Mémoires du sergent Bourgogne

Chapter 16

Chapter 164,027 wordsPublic domain

Nous arrivâmes à notre bivac; nous trouvâmes notre feu presque éteint, et le pauvre diable de Cosaque, que nous y avions laissé dans des souffrances terribles, se roulant dans la neige, ayant la tête presque dans le feu. Nous ne pouvions rien faire pour le soulager, cependant nous le mîmes sur des schabraques de peaux de moutons, afin qu'il pût mourir plus commodément: «Il n'est pas encore près de mourir, me dit Picart! car voyez comme il nous regarde! Ses yeux brillent comme deux chandelles!» Nous l'avions presque assis, et nous le tenions chacun par un bras, mais, au moment où nous le quittâmes, il retomba la face dans le feu. Nous n'eûmes que le temps de le retirer, afin qu'il ne fût pas brûlé. Ne pouvant mieux faire, nous le laissâmes pour nous dépêcher de chercher la marmite, que nous retrouvâmes écrasée à ne pouvoir s'en servir; cela n'empêcha pas Picart de me l'attacher sur le dos.

Ensuite, nous essayâmes de monter la côte, afin de gagner, avant qu'il fit jour, le bois, où nous pourrions être à l'abri du froid et de l'ennemi. Après avoir roulé deux fois du haut en bas, nous pûmes parvenir à nous frayer un chemin dans la neige. Nous arrivâmes en haut précisément en face de l'endroit où j'avais été précipité la veille, et où nous avions vu la cavalerie russe filer un instant avant. Nous nous arrêtâmes pour respirer et voir la direction que nous devions prendre: «Tout droit! me dit Picart. Suivez-moi!» En disant la parole, il allonge le pas, je le suis, mais à peine a-t-il fait trente pas, que je le vois disparaître dans un trou qui avait plus de six pieds de profondeur. Il se releva sans rien dire, et, m'avançant son fusil, je l'aidai à sortir. Mais lorsqu'il fut retiré, il se mit à jurer contre le bon Dieu de la Russie et contre l'Empereur Napoléon qu'il traita de _conscrit_, car il faut, disait-il, qu'il soit tout à fait conscrit pour être resté si longtemps à Moscou: «Quinze jours, c'était assez pour boire et manger tout ce qu'il y avait, mais y rester trente-quatre jours pour y attendre l'hiver, je ne le reconnais plus là! Oui, répéta-il, c'est un conscrit, et s'il était là, je lui dirais que ce n'est pas comme cela que l'on conduit des hommes! Coquin de Dieu! m'en a-t-il déjà fait voir des grises, depuis seize ans que je suis avec lui! En Égypte, dans les sables de la Syrie, nous avons souffert, mais ce n'est rien, mon pays, en comparaison des déserts de neige que nous parcourons, et ce n'est pas tout encore! Il faut vraiment avoir l'âme chevillée dans le ventre pour résister!» Alors il se mit à souffler dans ses mains et à me regarder: «Allons, lui dis-je, mon pauvre Picart, ce n'est pas le moment de discuter! Il faut prendre un parti. Voyons plus à gauche, si nous ne trouverons pas un meilleur passage!» Picart avait tiré la baguette de son fusil. Il allait toujours en sondant, mais partout, à droite et à gauche, c'était la même chose. Nous finîmes, cependant, par opérer notre passage à l'endroit même où il était tombé. Lorsque nous fûmes sur l'autre bord, nous marchâmes toujours en sondant devant nous. Lorsque nous eûmes fait la moitié du chemin pour arriver au bois, nous fûmes arrêtés par un fond assez semblable à celui où nous avions passé la nuit. Sans trop calculer le danger, nous le traversâmes, et ce fut avec beaucoup de peine que nous arrivâmes de l'autre côté. Là, il fallut, tant nous étions fatigués, s'arrêter encore pour respirer.

Un peu sur notre droite, l'on voyait arriver, d'une vitesse à nous épouvanter, des nuages noirs. Ces nuages, arrivant avec le vent du nord, nous annonçaient un ouragan terrible qui nous faisait présager que nous allions passer une cruelle journée! Le vent déjà se faisait entendre dans la forêt, à travers les sapins et les bouleaux, avec un bruit effrayant, et nous poussait du côté opposé à celui où nous voulions aller. Quelquefois, nous tombions dans des trous cachés par la neige. Enfin, après une petite heure, nous arrivâmes au point tant désiré, et au moment où la neige commençait à tomber par gros flocons.

L'ouragan était tellement violent, qu'à chaque instant des arbres tombaient, cassés où déracinés, menaçant de nous écraser, de sorte que nous fûmes forcés de sortir de la forêt et de suivre la lisière du bois, ayant le vent à notre gauche. Nous fûmes arrêtés dans notre marche par un grand lac que nous aurions pu facilement traverser, puisqu'il était gelé. Mais ce n'était pas notre direction. Enfin, ne pouvant plus marcher à cause de la quantité de neige qui nous empêchait d'y voir, nous prîmes le parti de nous abriter contre deux bouleaux assez gros pour nous garantir, et attendre mieux.

Il y avait déjà longtemps que nous battions la semelle pour ne pas avoir les pieds gelés, quand je m'aperçus que le vent était tombé un peu. J'en fis l'observation à Picart afin de nous disposer à changer de place: «À la bonne heure! mon bon ami, me dit-il, car il faudrait avoir le corps plus dur que du fer pour ne pas passer l'arme à gauche, au bout d'une heure que l'on resterait ici!»

Nous avions déjà côtoyé une grande partie du lac, lorsque je vis Picart s'arrêter tout à coup et regarder fixement. Je l'interroge des yeux. Il me répond en me saisissant le bras et en me disant bas à l'oreille: «Bouche cousue!» Alors, me traînant sur la droite, derrière un buisson de petits sapins, et me regardant, il me dit encore à voix basse: «Vous ne voyez donc pas?--Je ne vois rien; et vous, que voyez-vous?--De la fumée, un bivac!» Effectivement, je vis ce qu'il me disait.

Une idée me vint. Je dis à Picart: «Si, par hasard, le feu que nous voyons était l'emplacement du bivac de la cavalerie russe que nous avons vue ce matin?--Je pense comme vous, me dit-il, il nous faut agir comme s'ils étaient là. Ce matin, avant notre départ, nous avons commis une grande faute en ne chargeant pas nos armes, lorsque nous étions près du feu. À présent que nous avons les mains engourdies et que les canons de nos fusils s'ont remplis de neige, nous ne saurions le faire, mais avançons toujours avec prudence!»

La neige ne tombait plus que faiblement, et le ciel était devenu plus clair. Tout à coup, j'aperçus, sur le bord du lac et derrière un buisson, un cheval qui rongeait l'écorce d'un bouleau. L'ayant fait remarquer à Picart, il pensa encore que ce pouvait être là que la cavalerie russe avait passé la nuit, et, comme le cheval n'avait pas de harnachement, c'était, disait-il, probablement, un cheval blessé que l'on avait abandonné.

À peine avions-nous fait cette réflexion, que nous vîmes le cheval lever la tête, se mettre à hennir, ensuite venir tranquillement droit sur nous, s'arrêter contre Picart et le sentir comme s'il le reconnaissait. Nous n'osions, dans cette situation, ni bouger, ni parler. Le diable de cheval restait toujours contre nous, la tête haute contre le bonnet à poil de Picart qui n'osait respirer, dans la crainte que ceux à qui il appartenait ne viennent le chercher. Mais, ayant remarqué qu'il avait un coup de fusil dans le poitrail, nous n'eûmes plus de doute que le cheval était abandonné, ainsi que le bivac. En un instant, nous arrivons dans un espace assez grand formant un demi-cercle, couvert d'abris et de plusieurs feux, de sept chevaux tués et en partie mangés. Cela nous fit supposer que plus de deux cents hommes y avaient passé la nuit: «Ce sont eux! dit Picart, en mettant les mains dans les cendres pour les réchauffer. Il n'y a plus de doute, car voilà un cheval jaune que je reconnais. Il était de la fête, et m'a servi de point de mire. Je crois ne pas me tromper en vous disant que j'ai envoyé à son maître une commission pour l'autre monde.» Après avoir regardé si rien ne pouvait nous inquiéter, nous nous occupâmes de ravitailler un bon feu placé devant un abri fort épais, qui paraissait avoir été celui du chef de la troupe, car il avait été soigné, en comparaison des autres.

La neige avait tout à fait cessé de tomber, et, au grand vent, avait succédé un grand calme. Nous nous préparâmes à faire la soupe. Nous avions notre provision de viande de cheval, que nous avions emportée le matin, mais nous jugeâmes convenable de la garder, puisque nous en avions autour de nous. Picart se mit de suite en besogne, et, avec ma petite hache, il en coupa de la fraîche pour faire la soupe, et une autre provision pour emporter. Nous essayâmes d'enfoncer la glace pour avoir de l'eau, mais nous n'en eûmes ni la force, ni la patience.

Nous étions bien réchauffés, et l'espoir de manger une bonne soupe me donnait de la joie, tant il est vrai que, lorsque l'on est dans la peine, il faut peu de chose pour nous rendre heureux!

Cependant notre marmite, dans l'état où elle était, ne pouvait nous servir, mais Picart, qui était très adroit et que rien n'embarrassait, se disposa à la mettre en état de nous être utile. Ayant coupé un sapin gros comme le bras, à un pied et demi de terre, pour lui servir d'enclume, et un autre morceau de la même longueur, pour servir de marteau, qu'il enveloppa d'un chiffon afin de ne pas faire de bruit en frappant, il se mit bravement à faire le chaudronnier et à chanter, en frappant en mesure sur la marmite, ces paroles qu'il chantait toujours à la tête de la compagnie, dans les marches de nuit:

C'est ma mie l'aveugle, C'est ma mie l'aveugle, C'est ma fantaisie, J'en suis amoureux!

En entendant cette grosse voix qui semblait sortir d'un tonneau, je ne pus m'empêcher de lui dire: «Mon vieux camarade, vous n'y pensez pas; ce n'est pas le moment de chanter!» Picart, levant la tête, me regarda en souriant et, sans me répondre, il continua:

Elle a le nez morveux Et les yeux chassieux; C'est ma mie l'aveugle, C'est ma fantaisie, J'en suis amoureux!

Picart, voyant que son chant ne m'amusait pas, cessa. Il me montra la marmite qui avait déjà pris une autre forme; elle était en état de service:

«Vous vous rappelez, me dit-il, le jour de la bataille d'Eylau, lorsque nous étions en colonne serrée par division, sur la droite de l'église?--Certainement, lui dis-je, il faisait un temps comme aujourd'hui. Je dois d'autant plus m'en souvenir qu'un brutal de boulet russe m'enleva, de dessus mon sac, la marmite que je portais ce jour-là, pour mon tour. Mon pauvre Picart, vous devez vous en souvenir aussi?--Par la sacrebleu, si je m'en souviens! répond Picart. C'est pour cela que je vous en parle, et pour vous demander si l'industrie et le besoin auraient pu raccommoder votre marmite!--Non certainement, pas plus que les deux têtes qu'il emporta de Grégoire et de Lemoine!--Diable! me dit Picart, comme vous vous rappelez leurs noms!--Je ne les oublierai jamais, car Grégoire était Vélite comme moi, et, de plus, un ami intime. J'avais, ce jour-là, dans la marmite, du biscuit et des haricots.--Oui, répond Picart, qui firent mitraille sur nos frimousses! Coquin de Dieu! quelle journée encore que celle-là!»

En causant de la sorte, la neige fondait dans la marmite. Nous y mîmes de la viande tant que nous pûmes, afin qu'après en avoir mangé, il pût nous en rester assez de cuite pour la route que nous avions à faire.

Ma curiosité me porta à voir ce que contenait la carnassière en toile que j'avais ramassée, la veille, auprès des deux malheureux que j'avais trouvés mourants sur le bord de la route. Je n'y trouvai que trois mouchoirs des Indes, deux rasoirs et plusieurs lettres écrites en français et datées de Stuttgard, à l'adresse de Sir Jacques, officier badois au régiment de dragons. Ces lettres étaient d'une soeur et pleines d'expressions d'amitié. Je les avais conservées, mais, lorsque je fus fait prisonnier, elles furent perdues.

Assis devant le feu, à l'entrée de l'abri que nous avions choisi, le dos tourné au nord, Picart ouvrit son sac. Il en tira un mouchoir où, dans l'un des coins, il y avait du sel, et, dans l'autre, du gruau. Il y avait longtemps que je n'en avais vu autant; aussi je faisais des grands yeux, en pensant que j'allais manger une soupe salée au sel, moi qui, depuis un mois, en mangeais, ayant pour tout assaisonnement de la poudre. Il présida avec ordre à la cuisine, en mettant à part une partie du gruau pour la soupe, lorsque la viande serait cuite.

Comme je me trouvais extraordinairement fatigué, et l'envie de dormir étant cette fois provoquée par la chaleur d'un bon feu, je témoignai le désir de me reposer: «Eh bien, me dit Picart, reposez-vous, enfoncez-vous sous l'abri, et moi, pendant ce temps, je soignerai la soupe. Cela ne m'empêchera pas de veiller au grain pour notre sûreté, en commençant par nettoyer nos armes, et ensuite les charger. Combien avez-vous de cartouches?--Trois paquets de quinze.--C'est bien, et moi quatre, cela fait cent cinq. En voilà plus qu'il n'en faut pour descendre vingt-cinq Cosaques, si toutefois il s'en présente. Allons! dormez!» Je ne me le fis plus dire une seconde fois. Je m'enveloppai dans ma peau d'ours et, les pieds au feu, je m'endormis.

Je dormais d'un profond sommeil, lorsque Picart me réveilla en me disant: «Mon pays, voilà, je pense, près de deux heures que vous reposez comme un bienheureux. J'ai mangé. À présent, c'est à votre tour, et à moi de me reposer, car je sens que j'en ai aussi bon besoin. Voilà nos fusils en bon état et chargés. Veillez bien, à votre tour, et lorsque je me serai un peu reposé, nous partirons.» Alors il s'enveloppa dans son manteau blanc et se coucha; à mon tour, je pris la marmite entre les jambes; je me mis à manger la soupe avec un appétit dévorant. Je crois que, de ma vie, je n'avais mangé et ne mangerai avec autant de plaisir.

Mon vieux grognard m'avait donné un morceau de biscuit gros comme mon pouce, pour, disait-il, me dégraisser les dents après avoir mangé ma viande.

Après mon repas, je me levai pour veiller à mon tour. Il n'y avait pas cinq minutes que j'étais en observation, lorsque j'entendis le cheval blessé, que nous avions trouvé en arrivant, se mettre à hennir plusieurs fois, prendre le galop jusqu'au milieu du lac. Là, s'arrêtant, il en fit encore autant. Aussitôt, j'entendis d'autres chevaux lui répondre. Alors il prit sa course du côté où on lui avait répondu. À peine est-il parti, que je me place derrière un massif de petits sapins, et, de là, suivant sa course de l'oeil, je le vois qui joint un détachement de cavalerie qui traversait le lac. Ils étaient au nombre de vingt-trois. J'appelle Picart qui, déjà, dormait tellement fort qu'il ne m'entendit pas, de manière que je fus obligé de le tirer par les jambes. Enfin il ouvrit les yeux: «Eh bien, quoi? Qu'y a-t-il?--Aux armes! Picart. Vite! Debout! La cavalerie russe sur le lac! En retraite dans le bois!--Il fallait me laisser dormir, car, nom d'un chien, je faisais déjà bonne chère!--J'en suis fâché, mon vieux, mais vous m'avez dit de vous prévenir, et il pourrait se faire que d'autres viennent de ce côté!--C'est vrai, dit-il. Oh! scélérat de métier! Où sont-ils?--Un peu sur la droite et hors de portée!» Un instant après, cinq autres parurent qui passèrent devant nous, à demi-portée de fusil. En même temps, nous vîmes les premiers qui s'arrêtèrent et qui, mettant pied à terre en tenant leurs chevaux par la bride, firent un cercle autour d'un endroit où, probablement, ils avaient, la veille ou pendant la nuit, cassé la glace, afin de faire abreuver leurs chevaux, car on les voyait frapper avec le bois de leurs lances pour casser la glace nouvellement formée.

Nous décidâmes de lever le camp et de plier bagage le plus promptement possible et tâcher ensuite, par des manoeuvres pour ne pas être vus, de rejoindre la route et l'armée, si nous pouvions.

Il pouvait être onze heures; ainsi, jusqu'à quatre, où la nuit commençait à venir, s'il ne nous arrivait pas d'accident, nous pouvions faire encore du chemin. Je ne pensais pas que l'armée fût bien loin, puisque les Russes nous attendaient au passage de la Bérézina, où tous ses débris étaient forcés de se réunir.

Nous nous dépêchâmes. Picart mit dans son sac force provisions de viande. De mon côté, je fis comme je pus, en remplissant ma carnassière de toile. Picart voulut rejoindre la route par le chemin où nous étions venus, en suivant toutefois la lisière de la forêt, car, disait-il, si nous sommes surpris par les Russes, nous avons toujours, pour nous garantir, les deux côtés de la forêt, et, dans le cas où nous ne rencontrerions rien, nous avons un chemin qui nous empêchera de nous perdre.

Nous voilà en route, lui, le sac sur le dos, avec plus de quinze livres de viande fraîche dans l'étui de son bonnet à poil; moi portant la marmite renfermant la viande cuite. Il me dit, en marchant, qu'il avait toujours eu pour habitude, lorsqu'il y avait plusieurs choses à porter dans l'escouade, de se charger de préférence des vivres, quelle que fût la quantité, parce que, en se chargeant des vivres, au bout de quelques jours, on finit par être le moins chargé; et, à l'appui de ce qu'il me disait, il allait me citer Esope, lorsque plusieurs coups de fusil se firent entendre, paraissant venir de l'autre côté du lac: «En arrière! Dans le bois!» me dit Picart. Le bruit ayant cessé, voyant que personne ne nous observait, nous nous remîmes à marcher.

L'ouragan, qui avait cessé le matin, pendant que nous étions à nous reposer, menaçait de recommencer avec plus de force. Des nuages comme ceux que nous avions vus le matin couvraient cette immense forêt et la rendaient encore plus sombre, de manière que nous n'osions risquer de nous y engager pour nous mettre à l'abri.

Comme nous étions à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre, nous entendîmes de nouveaux coups de fusil, mais beaucoup plus rapprochés que la première fois. Nous vîmes deux pelotons de Cosaques cherchant à envelopper sept fantassins de notre armée, qui descendaient la côte et paraissaient venir d'un petit hameau que nous aperçûmes de l'autre côté du lac, adossé à un petit bois qui dominait l'endroit où nous étions et où, probablement, ils avaient passé une nuit meilleure que la nôtre. Nous pouvions les voir facilement se porter en avant et faire le coup de feu avec l'ennemi, se réunir ensuite, puis battre en retraite du côté du lac, afin de gagner la forêt où nous étions et où ils auraient pu tenir tête à tous les Cosaques qui les poursuivaient.

Ils avaient affaire à plus de trente cavaliers qui, tout à coup, se partagèrent en deux pelotons, dont un fit demi-tour et vint descendre sur le lac en face de nous, afin de leur couper la retraite.

Nos armes étaient chargées, et trente cartouches préparées dans ma carnassière, afin de les bien recevoir, s'ils venaient de notre côté, et, par là, de délivrer ces pauvres diables qui commençaient à se trouver dans une position difficile. Picart, qui ne perdait pas de vue les combattants, me dit: «Mon pays, vous chargerez les armes, et moi je me charge de les descendre, comme des canards. Cependant, continua-t-il, pour faire diversion, nous allons faire ensemble la première décharge!»

Cependant nos soldats battaient toujours en retraite. Picart les reconnut pour ceux qui, la veille, avaient pillé le caisson qu'il gardait, mais, au lieu d'être neuf, ils n'étaient plus que sept. Dans ce moment, le peloton de cavaliers qui avait fait demi-tour ne se trouvait pas éloigné de nous de plus de quarante pas. Nous en profitâmes; Picart, me frappant sur l'épaule, me dit: «Attention à mon commandement: feu!» Ils s'arrêtèrent, étonnés, et un tomba de cheval.

Les Cosaques car c'en était, en voyant tomber un des leurs, s'étaient éparpillés. Deux seulement étaient restés pour secourir celui qui était tombé assis sur la glace, appuyé sur la main gauche. Picart, ne voulant pas perdre de temps, leur envoya une seconde balle, qui blessa un cheval. Aussitôt ils se mirent à fuir en abandonnant leur blessé et en se faisant un bouclier de leurs chevaux qu'ils tenaient par la bride. Au même moment, nous entendons, sur notre gauche, des cris sauvages, et nous voyons nos malheureux soldats entourés par tout ce qu'il y avait de Cosaques. À notre droite, d'autres cris attirèrent notre attention: nous voyons que les deux hommes qui avaient abandonné leur blessé étaient revenus pour le prendre et, n'ayant pu le faire marcher, l'entraînaient par les jambes, sur la glace.

Nous observions un Cosaque qui avait été placé en observation, probablement pour nous, mais il regardait continuellement du côté où nous n'étions plus, par suite d'un mouvement que nous avions fait après notre première décharge. Nous pouvions facilement le voir sans être vus. Aussi Picart ne pouvait plus se contenir; son coup de fusil part, et l'observateur est atteint à la tête, car, au même instant, nous voyons qu'il chancelle, penche la tête en avant, ouvre les bras comme pour se retenir, et tombe de son cheval. Il était mort[38].

[Note 38: Picart était un des meilleurs tireurs de la Garde; au camp, lorsque l'on tirait à la cible, il avait toujours les prix. (_Note de l'auteur_.)]

Au coup de fusil, ceux qui entouraient nos malheureux soldats se retournent, étonnés. Ils font un mouvement en arrière et s'arrêtent: nos fantassins font une décharge sur eux, pour ainsi dire à bout portant, et quatre Cosaques tombent du même coup. Alors des cris de rage s'élèvent de part et d'autre. La mêlée devient générale, et un combat opiniâtre s'engage entre les deux partis. Au même moment, nous nous portons à dix ou douze pas en avant, sur la place; là, nous apercevons quatre des fantassins entourés par quinze Cosaques. Nous les entendons crier et se débattre sous les pieds des chevaux; les trois autres étaient poursuivis dans la direction du bois qu'ils voulaient atteindre.

Nous nous disposions à les soutenir d'une manière vigoureuse, quand, tout à coup, la tourmente qui nous menaçait depuis longtemps, s'annonça avec un bruit épouvantable. La neige qui, depuis le commencement du combat, n'avait cessé de tomber, nous enveloppe et nous aveugle. Nous nous trouvons, pendant plus de six minutes, dans un nuage épais, et obligés de nous tenir fortement l'un à l'autre, afin de ne pas être enlevés par le vent. Tout à coup et comme par enchantement, tout disparaît, et, à quatre pas, nous voyons l'ennemi qui, en nous apercevant, pousse des hurlements. Nos mains, engourdies par le froid, nous empêchent de faire usage de nos armes. Néanmoins, ils n'osent venir sur nous, et, tout en leur faisant face, la baïonnette au bout du canon et croisée contre eux, nous regagnons le bois et eux s'éloignent au galop.

À peine à l'entrée du bois, nous apercevons les trois autres fantassins que cinq Cosaques poursuivaient du côté opposé. Nous tirâmes deux coups de fusil sur les poursuivants, sans résultat, et nous allions recommencer, quand, tout à coup, vers le milieu du lac, nous les voyons s'enfoncer et disparaître, ainsi que deux Cosaques. Les malheureux avaient passé à la place où, le matin, les Russes avaient cassé la glace pour faire abreuver leurs chevaux et qui, recouverte d'une autre glace non encore assez forte pour supporter le poids de plusieurs hommes, avait été recouverte, à son tour, par la neige.

Un troisième Cosaque, voyant disparaître les premiers, voulut retenir son cheval et le fit cabrer de manière qu'il était presque droit. Il glissa des pieds de derrière et se renversa de côté avec son cavalier; il voulut se relever, glissa encore, mais, cette fois, pour disparaître avec celui qu'il avait renversé.

Nous fûmes saisis d'horreur, et ceux qui nous poursuivaient, épouvantés, et sans chercher à secourir leurs camarades, restaient immobiles sur le lac. Les deux autres qui suivaient de près s'étaient arrêtés sur le bord du gouffre et ensuite sauvés sur différents points. De l'endroit où nous étions, nous entendîmes quelques cris déchirants sortir du gouffre. Nous aperçûmes plusieurs fois la tête des chevaux, ensuite l'eau qui bouillonnait et jaillissait sur la glace.