de neige, le tableau était moins sinistre à voir; d'ailleurs on était devenu sans pitié; on était devenu insensible pour soi-même, à plus forte raison pour les autres; l'homme qui tombait et implorait une main secourable n'était pas écouté. C'est de cette manière que nous arrivâmes à Smorgony; c'était le 6.
En entrant dans cette ville, nous apprîmes que l'Empereur en était parti la veille, à dix heures du soir, pour la France, laissant le commandement de l'armée au roi Murat. Beaucoup d'étrangers profitèrent de cette occasion pour jeter de la défaveur sur l'Empereur à propos d'une démarche qui n'était que naturelle, car, après la conspiration de Malet, sa présence devenait nécessaire en France, non seulement pour la partie administrative, mais pour y organiser une nouvelle armée. On voyait, au milieu des groupes d'hommes à demi morts qui arrivaient, d'autres individus qui paraissaient tout à fait étrangers et à part des malheureux, car ils étaient bien vêtus et vigoureux; ils criaient contre la démarche de l'Empereur. Depuis, j'ai toujours pensé que ces hommes étaient des agents de l'Angleterre qui arrivaient au-devant de l'armée pour y prêcher la défection.
Au milieu de cette multitude, je perdis un des hommes qui m'accompagnaient, mais, pressé de trouver un gîte pour passer la nuit, je ne pouvais pas le chercher. Voyant passer un officier badois faisant partie de la garnison de la ville, je le suivis avec l'autre homme qui me restait, pensant bien qu'il avait un logement où nous pourrions peut-être nous introduire. Effectivement, il entra chez un juif où il était logé, et, s'apercevant que nous le suivions, nous en facilita l'entrée. Lorsque nous y fûmes, nous nous installâmes près d'un poêle bien chaud. Il faut avoir été souffrant et malheureux comme nous l'étions, pour apprécier le bonheur d'avoir une habitation chaude, où l'on puisse passer une bonne nuit.
Dans la même chambre était un jeune officier d'état-major, malade de la fièvre et couché sur un mauvais canapé. Il me conta qu'il était malade depuis Orcha, mais que, ne pouvant aller plus loin, il allait probablement finir sa carrière, car il serait pris par les Russes: «Et Dieu sait, continua-t-il, ce qu'il en adviendra! Pauvre mère, que dira-t-elle lorsqu'elle le saura?»
L'officier badois, qui était présent et qui parlait le français, chercha à le consoler en lui disant qu'il lui procurerait un cheval pour son traîneau, puisque celui qui l'avait conduit était mort. À nous, il nous promit de la soupe et de la viande, mais, pendant la nuit, il partit avec tous ceux des siens qui étaient là en garnison. Quant au pauvre officier, la fièvre augmenta pendant la nuit, il fut continuellement dans le délire, et nous, nous n'eûmes pas la soupe ni la viande sur lesquels nous avions tant compté. Nous n'eûmes que quelques oignons et quelques noisettes que le juif nous vendit bien cher, mais ce n'était pas trop payer la nuit que nous avions passée à couvert.
Le 7 au matin, comme nous étions assez bien reposés, nous partîmes de bonne heure et en faisant le moins de bruit possible, afin que le jeune officier ne pût nous entendre, vu l'impossibilité où nous étions de lui rendre aucun service. Peu d'hommes étaient sur le chemin. Lorsque nous eûmes fait une lieue, nous nous reposâmes près d'une grange incendiée; au bout d'une demi-heure, nous vîmes arriver la colonne de la Garde impériale; les débris de notre régiment étaient là, marchant toujours en ordre autant que possible; je rentrai dans les rangs. Lorsqu'on fit halte, on me demanda sans intérêt si, depuis quatre jours que l'on ne m'avait vu, j'avais trouvé des vivres. Sur ma réponse que je n'avais rien, on me tourna le dos en jurant et en frappant la terre avec la crosse du fusil.
On se remit en route, et nous arrivâmes très tard à Joupranouï: presque toutes les maisons étaient brûlées, les autres abandonnées, sans toits et sans portes. Nous nous mîmes comme nous pûmes, les uns sur les autres. Le cheval ne manquant pas, j'en fis cuire pour le lendemain.
Le lendemain 8, il faisait grand jour lorsque nous partîmes, mais le froid était tellement rigoureux, que les soldats mettaient le feu aux maisons pour se chauffer. Dans toutes maisons, il y avait des malheureux soldats: beaucoup périrent dans les flammes, n'ayant pas la force de se sauver.
Dans le milieu de la journée, nous arrivâmes dans une petite ville dont je ne me rappelle plus le nom. On disait que l'on devait y faire des distributions, mais nous apprîmes que les partisans avaient pillé les magasins avant notre arrivée, et que ceux qui étaient chargés des distributions, ainsi que les commissaires des guerres, s'étaient sauvés.
Nous continuâmes notre route, enjambant sur les morts et les mourants. Lorsque nous fîmes halte près d'un bois où un soldat de la compagnie aperçut un cheval abandonné, nous nous réunîmes à plusieurs pour le tuer et en prendre chacun un morceau, mais comme personne n'avait plus de hache ni de forces pour en couper, nous le tuâmes pour en avoir le sang, que nous recueillîmes dans une marmite enlevée à une cantinière allemande et, comme nous trouvions toujours des feux abandonnés, nous le fîmes cuire en mettant dedans de la poudre pour assaisonnement: mais, à peine était-il à moitié cuit, nous aperçûmes une légion de Cosaques. Nous eûmes, cependant, le temps de le manger tel qu'il était et à pleines mains, de manière que nos figures et nos vêtements étaient barbouillés de sang. Nous étions épouvantables à voir, et nous faisions pitié.
Cette halte, causée par un embarras occasionné par l'artillerie, que des chevaux à demi morts traînaient encore, avait réuni plus de trente mille hommes de toutes armes et de toutes les nations, qui offraient un tableau impossible à décrire. Enfin, nous continuâmes à marcher, et nous arrivâmes dans un grand village à trois ou quatre-lieues de Wilna.
Comme j'allais me disposer à passer la nuit dans une écurie où toute la compagnie était logée, l'on me commanda de garde de police. Je partis avec les hommes que l'on put ramasser et qui vinrent de bon coeur, espérant être mieux, mais l'on me désigna, pour corps de garde, une espèce de baraque qui se trouvait au milieu de la place, sur une élévation, et où le vent vient de tous côtés; malgré le grand feu que nous avions fait, il nous fut impossible de reposer un seul instant.
Je reconnus ce village pour celui où nous avions logé, cinq mois avant, en partant de Wilna pour aller à Moscou, et où j'avais perdu un trophée, c'est-à-dire une petite boîte dans laquelle il y avait des bagues, des colliers en cheveux et des portraits provenant des maîtresses que j'avais eues dans tous les pays où j'avais été. J'ai beaucoup regretté ma petite collection.
Le matin 9, nous partîmes pour Wilna, par un froid de vingt-huit degrés[59]. De deux divisions, fortes encore de plus de dix mille hommes, Français et Napolitains, qui, depuis deux jours, s'étaient joints à nous, ainsi que d'autres qui nous attendaient, échelonnés sur la route, à peine, deux mille arrivèrent à Wilna. Le reste fut décimé dans cette terrible journée. Et cependant ces hommes étaient bien vêtus, et rien ne leur avait manqué en fait que de nourriture, car ils n'avaient quitté les bons cantonnements où ils étaient, en Poméranie et en Lithuanie, que depuis quelques jours. Lorsque nous les rencontrâmes, nous leur fîmes pitié, mais, deux jours après, ils étaient plus malheureux que nous.
[Note 59: Beaucoup ont affirmé 30 ou 32 degrés. _(Note de l'auteur)_]
Moins démoralisés que nous, on les voyait se secourir les uns les autres; mais lorsqu'ils virent qu'ils étaient aussi les victimes de leur dévouement, ils devinrent aussi égoïstes que les autres, les officiers supérieurs comme les simples soldats.
L'espoir d'arriver, dans quelques heures, à Wilna, où nous devions avoir des vivres en abondance, m'avait rendu des forces, ou plutôt, comme beaucoup de mes camarades, je faisais, pour arriver, des efforts surnaturels. Le froid de vingt-huit degrés était au-dessus de tout ce que l'on pouvait faire. Je me sentais défaillir, il semblait que nous marchions au milieu d'une atmosphère de glace. Combien de fois, dans cette triste journée, je regrettai ma peau d'ours qui déjà, dans des froids semblables, m'avait sauvé la vie! Je n'avais plus de respiration, des glaces s'étaient formées dans mon nez; mes lèvres se collaient; mes yeux, éblouis par la neige et par la faiblesse, pleuraient, les larmes se gelaient et je n'y voyais plus. Alors j'étais forcé de m'arrêter et de me couvrir la figure avec la peau d'hermine de mon collet, pour en faire fondre la glace. C'est de cette manière que j'arrivai près d'une grange à laquelle on avait mis le feu pour se chauffer. Alors je pus respirer un peu: il en était de même de presque toutes les habitations que l'on rencontrait. Dans presque toutes, il y avait des malheureux soldats qui, ne pouvant aller plus loin, s'y étaient retirés pour mourir.