Chapter 14
Depuis ce moment, je n'étais plus le même: j'étais triste, des pressentiments sinistres vinrent m'assaillir; ma tête devint brûlante; je m'aperçus que j'avais la fièvre; je ne sais si la fatigue y avait contribué, car depuis que les débris des corps d'armée nous avaient rejoints, nous étions obligés de partir de grand matin, et nous marchions fort tard sans faire beaucoup de chemin. Les jours étaient tellement courts qu'il ne faisait clair qu'à huit heures, et nuit avant quatre. C'est pourquoi que tant de malheureux soldats s'égarèrent ou se perdirent, car l'on arrivait toujours la nuit au bivac, où tous les débris des corps se trouvaient confondus. L'on entendait des hommes qui, à chaque instant de la nuit, arrivaient, crier d'une voix faible: «Quatrième corps!... Premier corps!... Troisième corps!... Garde impériale!...» et d'autres couchés et sans force, pensant avoir des secours de ceux qui arrivaient, s'efforçaient de répondre: «Ici, camarades!» car ce n'était plus son régiment que l'on cherchait, mais le corps d'armée auquel on avait appartenu et qui avait encore tout au plus la force de deux régiments où, quinze jours avant, il y en avait trente.
Personne ne pouvait plus se reconnaître, ni indiquer le régiment auquel on appartenait. Il y en avait beaucoup qui, après avoir marché une journée entière, étaient obligés d'errer une partie de la nuit pour retrouver le corps auquel ils appartenaient. Rarement ils y parvenaient; alors, ne connaissant plus l'heure du départ, ils se livraient trop tard au sommeil et, en se réveillant, ils se trouvaient au milieu des Russes. Que de milliers d'hommes furent pris et périrent de cette manière!
J'étais toujours près du feu, debout et tremblant, appuyé sur mon fusil. Trois hommes étaient assis autour, ne disant rien, regardant machinalement passer ceux qui étaient sur la route, et ne paraissant pas disposés à partir, parce qu'ils n'en avaient plus la force. Je commençais à m'inquiéter de ne pas voir passer le régiment, lorsque je me sentis tirer par ma peau d'ours. C'était Grangier qui, m'ayant aperçu, venait me dire de ne pas rester davantage, que le régiment passait. Mais j'avais tellement les yeux abattus, qu'en regardant je ne le voyais pas: «Et notre femme? me dit-il.--Qui t'a dit que j'avais une femme?--Le sergent-major; mais où est-elle?--Je n'en sais rien, mais je sais qu'elle a, sur le dos, un sac dans lequel il y a du linge et dont j'ai grand besoin, et si, quelquefois, tu la rencontres, tu m'en avertiras. Elle est vêtue d'une capote grise de soldat: un bonnet de peau de mouton lui tient lieu de coiffure; elle a des guêtres noires aux jambes et un panier au bras.»
Grangier, pensant que j'étais malade, et comme il me l'a dit depuis, que j'étais dans le délire, me prit par le bras, me fit descendre sur la roule en me disant: «Marchons, nous aurons de la peine de rejoindre le régiment». Cependant nous y arrivâmes après avoir dépassé des milliers d'hommes de toute arme qui se traînaient avec beaucoup de peine et qui nous faisaient prévoir que la journée serait mortelle, pour peu que la marche fût longue.
Elle le fut en effet: nous traversâmes un endroit dont je n'ai pu savoir le nom et où l'on disait que l'Empereur devait coucher (quoiqu'il l'eût dépassé depuis longtemps). Une quantité d'hommes de toute arme s'y arrêtèrent, car il était déjà tard, et l'on disait que l'on avait encore deux lieues à faire pour arriver à l'endroit désigné où l'on devait bivaquer, qui était une grande forêt.
La route, en cet endroit, est large et bordée, de chaque côté, de grands bouleaux[32]. Elle laissait aux hommes et aux équipages la facilité de marcher, mais, lorsque le soir arriva, l'on ne voyait, dans toute sa longueur, que des chevaux morts, et plus nous avancions, plus elle était couverte de voitures et de chevaux expirants, même des attelages entiers succombant aux fatigues, ainsi que des hommes qui, ne pouvant aller plus loin, s'arrêtaient, formaient leurs bivacs au pied des grands arbres, parce que, disaient-ils, ils avaient près d'eux ce qu'ils ne trouveraient pas ailleurs: du bois pour faire du feu, les voitures brisées leur en fourniraient, et de la viande avec les chevaux dont la route était encombrée et qui commençaient à embarrasser la marche.
[Note 32: Les bouleaux, ce sont des arbres qui, en Russie, viennent excessivement grands. _(Note de l'auteur)_]
Il y avait déjà longtemps que je marchais seul au milieu de la cohue et que je m'efforçais d'arriver à l'endroit où nous devions passer la nuit, afin de me reposer de cette marche pénible et qui le devenait encore davantage par le verglas qu'il faisait depuis qu'il recommençait à geler sur une neige fondue qui, à chaque instant, me faisait tomber; la nuit me surprit au milieu de toutes ces misères.
Le vent du nord avait redoublé de furie; j'avais, depuis un moment, perdu de vue mes camarades; plusieurs soldats, isolés comme moi, étrangers au corps dont je faisais partie, se traînaient péniblement en faisant des efforts surnaturels afin de regagner la colonne dont ils étaient, comme moi, séparés depuis quelque temps. Ceux à qui j'adressais la parole ne me répondaient pas; ils n'en avaient pas la force. D'autres tombaient, mourants, pour ne plus se relever. Bientôt, je me trouvai seul, n'ayant plus pour compagnons de route que des cadavres qui me servaient de guides; les grands arbres qui la bordaient avaient disparu. Il pouvait être sept heures; la neige qui, depuis quelque temps, tombait avec force, m'empêchait de voir la direction de mon chemin; le vent, qui la soufflait avec violence, avait déjà remblayé les traces que la colonne laissait après elle.
Jusqu'alors, j'avais toujours porté ma peau d'ours, le poil en dehors. Mais, prévoyant que j'allais passer une mauvaise nuit, je m'arrêtai un instant, et, afin d'avoir plus chaud, je la mis le poil en dedans; c'est elle à qui je dois le bonheur d'avoir pu, dans cette nuit désastreuse, résister à un froid de plus de vingt-deux degrés, car, l'ayant arrangée sur l'épaule droite qui était le côté de la direction du vent du nord, je pus alors marcher ainsi pendant une heure, temps auquel je suis persuadé n'avoir pas fait plus d'un quart de lieue, car souvent enveloppé par des tourbillons de neige, obligé de tourner malgré moi, je me trouvais avoir retourné sur mes pas, et ce n'était que par les corps morts d'hommes, de chevaux, les débris de voitures et autres, que j'avais passés un instant avant, que je m'apercevais que je n'étais plus dans la même direction; alors il fallait m'orienter de nouveau.
La lune, ou une lueur boréale comme on en voit souvent dans le nord, se montrait par moments; lorsqu'elle n'était pas obscurcie par des nuages noirs qui marchaient d'une vitesse effrayante, elle me mettait à même de distinguer les objets: j'aperçus, mais bien loin encore, une masse noire que je supposai être cette immense forêt que nous devions traverser avant d'arriver à la Bérézina, car nous étions alors en Lithuanie; suivant moi, cette forêt pouvait encore se trouver à une lieue du point où j'étais.
Malheureusement le sommeil qui, dans cette circonstance, était presque toujours l'avant-coureur de la mort, commença à me gagner; mes jambes ne pouvaient plus me soutenir; mes forces étaient épuisées; déjà j'étais tombé plusieurs fois en dormant, et, sans le froid de la neige qui me réveillait, je me serais laissé aller; c'en était fait de moi si j'avais eu le malheur de succomber à l'envie de dormir.
L'endroit où je me trouvais était couvert d'hommes et de chevaux morts qui me barraient la route et m'empêchaient de me traîner, car je n'avais plus la force de lever les jambes. Lorsque je tombais, il me semblait que c'était un de ces malheureux étendus sur la neige qui venait de m'arrêter, car il arrivait souvent que des hommes couchés et mourants au milieu du chemin cherchaient à attraper par les jambes ceux qui marchaient près d'eux, afin d'implorer leur secours, et souvent il est arrivé que ceux qui se baissaient pour secourir leurs camarades tombaient sur eux pour ne plus se relever.
Je marchai environ dix minutes sans direction; j'allais comme un homme ivre; mes genoux fléchissaient sous le poids de mon faible corps; enfin je voyais ma dernière heure, quand tout à coup, chopant contre le sabre d'un cavalier qui se trouvait à terre, je tombai de tout mon long, de manière que mon menton alla porter sur la crosse de son fusil, et je restai étourdi à ne pouvoir me relever. Je sentais une grande douleur à l'épaule droite contre laquelle mon fusil avait frappé en tombant; mais, un peu revenu à moi et m'étant mis sur mes genoux, je ramassai mon fusil pour me mettre debout, mais, m'apercevant que le sang me sortait par la bouche, je jetai un cri de désespoir et je me relevai, tremblant de froid et de terreur.
Le cri que j'avais jeté fut entendu d'un malheureux qui gisait à quelques pas de moi, à droite, de l'autre côté de la route; une voix faible et plaintive frappa mon oreille et j'entendis très distinctement que l'on implorait mon secours, à moi qui en avais tant besoin! par ces paroles: «Arrêtez-vous! Secourez-nous!» Ensuite l'on cessa de se plaindre. Pendant ce temps, je restais immobile pour écouter et je cherchais des yeux afin de voir si je n'apercevrais pas l'individu qui se plaignait. Mais n'entendant plus rien, je commençais à croire que je m'étais trompé. Pour m'en assurer, je me mis à crier de toutes mes forces: «Où êtes-vous donc?» L'écho répéta deux fois: «Où êtes-vous donc?» Alors, je me dis à moi-même: «Quel malheur! Si j'avais un compagnon d'infortune, il me semble que je marcherais toute la nuit, en nous encourageant l'un et l'autre!» À peine avais-je fait ces réflexions, que la même voix se fit entendre, mais plus triste que la première fois: «Venez à nous!» disait-on.
Au même instant, la lune vint à paraître et me fit voir, à dix pas de moi, deux hommes, dont un étendu de tout son long et l'autre assis. Aussitôt, je me dirigeai de ce côté, et j'arrivai près d'eux avec peine, à cause d'un fossé comble de neige qui séparait la route. J'adressai la parole à celui qui était assis; il se mit à rire comme un insensé, en me disant: «Mon ami, sais-tu, ne l'oublie pas!» Et de nouveau il se mit à rire. Je vis que c'était le rire de la mort. Le second, que je croyais sans mouvement, vivait encore, et, tournant un peu la tête, me dit ces dernières paroles que je n'oublierai jamais: «Sauvez mon oncle, secourez-le; moi, je meurs!»
Je reconnus, dans celui qui venait de me parler, la voix qui s'était fait entendre lorsque l'on implorait mon secours; je lui adressai encore quelques paroles, et, quoiqu'il ne fût pas mort, il ne me répondit pas. Alors, me tournant du côté du premier, je parlai pour l'encourager à se lever et venir avec moi. Il me regarda sans me répondre; je remarquai qu'il était enveloppé d'une grosse capote doublée en fourrure et dont il cherchait à se débarrasser. Je voulus l'aider à se relever, mais la chose fut impossible. En le prenant par le bras, je vis qu'il avait des épaulettes d'officier supérieur. Il me parla encore un peu de revue, de parade, et finit par tomber sur le côté, la figure sur la neige. Enfin, je dus l'abandonner, car il m'était impossible de rester plus longtemps sans m'exposer à partager le sort de ces deux infortunés. Je passai la main sur la figure du premier; elle était froide comme la glace. Il avait cessé de vivre. À côté se trouvait une espèce de carnassière que je ramassai, espérant y trouver quelque chose. Mais je m'aperçus qu'il n'y avait que des chiffons et des papiers. J'emportai le tout.
Ayant regagné la route, je me remis à marcher, mais lentement, écoutant souvent, car il me semblait toujours entendre quelqu'un se plaindre.
L'espoir de rencontrer quelque bivac me fit, autant que je le pouvais, doubler le pas. J'arrivai dans un endroit de la route que je trouvai presque fermé de chevaux morts et de voitures brisées. Tout à coup, je me laisse aller malgré moi et je tombe assis sur le cou d'un cheval mort qui barrait le chemin. Autour étaient étendus sans mouvement des hommes de différents régiments. J'en remarquai même plusieurs de la Jeune Garde, faciles à reconnaître au shako; j'ai supposé, depuis, qu'une partie de ces hommes étaient morts en voulant dépecer le cheval pour le manger, mais qu'ils n'en avaient pas eu la force et qu'ils avaient succombé de froid et de faim, comme cela arrivait tous les jours. Dans cette triste situation, me voyant seul au milieu d'un immense cimetière et d'un silence épouvantable, les pensées les plus sinistres vinrent m'assaillir: je pensai à mes camarades dont je me trouvais séparé comme par une fatalité, ensuite à mon pays, à mes parents, de manière que je me mis à pleurer comme un enfant. Les larmes que je versai me soulagèrent et me rendirent le courage que j'avais perdu.
Je trouvai sous ma main, contre la tête du cheval sur lequel j'étais assis, une petite hache, comme nous en portions toujours dans chaque compagnie lorsque nous étions en campagne. Je voulus m'en servir pour en couper un morceau, mais je n'en pus venir à bout, car il était tellement durci par la gelée que j'aurais plutôt coupé du bois. Enfin, j'épuisai le reste de mes forces contre l'animal, et je tombai de lassitude, mais je m'étais réchauffé un peu.
En ramassant la hache qui m'était échappée des mains je m'aperçus que j'avais cassé plusieurs morceaux de glace; qui n'étaient autre chose que du sang du cheval que, probablement, l'on avait saigné pour tuer. J'en ramassai le plus possible, que je mis précieusement dans ma carnassière; ensuite j'en mangeai quelques morceaux qui me rendirent un peu de force, et je me remis à continuer mon chemin, à la garde de Dieu, ayant toujours soin de passer à droite et à gauche afin d'éviter la rencontre des cadavres, dont la route était jonchée, m'arrêtant et tâtonnant dans l'obscurité toutes les fois qu'un gros nuage passait sur la lune, et allant le plus vite possible dans la direction du bois, lorsqu'elle reparaissait.
Après avoir marché quelque temps, j'aperçus à peu de distance, et devant moi, quelque chose que je pris d'abord pour un caisson; mais étant plus près, je reconnus que c'était la voiture d'une cantinière d'un régiment de la Jeune Garde que j'avais rencontrée plusieurs fois depuis Krasnoé, conduisant deux blessés des fusiliers-chasseurs de la Garde. Les chevaux qui la conduisaient étaient morts et en partie mangés ou coupés par morceaux; autour de la voiture étaient sept cadavres presque nus et à moitié couverts de neige; un seulement avait encore sur lui une capote en peau de mouton. Je m'en approchai pour l'examiner, mais je crois plutôt que c'était pour lui ôter cette capote. À peine m'étais-je baissé pour regarder, que je reconnus une femme. Elle donnait peut-être encore quelque signe de vie lorsqu'on avait été forcé de l'abandonner, et c'était à cela que cette malheureuse devait d'avoir conservé ses vêtements.
Dans la situation où je me trouvais, le sentiment de ma conservation était toujours ma première pensée; c'est pourquoi, par un mouvement irréfléchi, je voulais essayer mes forces en cherchant à couper un morceau de cheval, sans penser qu'un instant avant, j'étais tombé de lassitude en voulant faire la même chose. Je pris donc ma hache à deux mains et j'attaquai le cheval qui était dans les brancards de la voiture, mais ce fut, comme la première fois, peine inutile. Alors l'idée me vint de passer mon bras dans le corps du cheval et de voir si, avec la main, je ne pourrais pas en retirer le coeur, le foie ou quelque autre chose; mais je faillis l'avoir gelée; j'en fus quitte pour un doigt de la main droite qui n'était pas encore guéri en arrivant à Paris, au mois de mars 1813.
Enfin, ne pouvant arracher un lambeau de chair que j'aurais manger crue, je me décidai à passer la nuit dans la voiture qui était couverte, et dans laquelle je n'avais pas encore regardé, étant certain qu'il n'y avait rien à manger: je m'avançai près de la femme morte afin d'essayer de lui ôter la capote de peau de mouton pour m'en couvrir, mais il fut impossible de lui faire faire un mouvement. Cependant je n'avais pas perdu tout espoir. Elle avait le corps sanglé avec une courroie de sac ou une bretelle de fusil, et, pour la lui ôter, il fallait que je lui fasse faire un demi-tour, parce que la boucle qui la serrait était de l'autre côté. Pour cela, je pris mon fusil à deux mains, et m'en servant comme d'un levier, sous le corps. Mais à peine avais-je commencé, qu'un cri déchirant sortit de la voiture. Je me retourne; un second cri se fait entendre: «Marie! criait-on, Marie, à boire, je me meurs!» Je restai interdit. Une minute après, la même voix répéta: «Ah! mon Dieu!» Aussitôt il me vient dans l'idée que ce sont de malheureux blessés que l'on a abandonnés sans qu'ils le sachent. Ce n'était que trop vrai.
Ayant monté sur la carcasse du cheval qui était dans les brancards, je m'appuyai sur le bord de la voiture, et, ayant demandé ce que l'on voulait, l'on me répondit avec bien de la peine: «À boire!»
Tout à coup, pensant à la glace de sang que j'avais dans ma carnassière, je voulus descendre pour en prendre, mais la lune, qui m'éclairait depuis assez de temps, disparaît tout à coup sous un gros nuage noir, et, pensant poser le pied sur quelque chose de solide, je le mets à côté et je tombe sur trois cadavres qui se trouvaient l'un contre l'autre. J'avais les jambes plus hautes que la tête, les caisses placées sur le ventre d'un mort et la figure sur une de ses mains. J'étais habitué à coucher, depuis un mois, au milieu de compagnie semblable, mais je ne sais si c'est parce que j'étais seul, quelque chose de plus terrible que la peur s'empara de moi. Il me semblait que j'avais le cauchemar; je restai quelque temps sans parole; j'étais comme un insensé, et je me mis à crier comme si l'on me tenait sans vouloir me lâcher. Malgré les efforts que je faisais pour me relever, je ne pouvais en venir à bout. Enfin je veux m'aider de mes bras, mais je pose, sans le vouloir, ma main droite sur une figure, et mon pouce entre dans la bouche.
Dans ce moment, la lune reparaît et je vois tout ce qui m'entoure. Un frisson me parcourt, je quitte mon point d'appui et je retombe encore. Mais alors tout change. Je suis honteux de ma faiblesse et, au lieu de la peur, une espèce de frénésie s'empare de moi. Je me relève en jurant et en mettant mes mains, mes pieds sur les figures, les bras, les jambes, n'importe où. Je regarde le ciel en jurant, et semble le défier. Je prends mon fusil, je frappe contre la voiture, je ne sais même pas si je n'ai pas frappé sur les pauvres diables qui étaient à mes pieds.
Devenu plus calme et décidé à passer la nuit dans la voiture, près des blessés, pour me mettre à l'abri du mauvais temps, je pris un morceau de sang à la glace dans ma carnassière et je montai dedans, cherchant, en tâtonnant, celui qui m'avait demandé à boire et qui ne cessait de crier, mais faiblement. En m'approchant, je m'aperçus qu'il était amputé de la cuisse gauche.
Je lui demandai de quel régiment il était, il ne me répondit pas. Alors, cherchant sa tête, je lui introduisis avec peine mon morceau de sang glacé dans la bouche. Celui qui était à côté était froid et dur comme un marbre. J'essayai de le mettre en bas de la voiture pour prendre sa place, attendre le jour et partir ensuite avec ceux que je supposais être encore en arrière, mais je n'en pus venir à bout. Je n'avais pas la force de le bouger et, le bord de la voiture étant trop haut, je ne pouvais le pousser à terre. Voyant que le premier n'avait plus qu'un instant à vivre, je le couvris avec deux capotes que le mort avait sur lui, et, restant encore un instant assis sur les jambes de ce dernier, je cherchai dans la voiture s'il n'y avait rien qui pût m'être utile. N'ayant rien trouvé, j'adressai encore la parole au premier, mais inutilement. Je lui passai la main sur la figure: elle était froide, et, à la bouche, il avait encore le morceau de glace que je lui avais introduit. Il avait cessé de vivre et de souffrir.
Ne pouvant, sans m'exposer à périr, rester plus longtemps, je me disposai à partir, mais, avant, je voulus encore regarder la femme qui était à terre, pensant que c'était Marie, la cantinière, que je connaissais particulièrement comme étant du même pays que moi, et, profitant de la clarté que la lune donnait dans ce moment, je l'examinai et, à la taille et à la figure, je fus certain que c'était une autre personne.
Le fusil sous le bras droit, comme un chasseur, deux carnassières, une en maroquin rouge et l'autre en toile grise que j'avais trouvée un instant avant, ma hache au côté, un morceau de sang glacé dans la bouche et les deux mains dans mon pantalon, je me remis en route. Il pouvait être neuf heures, la neige avait cessé de tomber, le vent soufflait avec moins de force et le froid avait perdu un peu de son intensité. Je me mis à marcher toujours dans la direction du bois.
Au bout d'une demi-heure, la lune disparut comme par enchantement. C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux. Je restai quelques minutes à me reconnaître, appuyé sur mon fusil et battant des pieds pour ne pas me laisser prendre par le froid, en attendant que la clarté revînt. Mais je fus trompé dans mon attente, car elle ne reparut plus.
Cependant mes yeux commencèrent à s'habituer à l'obscurité de manière à y voir assez pour me conduire. Tout à coup, je crus m'apercevoir que je ne marchais plus dans la même route; naturellement porté à éviter le vent du nord, je lui avais tout à fait tourné le dos. J'en eus la certitude en ne rencontrant plus, sur mes pas, aucune trace de débris de l'armée.
Je ne saurais dire le temps que je marchai dans cette nouvelle direction, peut-être une demi-heure, lorsque je m'aperçus, mais trop tard, que j'étais sur le bord d'un précipice, où je roulai à plus de quarante pieds de profondeur. Il est vrai de dire que je parcourus cette distance à plusieurs reprises; que trois fois je fus arrêté par des broussailles. Alors, pensant que c'en était fait de moi, je fermai les yeux et je me laissai aller à la volonté de Dieu. Il fallut aller jusqu'au fond, où j'arrivai sur quelque chose de bombé qui rendit un son sourd.
Je restai quelque temps étourdi, mais comme rien ne m'étonnait plus, après tout ce qui m'était arrivé, je fus bientôt revenu de ma surprise. M'apercevant que mon fusil m'avait échappé des mains, je me mis en tête de le chercher. Mais bien me prit d'y renoncer et d'attendre jusqu'au jour.
Je tirai mon sabre du fourreau et, comme je ne pouvais rien voir, j'allai, tout en sondant, devant moi. C'est alors que je m'aperçus que l'objet sur lequel j'étais tombé et qui avait rendu un son sourd était un caisson dont je cherchai à faire le tour ainsi que de deux carcasses de chevaux que je rencontrai sur le devant.
Voulant trouver un endroit convenable afin de passer le reste de la nuit, je m'arrêtai pour écouter et voir; au bout d'un instant, je sentis de la chaleur aux pieds. Ayant baissé la tête, je m'aperçus que j'étais arrêté sur l'emplacement d'un feu qui n'était pas tout à fait éteint.
Aussitôt, je me couche à terre et, mettant les mains dans les cendres pour les réchauffer, je parvins à retrouver quelques charbons que je réunis avec beaucoup de peine et de précaution. Ensuite je me mis à souffler et j'en fis jaillir quelques étincelles que je reçus précieusement sur la figure et dans les mains. Mais du bois pour ravitailler mon feu, où en trouver? Je n'osais l'abandonner, car ce feu devait me sauver la vie, et, pendant que je me serais éloigné pour en chercher, il pouvait s'éteindre.