Mémoires du sergent Bourgogne

Chapter 15

Chapter 154,035 wordsPublic domain

Crainte d'accident, je déchire un morceau de ma chemise qui tombait en lambeaux, j'en fais une mèche et je l'allume. Ensuite, tout en tâtonnant avec les mains autour de moi, je ramasse des petits morceaux de bois qui, fort heureusement, se trouvent à ma portée, et, avec de la patience, je parviens, non sans beaucoup de difficulté, à le rallumer. Bientôt la flamme pétille, et ramassant tout le bois que je trouve, au bout d'un instant j'ai un grand feu de manière à me faire distinguer tous les objets qui se trouvent à cinq ou six pas de moi.

Je vis d'abord, sur le dessus du caisson, écrit en grandes lettres: GARDE IMPÉRIALE, ÉTAT-MAJOR. L'inscription était surmontée de l'aigle. Ensuite, autour et aussi loin que je pouvais voir, le terrain était couvert de casques, de shakos, de sabres, de cuirasses, de coffres enfoncés, de portemanteaux vides, d'habillements épars et déchirés, de selles, de schabraques de luxe et d'une infinité d'autres choses. Mais, à peine avais-je jeté un coup d'oeil sur tout ce qui m'environnait, l'idée me vint que l'endroit où je me trouvais pourrait bien être à portée du bivac d'un parti de Cosaques et, aussitôt, voilà que la peur me prend et que je n'ose plus entretenir mon feu. Il n'y a pas de doute, dis-je en moi-même, que cet endroit est occupé par des Russes, car si c'étaient des Français, l'on y verrait des grands feux; nos soldats, à défaut de nourriture, se chauffaient très bien lorsqu'ils le pouvaient, et là, justement, le bois ne manque pas! Je ne concevais pas qu'un endroit comme celui où je me trouvais, à l'abri du vent, n'eût pas été choisi pour y passer la nuit. Enfin je ne savais si je devais rester ou partir.

Pendant que je faisais ces réflexions, mon feu avait considérablement diminué, et je n'osais y remettre du bois. Mais l'envie de me réchauffer et de me reposer quelques heures l'emporta sur la crainte. J'en ramassai autant qu'il me fut possible, j'en fis un bon tas que je mis près de moi, de manière à le pouvoir prendre sans me bouger, et me chauffer ainsi jusqu'au jour. Je ramassai aussi plusieurs schabraques pour mettre sous moi, et, enveloppé dans ma peau d'ours, le dos tourné au caisson, je me disposai à passer ainsi le reste de la nuit.

En mettant du bois sur mon feu, je m'aperçus qu'il se trouvait, parmi les morceaux, une côte de cheval, et, quoiqu'on l'eût déjà rongée, il y restait encore assez de viande pour apaiser la faim qui commençait à me dévorer, et, quoique couverte de neige et de cendres, c'était, pour le moment, beaucoup plus que je n'aurais osé espérer. Depuis la veille, je n'avais mangé que la moitié d'un corbeau que j'avais trouvé mort, et, le matin avant mon départ, quelques cuillerées de soupe de gruau mélangée de morceaux de paille d'avoine et de grains de seigle, et salée avec de la poudre.

À peine ma côtelette était-elle chaude, que je commençai à mordre, malgré les cendres qui servaient d'assaisonnement. Je fis, de cette manière, mon triste repas, en regardant de temps à autre, à droite et à gauche, si je ne voyais rien autour de moi qui pût m'inquiéter.

Depuis que j'étais dans ce fond, ma position s'était un peu améliorée. Je ne marchais plus, j'étais à l'abri du vent et du froid, j'avais du feu et à manger. Mais j'étais tellement fatigué que je m'endormis en mangeant, mais d'un sommeil agité par la crainte, et interrompu par les douleurs que j'avais dans les cuisses: il semblait que l'on m'avait roué de coups. Je ne sais combien de temps je me reposai, mais lorsque je m'éveillai, il n'y avait pas encore d'apparence que le jour dût venir de sitôt, car, en Russie, les nuits sont longues. C'est le contraire en été; il n'y en a presque pas.

Lorsque je m'étais endormi, je m'étais mis les pieds dans les cendres. Aussi, en me réveillant, je les avais chauds. Je savais par expérience que le bon feu délasse et apaise les douleurs; c'est pourquoi je me disposai à en faire un en mettant le feu au caisson, en y ajoutant tout ce qui pourrait être susceptible de brûler. Aussitôt, ramassant et réunissant tout le bois que je pus trouver, ainsi que les coffres brisés, et en ayant mis une partie contre, je n'avais qu'à pousser mon feu et à l'incendier.

Cependant, je voulus encore attendre quelque temps, car je pensais que si mon feu, jusqu'à présent, ne m'avait attiré aucun désagrément, c'est-à-dire quelques patrouilles de Cosaques, c'est parce qu'il était petit et dans un fond, mais que le contraire pourrait fort bien arriver lorsque le caisson serait tout en feu.

La flamme commençait à éclairer et à me mettre à même de voir tout ce qui était autour de moi. Je vis venir, sur ma gauche, quelque chose que je pris d'abord pour un animal, et comme il y a beaucoup d'ours en Russie, et surtout dans cette contrée, je pensais et j'étais presque certain, à la tournure de l'individu, que c'en était un, car il marchait à quatre pattes. Il pouvait être à dix ou douze pas, et je ne pouvais encore bien le distinguer. Lorsqu'il ne fut plus qu'à cinq ou six pas, je reconnus que c'était un homme, et de suite je pensai que ce pouvait être un blessé qui, attiré par le feu, venait en prendre sa part. Crainte de surprise, je me mis sur mes gardes, et, prenant mon sabre qui était près de moi et hors du fourreau, j'avançai deux pas à la rencontre et sur la droite de l'individu, en lui criant: «Qui es-tu?»

En même temps, je lui mettais la pointe de mon sabre sur le dos, car j'avais reconnu que c'était un Russe, un vrai Cosaque à longue barbe.

Aussitôt, il leva la tête et se mit en position d'esclave, en voulant me baiser les pieds et en me disant: «Dobray Frantsouz!»[33] et d'autres mots que je comprenais un peu et que l'on dit lorsqu'on a peur. S'il avait pu deviner, il aurait vu que j'avais, pour le moins, aussi peur que lui. Il se mit sur les genoux pour me montrer qu'il avait un coup de sabre sur la figure. Je remarquai que, dans cette position, sa tête allait jusqu'à mon épaule, de sorte qu'il devait avoir plus de six pieds. Je lui fis signe de s'approcher du feu. Alors il me fit comprendre qu'il avait une autre blessure. C'était une balle qui lui était entrée dans le bas-ventre; tant qu'à son coup de sabre, il était effrayant. Il lui prenait sur le haut de la tête, descendant le long de la figure jusqu'au menton, et allait se perdre dans la barbe, preuve certaine que celui qui le lui avait appliqué n'allait pas de main morte. Il se coucha sur le dos pour me montrer son coup de feu; la balle avait traversé. Dans cette position, je m'assurai qu'il n'avait pas d'armes. Ensuite il se mit sur le côté sans plus rien dire. Je me mis en face pour l'observer. Je ne voulais plus m'endormir, car je voulais, avant le jour, exécuter mon projet de mettre le feu au caisson et de partir ensuite. Mais voilà que, tout à coup, une autre terreur me prend en pensant qu'il pouvait bien contenir de la poudre!

[Note 33: Bon Français! (_Note de l'auteur_.)]

À peine ai-je fait cette réflexion, que, tout fatigué que je suis, je me lève et, ne faisant qu'un saut au-dessus du feu et du pauvre diable qui était devant moi, je me mis à courir à plus de vingt pas sur la gauche, mais, _chopant_ à une cuirasse qui se trouvait sur mon passage, j'allai mesurer la terre de tout mon long. J'eus encore le bonheur, dans cette chute, de ne pas me blesser, car j'aurais pu rencontrer, en tombant, quelques débris d'armes, et il y en avait beaucoup d'éparses dans cet endroit; j'ai pu m'en assurer lorsqu'il commença à faire jour. M'étant relevé, je me mis à marcher en reculant, et toujours les yeux fixés sur l'endroit que je venais d'abandonner, comme si vraiment j'avais été certain qu'il existât de la poudre dans le caisson et qu'il allât faire explosion. Peu à peu revenu de ma peur, je regagnai l'endroit que j'avais quitté sottement, car je n'étais pas plus en sûreté à vingt pas que contre le feu. Je pris les morceaux de bois enflammés, je les portai avec précaution à l'endroit où j'étais tombé; ensuite je pris la cuirasse à laquelle j'avais _chopé_, afin de m'en servir à ramasser de la neige et à éteindre le feu. Mais à peine avais-je commencé cette besogne, qu'un bruit de fanfare se fit entendre, et, ayant attentivement écouté, je reconnus facilement les clairons de la cavalerie russe, qui m'annonçaient que je n'étais pas loin d'eux. À ce son national, j'avais vu le Cosaque lever la tête. Je cherchai, en l'examinant attentivement, à lire sur sa physionomie quelle était sa pensée, car le feu éclairait encore assez pour distinguer ses traits. Il semblait vouloir aussi lire sur ma figure l'impression que ce bruit inattendu avait produit sur moi. C'est ainsi que j'ai pu voir comme cet homme était hideux: une carrure d'Hercule, des yeux louches se renfonçaient sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe, rousses et drues comme un crin, donnaient à ses traits un caractère sauvage. Dans ce moment, je crus voir qu'il souffrait horriblement de sa blessure, car il faisait des mouvements comme quelqu'un qui a une forte colique et, par moments, il grinçait des dents, qui ressemblaient à des crocs.

J'avais interrompu mon ouvrage, et, ne sachant plus que faire, j'écoutais stupidement cette musique sauvage, quand, tout à coup, un autre bruit se fait entendre derrière moi. Je me retourne; jugez de ma frayeur: c'est le caisson qui s'ouvre comme un tombeau, et je vois se lever, du fond, un corps d'une grandeur extraordinaire, blanc comme neige, depuis les pieds jusqu'à la tête, ressemblant au fantôme du Commandeur dans le _Festin de Pierre_, tenant le dessus du caisson d'une main et un sabre nu de l'autre. À l'apparition d'un pareil individu, je fais quelques pas en arrière et je tire mon sabre. Je le regarde sans rien dire, en attendant qu'il parle le premier; mais je vois que mon fantôme est embarrassé, en cherchant à se défaire d'un grand collet rabattu par-dessus sa tête. Ce collet tenait à un manteau blanc qui l'empêchait de distinguer ce qui l'environnait, et, comme il faisait cette manoeuvre de la main dont il tenait son sabre, il ne pouvait parvenir à se débarrasser la tête sans s'exposer à faire retomber sur lui le dessus du caisson qu'il tenait de la main gauche.

Enfin, rompant le silence je lui demandai d'une voix mal assurée:

«Êtes-vous Français?

--Eh, oui, certainement, je suis Français, la belle sacrée demande! Vous êtes là, me dit-il, comme une chandelle bénite! Vous me voyez embarrassé et vous ne m'aidez pas à sortir de mon cercueil! Je vois, mon camarade, que vous avez eu peur!

--Oui, c'est vrai, mais parce que vous auriez pu être un vivant semblable à celui qui se trouve dans ce moment couché près du feu!»

Pendant ce colloque, je l'avais aidé à sortir. À peine fut-il à terre, qu'il se débarrassa de son grand manteau. Jugez de ma surprise et de ma joie en reconnaissant, dans ce fantôme, un des plus vieux grognards des grenadiers de la Vieille Garde, un de mes anciens camarades qui se nommait Picart, Picart de nom et Picard de nation, que je n'avais pas vu depuis notre dernière revue de l'Empereur au Kremlin, mon vieux camarade avec qui j'avais fait mes premières armes, car, en entrant aux Vélites, j'étais de la compagnie dont il faisait partie et de la même escouade. J'avais été, avec lui, aux batailles d'Iéna, de Pultusk, d'Eylau, d'Eilsberg et Friedland. Je le quittai ensuite après la paix de Tilsitt, pour le retrouver plus tard, en 1808, sur les frontières d'Espagne, au camp de Mora, où il fut, pendant cinq mois, sous mes ordres, car j'étais caporal, et le hasard l'avait fait tomber dans mon escouade[34], et, depuis, nous avions fait les autres campagnes ensemble, quoique n'étant plus du même régiment.

[Note 34: Au camp de Mora, où nous étions avec l'Empereur, et une fraction de chaque corps de la Garde, l'on mit des vieux grenadiers en subsistance dans nos escouades; ce fut de la sorte que je fus le caporal de Picart. (_Note de fauteur._)]

Picart eut de la peine à me reconnaître, tant j'étais changé et misérable, et à cause de ma peau d'ours, du reste de mon accoutrement et de la nuit. Nous nous regardions avec étonnement, moi de le voir assez propre et bien portant, et lui de me trouver si maigre, et, comme il me le disait, ressemblant à Robinson Crusoé. Enfin, rompant le silence: «Dites-moi donc, me dit-il, mon pays, mon sergent, comme vous voudrez, par quel hasard ou par quel malheur j'ai le bonheur de vous trouver ici pendant la nuit et seul en compagnie de ce vilain Kalmouck, car c'en est un; regardez-le bien: voyez ses yeux! Il est ici depuis hier cinq heures, mais quelque temps après, il a disparu. C'est pourquoi je suis surpris de le revoir.»

Je contai à Picart comment je l'avais vu et la peur qu'il m'avait faite: «Et vous, me dit-il, mon pays, comment diable êtes-vous tombé ici pendant la nuit?--Avant de vous conter cela, je vous demanderai d'abord si vous n'avez pas un petit morceau de quelque chose à me donner à manger.--Si, mon sergent, un petit morceau de biscuit!» Aussitôt il ouvrit son sac et en tira un morceau de biscuit grand comme la main, qu'il me donna et que je dévorai de suite, car, depuis le 27 octobre, je n'avais pas mangé de pain[35]. En dévorant le biscuit, je lui dis: «Picart, vous avez de l'eau-de-vie?--Non, mon pays.--Cependant il me semble que j'en sens l'odeur.--Vous avez raison, me répondit-il, car hier, lorsque l'on a pillé le caisson que vous voyez, il s'en trouvait une bouteille. Ils n'ont pu s'entendre pour la boire. Elle a été cassée et perdue.» Je lui témoignai le désir de savoir la place. Il me la montra; alors je ramassai de la neige à l'eau-de-vie, comme j'avais fait du sang de cheval à la glace: «Pas si bête! dit Picart. Je n'y pensais pas. Dans ce cas, nous en trouverons de quoi nous mettre en ribote, car il paraît qu'il y en avait plusieurs bouteilles dans le caisson!»

[Note 35: Seulement un petit morceau que Grangier me donna à Smolensk le 10 novembre. (_Note de l'auteur._)]

Le morceau de biscuit que j'avais mangé, ainsi que quelques pincées de neige à l'eau-de-vie, me firent beaucoup de bien. Alors je lui contai tout ce qui m'était arrivé, depuis la veille au soir. Picart m'écoutait et avait de la peine à me croire; mais ce fut bien pire lorsque je lui fis un détail de la misère et de la situation de l'armée, de son régiment et de toute la Garde impériale en général. Ceux qui liront ce journal seront surpris de ce que Picart ne savait rien de tout cela: en voici la raison.

VIII

Je fais route avec Picart.--Les Cosaques.--Picart est blessé.--Un convoi de prisonniers français.--Halte dans une forêt.--Hospitalité polonaise.--Accès de folie.--Nous rejoignons l'armée.--L'Empereur et le bataillon sacré.--Passage de la Bérézina.

Après la bataille de Malo-Jaroslawetz, Picart n'avait plus vu le régiment dont il faisait partie, ayant été commandé de service pour escorter un convoi composé d'une portion des équipages du quartier impérial. Depuis ce jour, le détachement qu'il escortait avait toujours marché en avant de l'armée de deux ou trois journées, de sorte qu'il n'avait pas eu, à beaucoup près, autant de misère que l'armée. N'étant que 400 hommes, ils trouvaient quelquefois des vivres. Ils avaient aussi les moyens de transport. À Smolensk, ils avaient pu se procurer du biscuit et de la farine pour plusieurs jours. À Krasnoé, ils avaient eu le hasard d'arriver et de repartir vingt-quatre heures avant que les Russes, qui nous coupèrent la retraite, fussent arrivés, et à Orcha, ils purent encore se procurer de la farine. Dans un village, il se trouvait toujours assez d'habitations pour se mettre à l'abri, ne fût-ce que les maisons de poste établies de trois lieues en trois lieues, tandis que nous qui avions commencé par marcher plus de 150 000 hommes ensemble, dont il ne nous restait plus la moitié, nous n'avions, pour toute habitation, que les forêts et les marais, pour nourriture qu'un morceau de cheval, encore pas autant que l'on aurait voulu, et, pour boisson, de l'eau, et pas toujours. Enfin, la misère de mon vieux camarade ne commençait à compter que du moment où j'étais avec lui.

Picart me dit que l'individu qui se trouvait couché à notre feu, avait été blessé, hier, par des lanciers polonais, dans une attaque qui eut lieu à trois heures après midi. Voici ce qu'il me conta:

«Plus de 600 Cosaques, et d'autre cavalerie, sont venus pour attaquer notre convoi, mais ils furent mal reçus, car nous étant abrités avec nos voitures formant un carré autour de nous, sur la route qui est très large en cet endroit, nous les laissâmes avancer assez près, de sorte qu'à la première décharge, onze restèrent morts sur la neige. Un plus grand nombre fut blessé et emporté par leurs chevaux. Ils se sauvèrent, mais furent rencontrés par des lanciers polonais faisant partie du corps que commandait le général Dombrowski[36], qui achevèrent de les mettre en déroute; celui qui est là, couché, et qui a un coup de sabre sur là frimousse, a été ramené prisonnier par eux, ainsi que plusieurs autres, mais je ne sais pas pourquoi ils l'ont abandonné.» Je lui dis que c'était probablement parce qu'il avait une balle qui lui traversait le corps, et puis, que faire des prisonniers, puisque l'on n'avait rien pour les nourrir?

[Note 36: Le corps que commandait le général Dombrowski, qui était un Polonais n'était pas venu jusqu'à Moscou, il était resté en Lithuanie; il marchait, dans ce moment, sur Borisow, pour empêcher les Russes de s'emparer du pont de la Bérézina. (_Note de l'auteur_.)]

«Après le _hourra_ dont je viens de vous parler, continua Picart, il y a eu un peu de confusion. Tous ceux qui conduisaient les voitures pour traverser le défilé qui se trouve un peu avant d'arriver à la forêt, voulaient passer les premiers pour arriver le plus vite possible dans le bois, afin d'être à l'abri d'un coup de main. Une partie des équipages que j'accompagnais, pensant bien faire, espérant trouver plus haut un passage qui, probablement, n'existe pas, prit sur la gauche en marchant sur le bord du fond où nous sommes, mais la neige cachait une crevasse qui se trouvait sur notre passage, de manière que le premier caisson fit la culbute, et roula en faisant un demi-tour, avec les deux _cognias_[37], dans l'endroit où nous sommes. Le reste des équipages a évité le même sort en faisant un demi-tour à gauche, mais je ne sais s'il est arrivé à bon port. Tant qu'à moi, l'on m'a laissé ici avec deux chasseurs pour garder le diable de caisson, en nous disant que, dans un moment, l'on enverrait des hommes et des chevaux pour le retirer, ou enlever ce qu'il contenait. Mais une heure après, comme il allait faire nuit, neuf hommes, des traîneurs de différents corps, passant justement de ce côté, ayant vu le caisson renversé et ne nous voyant que trois pour le garder, l'enfoncèrent sous prétexte qu'il contenait des vivres, malgré tout ce que nous pûmes faire et dire pour les en empêcher.

[Note 37: _Cognia_, en polonais comme en russe, veut dire cheval. (_Note de l'auteur_.)]

«Lorsque nous vîmes que le mal était sans remède, nous fîmes comme eux, en prenant et mettant de côté tout ce qui pouvait nous tomber sous la main, pour le remettre ensuite à qui ça appartenait. Mais il était déjà trop tard, car tout ce qu'il y avait de convenable était pris, et les chevaux coupés en vingt morceaux. J'ai pourtant ce manteau blanc, qui me servira. Ce que je n'ai pu comprendre, c'est que les deux chasseurs qui étaient avec moi soient partis sans que je m'en aperçusse.»

Je dis à Picart que les hommes qui avaient pillé le caisson étaient de la Grande Armée, et que, s'il leur avait demandé des nouvelles, ils auraient pu lui en dire autant et même plus que moi: «Après tout, mon pauvre Picart, ils ont bien fait d'emporter et de profiter de tout ce qui leur tombait sous la main, car dans un instant les Russes seront ici.--«Vous avez raison, me dit Picart, aussi je pense qu'il faut mettre nos armes en état.--Il faut d'abord que je retrouve mon fusil, dis-je à Picart, car c'est la première fois que nous nous quittons. Il y a six ans que je le porte, et je le connais si bien, qu'à toute heure de la nuit, au milieu des faisceaux d'armes, en le touchant, ou au bruit qu'il fait en tombant, je le reconnais.» Comme il n'était pas tombé de neige pendant la nuit, j'eus le bonheur de le retrouver. Il est vrai que Picart me suivait en m'éclairant avec un morceau de bois résineux.

Après avoir arrangé notre chaussure, chose qu'il fallait soigner, afin de mieux marcher et de ne pas avoir les pieds gelés, nous fîmes rôtir un morceau de viande de cheval, dont Picart avait eu soin de faire une ample provision, et, après avoir mangé et pris pour boisson un peu de neige à l'eau-de-vie, nous prîmes encore chacun un morceau de viande que Picart mit sur son sac, et moi dans ma carnassière, et, debout devant notre feu, nous nous chauffâmes les mains sans rien nous dire, mais pensant, chacun de notre côté, à ce que nous devions faire.

«Ah! çà, dit le vieux brave, voyons, de quel côté allons-nous _tirer nos guêtres_?--Mais, lui dis-je, j'ai toujours cette infernale musique dans les oreilles!--Nous nous sommes peut-être trompés. Cela pourrait bien être la diane, ou le réveil des grenadiers à cheval de chez nous! Vous connaissez bien l'air:

Fillettes, auprès des amoureux, Tenez bien votre sérieux, etc.»

J'interrompis Picart en lui disant que, depuis plus de quinze jours, la diane, ainsi que le réveil du matin, était morte, que nous n'avions plus de cavalerie, et qu'avec ce qui restait, l'on avait formé un escadron, que l'on appelait l'_escadron sacré_, qu'il était commandé par le plus ancien maréchal de France, que les généraux y étaient comme capitaines et que les colonels, ainsi que les autres officiers, servaient comme soldats; qu'il en était de même d'un bataillon que l'on appelait le _bataillon sacré_, enfin que, de 40 000 hommes de cavalerie, il n'en restait plus 1000.

Et, sans lui donner le temps de me répondre, je lui dis que ce qu'il avait entendu était bien le signal de départ de la cavalerie russe, et que c'était cela qui l'avait fait sortir du caisson: «Oh! c'est pas tout à fait ça, mon pays, qui m'a fait décamper, mais bien que, depuis quelque temps, je voyais vos dispositions à y mettre le feu!»

À peine Picart avait-il prononcé le dernier mot, qu'il me saisit par le bras en me disant: «Silence! Couchez-vous!» Aussitôt, je me jette a terre. Il en fait autant, et, prenant la cuirasse que j'avais apportée, il en couvre le feu; je regarde et j'aperçois la cavalerie russe défiler au-dessus de nous, dans le plus grand silence. Cela dura un bon quart d'heure. Aussitôt qu'ils furent partis: «Suivez-moi!» me dit-il, et, nous tenant par le bras, nous nous mîmes à marcher dans la direction d'où venait la cavalerie.

Après quelque temps, Picart s'arrêta en me disant tout bas: «Respirons, nous sommes sauvés, au moins pour le moment. Nous avons eu du bonheur, car si l'ours, en parlant du Cosaque blessé, s'était aperçu que les siens passaient si près de lui, il n'y a pas à douter qu'il n'eût beuglé comme un taureau, pour se faire entendre, et Dieu sait se qui serait arrivé! À propos, j'ai oublié quelque chose, et c'est le principal; il faut retourner d'où nous venons. Il se trouve, sur le derrière du caisson, une marmite que j'ai oublié de prendre, et qui vaut mieux, pour nous, que tout ce qu'il y avait dedans!» Comme il voyait que je n'étais pas trop de son avis: «Allons! marchons! me dit-il, ou nous sommes exposés à mourir de faim!»