Mémoires du sergent Bourgogne

Chapter 18

Chapter 184,118 wordsPublic domain

L'officier répondit qu'il fallait prendre patience, que les voitures allaient arriver et que, s'il y avait place pour y mettre les plus malades, on les placerait dessus: «Ce soir, dit-il, vous serez mieux que si vous étiez avec Napoléon, car à présent, il est prisonnier avec toute sa Garde et le reste de son armée, les ponts de la Bérézina étant coupés.--Napoléon prisonnier avec toute sa Garde! répond un vieux soldat. Que Dieu vous le pardonne! L'on voit bien, monsieur que vous ne connaissez ni l'un ni l'autre. Ils ne se rendront que morts; ils en ont fait le serment, ainsi ils ne sont pas prisonniers!--Allons, dit l'officier, voilà les voitures!» Aussitôt nous aperçûmes deux fourgons de chez nous et une forge chargée de blessés et de malades. On jeta à terre cinq hommes que les paysans s'empressèrent de dépouiller et mettre nus; on les remplaça par cinq autres, dont trois ne pouvaient plus bouger. Nous entendîmes l'officier ordonner aux paysans qui avaient dépouillé les morts, de remettre les habillements aux prisonniers qui en avaient le plus besoin, et, comme ils n'exécutaient pas assez rapidement ce qu'il venait de leur dire, il leur appliqua à chacun plusieurs coups de fouet, et il fut obéi. Ensuite nous entendîmes qu'il disait à quelques soldats qui le remerciaient: «Moi aussi, je suis Français; il y a vingt ans que je suis en Russie; mon père y est mort, mais j'ai encore ma mère. Aussi j'espère que ces circonstances nous feront bientôt revoir la France et rentrer dans nos biens. Je sais que ce n'est pas la force des armes qui vous a vaincus, mais la température insupportable de la Russie.--Et le manque de vivres, répond un blessé; sans cela, nous serions à Saint-Pétersbourg!--C'est peut-être vrai», dit l'officier. Le convoi se remit à marcher lentement.

Lorsque nous les eûmes perdus de vue, nous allâmes à notre cheval, que nous trouvâmes la tête dans la neige, cherchant des herbes pour se nourrir. Le hasard nous fit rencontrer l'emplacement d'un feu que nous pûmes rallumer, et où nous pûmes réchauffer nos membres engourdis. À chaque instant nous allions, chacun à notre tour, voir si l'on ne voyait rien venir soit à droite, soit à gauche, lorsque tout à coup nous entendîmes quelqu'un se plaindre et vîmes venir à nous un malheureux presque nu. Il n'avait, sur son corps, qu'une capote dont la moitié était brûlée; sur sa tête, un mauvais bonnet de police; ses pieds étaient enveloppés de morceaux de chiffons et attachés avec des cordons au-dessus d'un mauvais pantalon de gros drap troué. Il avait le nez gelé et presque tombé; ses oreilles étaient tout en plaies. À la main droite, il ne lui restait que le pouce, tous les autres doigts étaient tombés jusqu'à la dernière phalange. C'était un des malheureux que les Russes avaient abandonnés; il nous fut impossible de comprendre un mot de ce qu'il disait. En voyant notre feu, il se précipita dessus avec avidité; on eût dit qu'il allait le dévorer; il s'agenouilla devant la flamme sans dire un mot; nous lui fîmes avec peine avaler un peu de genièvre: plus de moitié fut perdue, car il ne pouvait ouvrir les dents qui claquaient horriblement.

Les cris qu'il laissait échapper s'étaient apaisés, ses dents ne claquaient presque plus, lorsque nous le vîmes de nouveau trembler, pâlir et s'affaisser sur lui-même, sans qu'un mot, sans qu'une plainte se fussent échappés de ses lèvres. Picart voulut le relever; ce n'était plus qu'un cadavre. Cette scène s'était passée en moins de dix minutes.

Tout ce que venait de voir et d'entendre mon vieux camarade avait un peu d'influence sur son moral. Il prit son fusil et, sans me dire de le suivre, se dirigea sur la route, comme si rien ne devait plus l'inquiéter. Je m'empressai de le suivre avec le cheval que je conduisais par la bride, et, l'ayant rejoint, je lui dis de monter dessus. C'est ce qu'il fit sans me parler, j'en fis autant, et nous nous remîmes en marche, espérant sortir de la forêt avant la nuit.

Après avoir trotté près d'une heure, sans rencontrer autre chose que quelques cadavres, comme sur toute la route, nous arrivâmes dans un endroit que nous prîmes pour la fin de la forêt; mais ce n'était qu'un grand vide d'un quart de lieue, qui s'étendait en demi-cercle. Au milieu se trouvait une habitation assez grande et, autour, quelques petites masures; c'était une station ou lieu de poste. Mais, par malheur, nous apercevons des chevaux attachés aux arbres. Des cavaliers sortent de l'habitation et se forment en ordre sur le chemin; ensuite ils se mettent en marche. Ils étaient huit, couverts de manteaux blancs, la tête coiffée d'un casque très haut et garni d'une crinière; ils ressemblaient aux cuirassiers contre lesquels nous nous étions battus à Krasnoé, dans la nuit du 15 au 16 novembre. Ils se dirigèrent, heureusement pour nous, du côté opposé à celui que nous voulions prendre. Nous supposions, avec raison, que c'était un poste qui venait d'être relevé par un autre.

Lorsque nous entrâmes dans la forêt, il nous fut impossible d'y faire vingt pas. Il semblait qu'aucune créature humaine n'y avait jamais mis les pieds, tant les arbres étaient serrés les uns contre les autres, et tant il y avait de broussailles et d'arbres tombés de vieillesse et cachés sous la neige; nous fûmes forcés d'en sortir et de la suivre en dehors, au risque d'être vus. Notre pauvre cheval s'enfonçait, à chaque instant, dans la neige jusqu'au ventre. Mais comme il n'en était pas à son coup d'essai, quoique ayant deux cavaliers sur le dos, il s'en tirait assez bien.

Il était presque nuit et nous n'avions pas encore fait la moitié de la route. Nous prîmes, sur notre droite, un chemin qui entrait dans la forêt, afin de nous y reposer un instant. Étant descendus de cheval, la première chose que nous fîmes fut de boire la goutte. C'était pour la cinquième fois que nous caressions notre bouteille, et l'on commençait à y voir la place. Ensuite nous nous concertâmes.

Comme, dans l'endroit où nous étions, se trouvait beaucoup de bois coupé, nous décidâmes de nous établir un peu plus avant, pour nous tenir à une certaine distance des maisons qui étaient sur la route. Nous nous arrêtâmes contre un tas de bois qui pouvait, en même temps, nous abriter à demi. Après que Picart se fut débarrassé de son sac, et moi de la marmite, il me dit: «Allons, pensons au principal! Du feu, vite un vieux morceau de linge!» Il n'y en avait pas qui prenait mieux le feu que les débris de ma chemise. J'en déchirai un morceau que je remis à Picart; il en fit une mèche qu'il me dit de tenir, ouvrit le bassinet de la batterie de son fusil, y mit un peu de poudre et, y ayant mis le morceau de linge, lâcha la détente: l'amorce brûla et le linge s'enflamma, mais une détonation terrible se fit entendre et, répétée, par les échos, nous fit craindre d'être découverts.

Le pauvre Picart, depuis la scène des prisonniers, et ce qu'il avait entendu dire par l'officier touchant la position de l'Empereur et de l'armée, n'était plus le même. Cela avait influencé sur son caractère et même, par moments, il me disait qu'il avait fort mal à la tête; que ce n'était pas la suite du coup de pistolet reçu du Cosaque, mais une chose qu'il ne pouvait pas m'expliquer. Tout cela lui avait fait oublier que son arme était chargée. Après le coup, il resta quelque temps sans rien dire et n'ouvrit la bouche que pour se traiter de conscrit et de vieille ganache. Nous entendîmes plusieurs chiens répondre au bruit de l'arme. Alors il me dit qu'il ne serait pas surpris que l'on vienne, dans un instant, nous traquer comme des loups; quoique, de mon côté, j'étais encore moins tranquille que lui, je lui dis, pour le rassurer, que je ne craignais rien à l'heure qu'il était et par le temps qu'il faisait.

Au bout d'un instant, nous eûmes un bon feu, car le bois qui était près de nous et en grande quantité, était très sec. Une découverte qui nous fit plaisir, c'est de la paille que nous trouvâmes derrière un tas de bois où, probablement, des paysans l'avaient cachée. Il semblait, par cette trouvaille, que la Providence pensait encore à nous, car Picart, qui l'avait découverte, vint me dire: «Courage! mon pays, voilà ce qui nous sauve, du moins pour cette nuit. Demain Dieu fera le reste, et si, comme je n'en doute pas, nous avons le bonheur de rejoindre l'Empereur, tout sera fini!» Picart pensait, comme tous les vieux soldats idolâtres de l'Empereur, qu'une fois qu'ils étaient avec lui, rien ne devait plus manquer, que tout devait réussir, enfin, qu'avec lui il n'y avait rien d'impossible.

Nous approchâmes notre cheval; nous lui fîmes une bonne litière avec quelques bottes de paille. Nous lui en mîmes aussi pour manger, en le tenant toujours bridé et le portemanteau, que nous n'avions pas encore visité, sur le dos afin d'être prêts à partir à la première alerte. Le reste de la paille, nous le mîmes autour de nous, en attendant de faire notre abri.

Picart, en prenant un morceau de viande cuite qui était dans la marmite, pour le faire dégeler, me dit: «Savez-vous que je pense souvent à ce que disait cet officier russe?--Quoi? lui dis-je.--Eh! me répondit-il, que l'Empereur était prisonnier avec la Garde! Je sais bien, nom d'une pipe, que cela n'est pas, que cela ne se peut pas. Mais ça ne peut pas me sortir de ma diable de caboche! C'est plus fort que moi, et je ne serai content que lorsque je serai au régiment! En attendant, pensons à manger un morceau et à nous reposer un peu. Et puis, dit-il, en patois picard, nous boirons une _tiote_ goutte!»

Je pris la bouteille et la regardant à la lueur des flammes, je remarquai qu'elle tirait à sa fin. Picart n'aurait jamais dit: «Halte! conservons une poire pour la soif!» Il me dit seulement qu'il serait à désirer que quelque Tartare ou autre passât de notre côté afin de leur expédier une commission pour l'autre monde, comme à celui du matin, afin de renouveler notre bouteille, car «il paraît, dit-il, que tous ces sauvages-là en ont!» Effectivement nous sûmes, par la suite, qu'on leur faisait des fortes distributions d'eau-de-vie, qu'on leur amenait, sur des traîneaux, des bords de la mer Baltique.

Le temps était assez doux pour le moment. Nous mangions, sans beaucoup d'appétit, le morceau de cheval cuit du matin, que nous étions obligés de présenter au feu, tant il était dur. Picart, en mangeant, parlait seul et jurait de même: «J'ai quarante napoléons en or dans ma ceinture, me dit-il, et sept pièces russes aussi en or, sans les pièces de cinq francs. Je les donnerais toutes de bon coeur pour être au régiment. À propos, continua-t-il en me frappant sur les genoux, ils ne sont pas dans ma ceinture, car je n'en ai pas, mais ils sont cousus dans mon gilet blanc d'ordonnance que j'ai sur moi, et, comme l'on ne sait pas ce qui peut arriver, ils sont à vous!--Allons, dis-je, encore un testament de fait! Par la même raison, mon vieux, je fais le mien. J'ai huit cents francs, tant en pièces d'or, qu'en billets de banque et en pièces de cent francs. Vous pouvez en disposer, s'il plaît à Dieu que je meure avant de rejoindre le régiment!» En me chauffant, j'avais mis machinalement la main dans le petit sac de toile que j'avais ramassé, la veille, auprès des deux officiers badois rencontrés mourants sur le bord du chemin. J'en retirai quelque chose de dur comme un morceau de corde et long comme deux doigts. L'ayant examiné, je reconnus que c'était du tabac à fumer. Quelle découverte pour mon pauvre Picart! Lorsque je le lui donnai, il laissa tomber dans la neige une côte de cheval qu'il était en train de ronger, et qu'il remplaça de suite par une chique de tabac, en attendant, dit-il, de fumer, car il ne savait pas si sa pipe était dans son sac, dans son bonnet à poil ou dans une de ses poches. Et, comme ce n'était pas le moment de chercher, il se contenta de sa chique, et moi d'un petit cigare que je fis à l'espagnole, avec un morceau de papier d'une des lettres dont plusieurs se trouvaient dans le petit sac.

Il y avait environ deux heures que nous étions à notre bivac, et il n'en était pas encore sept. Ainsi, c'était onze à douze heures que nous avions encore à rester dans cette situation, avant de nous remettre en marche. Depuis un moment, Picart s'était absenté pour satisfaire à un pressant besoin, et son absence commençait déjà à m'inquiéter, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, j'entends du bruit dans les broussailles, du côté opposé où il était parti. Persuadé que c'était tout autre que lui, je prends mon fusil, et je me mets en défense. Au même instant, je vois paraître Picart qui, en me voyant dans cette position, me dit: «C'est bien, mon pays, c'est fort bien!» à demi-voix et d'un air mystérieux, en me faisant signe de ne pas parler. Alors, il me dit tout bas que deux femmes venaient de passer sur le chemin, à deux pas d'où il était, portant, l'une un paquet, et l'autre une espèce de seau, où, probablement, il y avait quelque chose, car elles s'étaient arrêtées quelque temps pour se reposer, à cinq ou six pas de lui: «Elles ont été cause, me dit-il, que, quoique étant dans une position à avoir le derrière gelé, je n'ai osé bouger tant qu'elles ont été près de moi, à bavarder comme des pies. Nous allons suivre leurs traces, et nous arriverons peut-être dans un village ou dans une baraque où nous serons à l'abri des mauvais temps et plus en sûreté, car vous entendez toujours ces diables de chiens qui aboient!» Effectivement, depuis le coup de fusil, ils n'avaient cessé de faire un train d'enfer. «Mais, lui dis-je, si, dans ce village ou dans cette baraque, nous allions trouver les Russes!» Il me répondit de le laisser faire.

Nous voilà encore marchant à l'aventure pendant la nuit, au milieu d'une forêt, sans savoir où nous allions, sur la seule indication de quatre pieds imprimés sur la neige que Picart me disait être ceux des femmes.

Tout à coup, les traces cessèrent de se faire voir. Après un moment de recherche, nous les retrouvâmes et nous vîmes qu'elles tournaient à droite. Cela nous contraria beaucoup, vu que nous allions nous éloigner de la direction qui pouvait nous conduire sur la grand'route. Souvent les pas se trouvaient tellement resserrés par les arbres, que nous ne pouvions plus y voir. Il fallait que Picart se couchât sur la neige et cherchât avec ses mains les traces que nous ne pouvions plus voir avec nos yeux.

Picart conduisait le cheval par la bride, moi je marchais en le tenant par la queue, mais je fus arrêté court; il ne marchait plus. Le pauvre diable avait beau faire des efforts, il ne pouvait avancer, car il était pris entre deux arbres, et les deux bottes de paille qu'il avait de chaque côté, l'empêchaient de passer. Lorsqu'elles furent tombées, il put se dégager et avancer. Je ramassai la paille, trop précieuse pour nous, je la traînai jusqu'au moment où nous trouvâmes le chemin plus large. Alors nous la remîmes sur le cheval et nous pûmes avancer plus à notre aise. Un peu plus loin, nous trouvâmes deux chemins, où l'on avait également marché. Là, nous fûmes encore obligés de nous arrêter, ne sachant lequel prendre. À la fin, nous prîmes le parti de faire marcher le cheval devant nous, espérant qu'il pourrait nous guider; pour ne pas qu'il nous échappe, nous le tenions de chaque côté de la croupière. À la fin, Dieu eut pitié de nos misères; un chien se fit entendre et, un peu plus avant, nous aperçûmes une masure assez grande.

Imaginez-vous le toit d'une de nos granges posé à terre, et vous aurez une idée de l'habitation que nous avions devant nous. Nous en fîmes trois fois le tour avant de pouvoir en trouver l'entrée, cachée par un avant-toit en chaume qui descendait jusqu'à terre. Sur le côté, une première porte aussi en chaume, mais tellement couverte de neige qu'il n'est pas étonnant que nous ne l'ayons pas vue de suite. Picart étant entré sous le toit, arriva à une seconde porte en bois et frappa d'abord doucement; personne ne répondit. Une seconde fois, même silence. Alors, s'imaginant qu'il n'y avait pas d'habitants, il se disposa à enfoncer la porte avec la crosse de son fusil, mais une voix faible se fit entendre, la porte s'ouvrit et une vieille femme se présenta, tenant à la main, pour s'éclairer, un morceau de bois résineux tout en flammes, qu'elle laissa tomber de frayeur en voyant Picart, et se sauva tout épouvantée!

Mon camarade ramassa le morceau de bois encore allumé et avança encore quelques pas. Comme j'avais fini d'attacher le cheval sous l'avant-toit qui masquait la porte, j'entrai et je l'aperçus avec sa lumière à la main, au milieu d'un nuage de fumée. Avec son manteau blanc, il ressemblait à un pénitent de la même couleur. Il jetait des regards à droite et à gauche, ne voyant personne, parce qu'il ne pouvait pas voir dans le fond de l'habitation. Lorsqu'il se fut assuré que j'étais entré, rompant le silence et s'efforçant de faire une voix douce, il souhaita le mieux qu'il put le bonjour en langue polonaise. Je le répétai, mais d'une voix faible. Notre bonjour, quoique mal exprimé, fut entendu, car nous vîmes venir à nous un vieillard qui, aussitôt qu'il aperçut Picart, se mit à crier: «Ah! ce sont des Français; c'est bon!» Il le dit en polonais et le répéta en allemand. Nous lui répondîmes de même que nous étions Français et de la Garde de Napoléon. Au nom de Napoléon et de sa Garde, le brave Polonais (car c'en était un) s'inclina et voulait nous baiser les pieds. Au mot de _Français_, répété par la vieille femme, nous vîmes deux autres femmes plus jeunes sortir d'une espèce de cachette, qui s'approchèrent de nous en manifestant de la joie. Picart les reconnut pour celles qu'il avait vues dans la forêt et dont nous avions suivi les traces.

Il n'y avait pas cinq minutes que nous étions chez ces braves gens, que je faillis être suffoqué par la chaleur à laquelle je n'étais plus habitué, ce qui me força à me retirer près de la porte, où je tombai sans connaissance.

Picart se retourna et courut pour me secourir, mais la vieille femme et une de ses filles m'avaient déjà relevé et m'avaient fait asseoir sur une espèce d'escabelle en bois. Lorsque je fus débarrassé de la marmite, ainsi que de ma peau d'ours et de mon fourniment, je fus conduit dans le fond de l'habitation où l'on me coucha sur un lit de camp garni de peaux de mouton. Les femmes avaient l'air de nous plaindre, en voyant comme nous étions malheureux, particulièrement moi, qui étais si jeune et avais bien plus souffert que mon camarade: la grande misère m'avait rendu si triste, que je faisais peine à voir.

Le vieillard s'était occupé de faire entrer notre cheval et tout fut en mouvement pour nous être utile. Picart pensa à la bouteille au genièvre qui était dans ma carnassière. Il m'en fit avaler quelques gouttes, il en mit ensuite dans l'eau, et, un instant après, je me trouvais beaucoup mieux.

La vieille femme me tira mes bottes que je n'avais pas ôtées depuis Smolensk, c'est-à-dire depuis le 10 de novembre, et nous étions le 23. Une des jeunes filles se présenta avec un grand vase en bois rempli d'eau chaude, le posa devant moi et, se mettant à genoux, me prit les pieds l'un après l'autre, tout doucement, me les posa dans l'eau et les lava avec une attention particulière et en me faisant remarquer que j'avais une plaie au pied droit: c'était une engelure de 1807 à la bataille d'Eylau, et qui, depuis ce temps, ne s'était jamais fait sentir, mais qui venait de se rouvrir et me faisait, dans ce moment, cruellement souffrir[41].

[Note 41: La bataille d'Eylau commença le 7 février 1807, à la pointe du jour. La veille, nous avions couché sur un plateau, à un quart de lieue de la ville, et en arrière. Ce plateau était couvert de neige et de morts, par suite d'un combat que l'avant-garde avait eu, un moment avant notre arrivée. À peine faisait-il jour, que l'Empereur nous fit marcher en avant, mais nous eûmes beaucoup de peine, à cause que nous marchions dans le milieu des terres et dans la neige jusqu'aux genoux. Étant près de la ville, il fit placer toute la Garde en colonne serrée par division, une partie sur le cimetière à droite de l'église, et l'autre sur un lac à cinquante pas du cimetière. Les boulets et les obus, tombant sur le lac, faisaient craquer la glace et menaçaient d'engloutir ceux qui étaient dessus. Nous fûmes toute la journée dans cette position, les pieds dans la neige et écrasés par les boulets et la mitraille. Les Russes, quatre fois plus nombreux que nous, avaient aussi l'avantage du vent qui nous envoyait dans la figure la neige qui tombait à gros flocons, ainsi que la fumée de leur poudre et de la nôtre, de manière qu'ils pouvaient nous voir presque sans être vus. Nous fûmes dans cette position jusqu'à sept heures du soir. Notre régiment, qui était le deuxième grenadiers, fut envoyé, à trois heures de l'après-midi, reprendre la position du matin dont les Russes voulaient s'emparer. Toute la nuit, comme pendant la bataille, il ne cessa de tomber de la neige. C'est ce jour-là que j'eus le pied droit gelé, qui ne fut guéri qu'au camp de Finkelstein, avant la bataille d'Essling et de Friedland. (_Note de l'auteur_.)]

L'autre jeune fille, qui paraissait l'aînée, en faisait autant à mon camarade qui, d'un air confus, se laissait faire tranquillement. Je lui dis qu'il était bien vrai qu'une inspiration du bon Dieu l'avait porté à suivre les traces de ces jeunes filles: «Oui, dit-il; mais en les voyant passer dans la forêt, je ne pensais pas qu'elles nous auraient aussi bien accueillis. Je ne vous ai pas encore dit, continua-t-il, que ma tête me faisait un mal de diable, et que, depuis que je suis un peu reposé, cela se fait sentir. Vous allez voir, tout à l'heure, que la balle de ce chien de Cosaque m'aura touché plus près que je ne pensais. Nous allons voir!» Il dénoua un cordon qu'il avait sous le menton et qui servait à tenir deux morceaux de peau de mouton, attachés de chaque côté de son bonnet à poil, afin de préserver ses oreilles de la gelée. Mais à peine était-il décoiffé, que le sang commença à ruisseler: «Voyez-vous! me dit-il. Mais cela n'est rien. Ce n'est qu'une égratignure. La balle aura glissé sur le côté de la tête.» Le vieux Polonais s'empressa de lui ôter son fourniment qu'il avait perdu l'habitude de quitter, de même que son bonnet à poil, avec lequel il couchait toujours. La fille qui lui lavait les pieds lui lava aussi la tête. Tout le monde se mit autour de lui pour le servir. Le pauvre Picart était tellement sensible aux soins qu'on lui donnait, que de grosses larmes coulaient le long de sa figure. Il fallait des ciseaux pour lui couper les cheveux. Je pensai de suite à la giberne du chirurgien, que j'avais prise sur le Cosaque, et, me l'ayant fait apporter, nous y trouvâmes tout ce qu'il nous fallait pour le pansement: deux paires de ciseaux et plusieurs autres instruments de chirurgie, de la charpie et des bandes de linge. Après lui avoir coupé les cheveux, la vieille femme lui suça la plaie, qui était plus forte qu'il ne pensait. Ensuite, on lui mit un peu de charpie, une bande et un mouchoir. Nous trouvâmes la balle logée dans des chiffons dont le fond de son bonnet était rempli. L'aile gauche de l'aigle impériale, placée sur le devant du bonnet, était traversée. Tout en faisant l'inspection de ce qu'il contenait, il jeta un cri de joie: c'était sa pipe qu'il venait de retrouver, un vrai brûle-gueule qui n'avait pas trois pouces de long. Aussi alluma-t-il de suite le tabac: il n'avait pas fumé depuis Smolensk.

Lorsque nos pieds furent lavés, on nous les essuya avec des peaux d'agneaux, que l'on mit ensuite dessous pour nous servir de tapis. L'on mit sur la plaie de mon pied une graisse qui, m'assurait-on, devait me guérir en peu de temps. L'on me montra la manière dont je devais m'en servir, et l'on m'en mit dans un morceau de linge que je renfermai dans la giberne du docteur, avec tous les instruments qui avaient servi à panser la tête de Picart.