Chapter 13
Il était environ minuit, qu'une sentinelle de notre bivac me fit prévenir qu'il apercevait un cavalier qui paraissait venir de notre côté: je courus de suite, avec deux hommes armés, afin de voir ce que ce pouvait être. Arrivé à une certaine distance, je distinguai parfaitement un cavalier, mais précédé d'un fantassin que le cavalier paraissait faire marcher de force. Lorsqu'ils furent près de nous, le cavalier se fit connaître: c'était un dragon de la Garde qui, pour se procurer des vivres pour lui et son cheval, s'était introduit dans le camp des Russes, pendant la nuit, et, pour qu'on ne fit pas attention à lui, s'était coiffé du casque d'un cuirassier russe qu'il avait tué le même jour; il avait, de cette manière, parcouru une partie du camp ennemi, avait enlevé une botte de paille, un peu de farine, et blessé d'un coup de sabre une sentinelle avancée et culbuté une autre qu'il amenait prisonnière. Ce brave dragon se nommait Melet; il était de Condé; il resta avec nous le reste de la nuit. Il me disait que ce n'était pas pour lui qu'il s'exposait, que c'était pour son cheval, pour le pauvre Cadet, comme il l'appelait. Il voulait, disait-il, à quelque prix que ce soit, lui procurer de quoi le nourrir, «car si je sauve mon cheval, à son tour il me sauvera». C'était la seconde fois, depuis Smolensk. qu'il s'introduisait dans le camp des Russes. La première fois, il avait enlevé un cheval tout harnaché.
Il eut le bonheur de rentrer en France avec son cheval, avec lequel il avait déjà fait les campagnes de 1806-1807 en Prusse, en Pologne, 1808 en Espagne, 1809 en Allemagne, 1810-1811 en Espagne, et 1812 en Russie, ensuite 1813 en Saxe et 1814 en France. Son pauvre cheval fut tué à Waterloo, après avoir assisté dans plus de douze grandes batailles commandées par l'Empereur, et dans plus de trente combats. Dans le cours de cette malheureuse campagne, je le rencontrai encore une fois, faisant un trou dans la glace avec une hache, au milieu d'un lac, afin de procurer de l'eau à son cheval. Un jour, je l'aperçus au haut d'une grange qui était toute en feu, au risque d'être dévoré par les flammes, et cela toujours pour son cheval, afin d'avoir un peu de paille du toit pour le nourrir, car il n'y avait pas plus à manger pour les chevaux que pour nous. Les pauvres bêtes, indépendamment de ce qu'elles souffraient par la rigueur du froid, étaient obligées de ronger les arbres pour se nourrir, en attendant qu'à leur tour elles nous servent de nourriture.
Après cela, Melet n'était pas le seul qui s'exposa en s'introduisant dans le camp des Russes pour se procurer des vivres; beaucoup furent pris et périrent de cette manière, soit par les paysans, en s'introduisant dans les villages à une lieue ou deux sur la droite ou sur la gauche de la route, ou par des partisans de l'armée russe, car toutes les nations soumises à cet empire se levaient en masse et venaient rejoindre le gros de l'armée. Enfin, la misère était tellement grande qu'on voyait les soldats quitter leur régiment à la moindre trace d'un chemin, et cela dans l'espoir de trouver quelque mauvais village, si toutefois l'on peut appeler de ce nom la réunion de quelques mauvaises baraques bâties avec des troncs d'arbres et dans lesquelles on ne trouvait rien, car je n'ai jamais pu savoir de quoi les paysans se nourrissaient, et ceux qui s'exposaient à faire de pareilles courses s'en revenaient quelquefois avec un morceau de pain noir comme du charbon, rempli de morceaux de paille longs comme le doigt, et de grains d'orge, et puis tellement dur qu'il était impossible de mordre dedans, d'autant plus que l'on avait les lèvres crevassées et fendues par suite de la gelée. Pendant toute cette malheureuse campagne, je n'ai jamais vu que, dans ces courses, il y en ait eu un qui ait ramené avec lui soit une vache, ou un mouton; aussi je ne sais de quoi vivent ces sauvages, et il faut bien qu'ils aient peu de bétail, pour que l'on ne puisse pas en trouver un peu; enfin c'est le pays du diable, car l'enfer est partout.
VII
La retraite continue.--Je prends femme.--Découragement.--Je perds de vue mes camarades.--Scènes dramatiques.--Rencontre de Picart.
Le 18 novembre, qui était le lendemain de la bataille de Krasnoé, nous partîmes de grand matin de notre bivac. Dans cette journée, notre marche fut encore bien fatigante et triste; il avait dégelé, nous avions les pieds mouillés et, jusqu'au soir, il fit un brouillard à ne pas s'y voir. Nos soldats marchaient encore en ordre, mais il était facile à voir que les combats des jours précédents les avaient démoralisés, et surtout l'abandon forcé de leurs camarades qui leur tendaient les bras, car ils pensaient aussi que le même sort les attendait.
Ce jour-là, j'étais très fatigué; un soldat de la compagnie, nommé Labbé, qui m'était très attaché, et qui, la veille, avait perdu son sac, voyant que je marchais avec beaucoup de peine, me demanda le mien à porter. Comme je le connaissais pour un brave garçon, je le lui confiai, et, certainement, c'était lui confier ma vie, car il y avait dedans plus d'une livre de riz et du gruau que le hasard m'avait procuré à Smolensk, et que je conservais pour les moments les plus critiques, que je prévoyais arriver bientôt, lorsqu'il n'y aurait plus de chevaux à manger. Ce jour-là, l'Empereur marchait à pied, un bâton à la main.
Le soir, la gelée ayant repris, il fit un verglas à ne pas se tenir, les hommes tombaient à chaque instant, plusieurs furent grièvement blessés. Je marchais derrière la compagnie, ayant toujours, autant que possible, les yeux sur mon porteur de sac, et même je regrettais déjà de le lui avoir confié; aussi je me proposais bien de le lui reprendre le soir même, en arrivant au bivac. Enfin la nuit arriva, mais tellement obscure, qu'il était impossible de se voir. À chaque instant j'appelais: «Labbé! Labbé!» Il me répondait: «Présent! mon sergent.» Mais une autre fois que je l'appelais encore, un soldat me répondit qu'il y avait un instant, il était tombé, mais que, probablement, il suivait derrière le régiment. Je ne m'en inquiétai pas beaucoup, car nous devions, dans peu, arrêter et prendre position. En effet, l'on fit halte sur la route où l'on nous annonça que nous allions passer la nuit, ainsi que dans les environs. Dans ce moment, presque toute l'armée se trouvait réunie; il manquait seulement le corps d'armée du maréchal Ney, qui se trouvait en arrière, et que l'on croyait perdu.
Dans cette triste nuit, chacun s'arrangea comme il put; nous nous trouvions plusieurs sous-officiers réunis et nous nous étions emparés d'une grange, car nous étions, sans le savoir, près d'un village. Beaucoup d'hommes du régiment y étaient entrés avec nous, mais ceux qui arrivèrent un instant après, voyant qu'il n'y avait pas, pour eux, de quoi s'abriter, firent ce que l'on faisait en pareille circonstance: ils montèrent sur le toit, sans que nous pussions nous y opposer, et, en un instant, nous fûmes aussi bien qu'en plein champ. Dans le moment, l'on vint nous dire que, plus loin sur la route, il y avait une église--c'était un temple grec--que l'on avait désignée pour notre régiment, mais qu'elle se trouvait occupée par des soldats de différents régiments, marchant à volonté, et qu'ils ne voulaient pas qu'on y entrât.
Lorsque nous fûmes bien informés où ce temple était situé, nous nous réunîmes à une douzaine de sous-officiers et caporaux, et nous partîmes pour y aller. Nous eûmes bientôt trouvé l'endroit, puisque c'était sur la route; lorsque nous nous présentâmes pour y entrer, nous trouvâmes de l'opposition de la part de ceux qui s'en étaient emparés. C'était une réunion d'Allemands, d'Italiens, et aussi quelques Français, qui commencèrent par vouloir nous intimider en mettant la baïonnette au bout du fusil, et à nous signifier de ne pas entrer; nous leur répondîmes sur le même ton, en faisant de même, et nous forçâmes l'entrée. Alors ils se retirèrent un peu, et un Italien leur cria: «Faites comme moi, chargez vos armes!--Les nôtres le sont!» répondit un sergent-major de chez nous; et un combat sanglant allait s'engager entre nous, lorsqu'il nous arriva du renfort. C'étaient des hommes de notre régiment: alors, voyant qu'il n'y avait rien à gagner, et qu'à notre tour, nous n'étions pas disposés à les souffrir près de nous, ils prirent le parti de sortir et de s'établir non loin de là.
Malheureusement pour eux, pendant la nuit, le froid augmenta considérablement, accompagné d'un grand vent et de beaucoup de neige. Aussi, le lendemain matin, lorsque nous partîmes, nous trouvâmes, non loin de l'endroit où nous avions couché, et sur le bord de la route, plusieurs de ces malheureux que nous avions fait sortir du temple, et qui, trop faibles pour aller plus loin, avaient expiré devant le portail. D'autres avaient péri plus loin, dans la neige, en cherchant à gagner un endroit pour s'abriter. Nous passâmes près de ces cadavres sans rien nous communiquer. Que de tristes réflexions devions-nous faire sur ce tableau dont nous étions en partie la cause! Mais nous en étions venus au point que les choses les plus tragiques nous devenaient indifférentes, car nous disions de sang-froid et sans émotion que, bientôt, nous mangerions les cadavres des hommes morts, car dans peu de jours, il n'y aurait plus de chevaux pour se nourrir.
Une heure après nous être mis en marche, nous arrivâmes à Doubrowna, petite ville habitée en partie par des Juifs, et où toutes les maisons sont bâties en bois, et où l'Empereur avait couché avec les grenadiers et chasseurs de la Garde et une partie de l'artillerie. Nous les trouvâmes sous les armes; ils nous apprirent que, la nuit, une fausse alarme les avait forcés d'être constamment dans la position où nous les trouvions, que c'était ce qui pouvait leur arriver de plus malheureux, car ils avaient espéré passer la nuit dans des maisons bien chauffées et habitées; mais le sort en avait décidé autrement.
Nous traversâmes cette ville de bois pour aller à Orcha. Après une heure de marche, nous passâmes un ravin où les bagages eurent encore beaucoup de peine à traverser, et où beaucoup de chevaux périrent. Enfin, dans l'après-midi, nous arrivâmes dans cette ville que nous trouvâmes fortifiée, et avec une garnison composée d'hommes de différents régiments: c'étaient des hommes qui étaient restés en arrière et qui étaient venus avec des détachements, pour rejoindre la Grande Armée, et qu'on avait retenus. Il s'y trouvait aussi des gendarmes et quelques Polonais. Ces hommes, en nous voyant aussi misérables, furent saisis, surtout lorsqu'ils virent la grande quantité de traîneurs marchant en désordre. L'on fit rester une partie de la Garde dans la ville, afin d'y maintenir l'ordre, et comme il s'y trouvait un magasin de farine et un peu d'eau-de-vie, l'on en fit une distribution. Nous trouvâmes, dans cette ville, un équipage de pont et beaucoup d'artillerie avec les attelages, et, par une fatalité extraordinaire, nous brûlâmes les bateaux qui composaient les ponts, afin de faire servir les chevaux à traîner les canons. Mais nous ne savions pas encore ce qui nous attendait à la Bérézina, où les ponts pouvaient tant nous servir.
Nous n'étions plus que 7 à 8 000 hommes de la Garde, reste de 35 000. Encore, parmi ceux qui restaient, quoique marchant toujours en ordre, une portion se traînait péniblement. Comme je l'ai dit, l'Empereur et une partie de la Garde était dans la ville et le reste bivaquait dans les environs. Pendant la nuit, le maréchal Ney, que l'on croyait perdu, arriva avec le reste de son corps d'armée; il lui restait encore environ 2 à 3 000 combattants, reste de 70 000. Nous apprîmes, au même instant, que la joie de l'Empereur fut à son comble, lorsqu'il sut que le maréchal était sauvé.
Le 20, nous fîmes séjour, pendant lequel je cherchai mon porteur de sac, mais inutilement. Le lendemain 21, nous partîmes sans avoir pu le joindre; cependant l'on m'avait assuré l'avoir vu, mais je commençais à désespérer.
Lorsque nous fûmes à quelque distance d'Orcha, nous entendîmes des coups de fusil; nous arrêtâmes un instant et nous vîmes arriver quelques traînards que des Cosaques avaient surpris. Ces hommes vinrent se mettre dans nos rangs, et nous continuâmes à marcher. Parmi ces traînards je cherchai encore mon homme et mon sac, mais ce fut comme la première fois; je n'aperçus rien. Nous fûmes coucher dans un village où il ne restait plus qu'une grange qui servait de maison de poste, et deux ou trois maisons. Ce village s'appelle Kokanow.
Le 22, après avoir passé une nuit bien triste, nous nous remîmes en route de grand matin; nous marchions avec beaucoup de peine à travers un chemin que le dégel avait rendu fangeux. Avant midi, nous avions atteint Toloczin. C'était l'endroit où l'Empereur avait couché; lorsque nous fûmes de l'autre côté, l'on nous fit faire une halte; tous les débris de l'armée se trouvaient réunis; nous nous mîmes sur la droite de la route, en colonne serrée par division. Un instant après, M. Serraris, officier de notre compagnie, vint me dire qu'il venait de voir Labbé, celui qui avait mon sac, occupé près d'un feu à frire de la galette, et qu'il lui avait ordonné de joindre la compagnie. Il lui avait répondu qu'il allait venir de suite, mais une nuée de Cosaques étant arrivée, avait tombé sur les traînards, et, comme il était du nombre, il avait probablement été pris. Adieu mon sac et tout ce qu'il contenait! Moi qui avais tant à coeur de rapporter en France mon petit trophée! Comme j'aurais été fier de dire: «J'ai rapporté cela de Moscou!»
Non content de ce que M. Serraris venait de me dire, je voulus voir par moi-même, et je retournai en arrière jusqu'au bout du village, que je trouvai rempli de soldats de tous les régiments, marchant isolés, n'obéissant plus à personne. Lorsque je fus à l'extrémité du village, j'en rencontrai encore beaucoup, mais en position de recevoir les Cosaques, si toutefois ils revenaient encore; on les apercevait de loin qui s'éloignaient, emmenant avec eux les prisonniers qu'ils venaient de faire, ainsi que mon pauvre sac, car mes recherches furent inutiles.
J'étais dans le milieu du village, et je revenais en regardant de droite et de gauche, lorsque je vis une femme, couverte d'une capote de soldat, qui me regardait attentivement, et, l'ayant examinée à mon tour, il me sembla l'avoir quelquefois vue. Comme j'étais reconnaissable à ma peau d'ours, elle me parla la première en me disant qu'elle m'avait vu à Smolensk. Je la reconnus de suite pour la femme de la cave. Elle me conta que les brigands avec qui elle avait été obligée de rester pendant dix jours, avaient été pris à Krasnoé, avant notre arrivée; qu'étant dans une maison où ils venaient de lui donner des coups parce qu'elle n'avait pas voulu blanchir leurs chemises, elle était sortie afin de chercher de l'eau pour laver; elle avait aperçu les Russes qui venaient de son côté, et, sans les prévenir, elle s'était sauvée; que, pour eux, ils s'étaient battus en désespérés, pensant sauver l'argent qu'ils avaient, car, me dit-elle, ils en avaient beaucoup, surtout de l'or et des bijoux, mais qu'ils avaient fini par être en partie tués ou blessés et dévalisés; que, tant qu'à elle, elle n'avait été sauvée que lorsque la Garde impériale était arrivée.
Elle me dit aussi qu'à Smolensk, et pendant une partie de la nuit après que je les eus quittés, ils firent une sortie et revinrent avec des portemanteaux, mais que, dans la crainte d'être vendus par moi, ils avaient changé de retraite: il aurait été impossible de les y trouver; c'était le Badois qui la leur avait enseignée. Ils y restèrent encore deux jours, mais, ne sachant que faire de tout ce qu'ils avaient volé, le tambour et le Badois avaient trouvé un juif à qui ils avaient vendu les choses qu'il leur était impossible d'emporter, et ensuite ils étaient partis un jour avant nous, et, depuis Smolensk jusqu'à Krasnoé, ils avaient manqué être pris trois fois, mais, la dernière fois qu'ils avaient rencontré des Cosaques, ils en avaient surpris cinq et, après les avoir fait déshabiller, les avaient fusillés, et cela pour avoir leurs habillements; car leur projet était de s'habiller en Cosaques pour mieux piller leurs camarades qui restaient en arrière, et aussi pour ne pas être reconnus par les Russes. Comme ils avaient déjà six chevaux, ils devaient commencer leur rôle le jour où ils avaient été pris. Elle ajouta que sous leurs habillements de Cosaques, ils avaient leur uniforme de Français, de manière à être l'un et l'autre, suivant les circonstances.
Enfin elle m'en eût dit davantage, si j'avais eu le temps de l'écouter. Je lui demandai avec qui elle était; elle me répondit qu'elle n'était avec personne; que, le lendemain que son mari avait été tué, elle avait été avec ceux avec qui je l'avais vue, et qu'elle marchait seule, mais que, si je voulais la prendre sous ma protection, elle aurait soin de moi, et que je lui rendrais un grand service. Je consentis de suite à ce qu'elle me demandait, sans penser à la figure que j'allais faire, lorsque j'arriverais au régiment avec ma femme.
Tout en marchant, elle me demanda où était mon sac; je lui contai mon histoire, et comment je l'avais perdu; elle me répondit que je n'avais pas besoin de m'inquiéter, qu'elle en avait un bien garni. Effectivement, elle avait un sac sur son dos et un panier au bras; elle ajouta que, si je voulais entrer dans une maison ou dans une écurie, elle me ferait changer de linge. Je consentis de suite à cette proposition, mais, au moment où nous cherchions un endroit convenable, l'on cria _Aux armes!_ et j'entendis battre le rappel. Je dis à ma femme de me suivre. Arrivé à peu de distance du régiment, que je trouvai sous les armes, je lui recommandai de m'attendre sur la route.
Arrivé à la compagnie, le sergent-major me demanda si j'avais eu des nouvelles de Labbé et de mon sac. Je lui dis que non et qu'il n'y fallait plus penser, mais qu'à la place, j'avais trouvé une femme: «Une femme! me répondit-il, et pourquoi faire? Ce n'est pas pour blanchir ton linge, tu n'en as plus!--Elle m'en donnera!--Ah! me dit-il, c'est différent; et à manger?--Elle fera comme moi.»
Dans ce moment, l'on nous fit former le carré; les grenadiers et les chasseurs, ainsi que les débris des régiments de Jeune Garde, en firent autant. Au même instant, l'Empereur passa avec le roi Murat et le prince Eugène. L'Empereur alla se placer au milieu des grenadiers et chasseurs, et là, il leur fit une allocution en rapport aux circonstances, en leur annonçant que les Russes nous attendaient au passage de la Bérézina, et qu'ils avaient juré que pas un de nous ne la repasserait. Alors, tirant son épée et élevant la voix, il s'écria: «Jurons aussi, à notre tour, plutôt mourir les armes à la main en combattant, que ne pas revoir la France!» Et, aussitôt, le serment de mourir fut juré. Au même instant, l'on vit les bonnets à poil et les chapeaux au bout des fusils et des sabres, et le cri de: «Vive l'Empereur!» se fit entendre. De notre côté, c'était le maréchal Mortier qui nous faisait un discours semblable, et auquel l'on répondit avec le même enthousiasme; il en était de même dans les autres régiments.
Ce moment, vu les circonstances malheureuses où nous nous trouvions, fut sublime et, pour un instant, nous fit oublier nos misères: si les Russes se fussent trouvés à notre portée, eussent-ils été six fois plus nombreux que nous, l'affaire n'eût pas été douteuse, nous les aurions anéantis. Nous restâmes dans cette position jusqu'au moment où la droite de la colonne commença son mouvement.
Je n'avais pas oublié ma femme, et, en attendant que notre régiment se mît en marche, je fus sur la route pour là chercher, mais je ne la retrouvai plus. Elle avait été entraînée par le torrent de plusieurs milliers d'hommes des corps d'armée du prince Eugène, des maréchaux Ney et Davoust; et d'autres corps qu'il était impossible de réunir et de faire marcher en ordre, car les trois quarts étaient ou malades ou blessés, et, généralement, démoralisés et indifférents à tout ce qui se passait. Ceux de ces corps qui marchaient encore en ordre s'étaient formés en colonne sur la gauche de la route où quelques-uns des traîneurs allaient encore, en passant, se réunir autour de leurs aigles.
C'est dans ce moment que je vis le maréchal Lefebvre, auprès duquel je me trouvais sans le savoir. Il était seul et à pied, un bâton à la main, et dans le milieu du chemin, s'écriant d'une voix forte, avec son accent allemand: «Allons, mes amis, réunissons-nous! Il vaut mieux des bataillons nombreux que des brigands et des lâches!» Le maréchal s'adressait à ceux qui, sans prétexte, ne marchaient jamais avec leurs corps, et qui étaient en arrière ou en avant, suivant les circonstances.
Je fis encore quelques recherches après ma femme, à cause du linge qu'elle m'avait promis et dont j'avais un extrême besoin de changer; mais, peine inutile, je ne la revis plus et je me trouvai veuf d'elle, comme de mon sac.
J'avais, en marchant dans la cohue, dépassé de beaucoup le régiment: je me reposai près d'un feu de bivac de ceux qui venaient de partir.
Jusqu'à Krasnoé, j'avais toujours été d'un caractère assez gai, et au-dessus de toutes les misères qui nous accablaient; il me semblait que, plus il y avait de danger et de peine, plus il devait y avoir de gloire et d'honneur. J'avais tout supporté avec une patience qui étonnait mes camarades. Mais, depuis les affaires sanglantes de Krasnoé, et surtout depuis que je venais d'apprendre que deux de mes amis, deux vélites, indépendamment de Beloque et de Capon que j'avais vus étendus morts sur la neige, avaient été l'un tué et l'autre mortellement blessé (_sic_). Pour compliquer mes peines, un traîneau vint à passer et, ne pouvant, pour le moment, aller plus loin, les hommes qui en étaient chargés s'arrêtèrent près de moi. Je leur demandai quel était le blessé qu'ils conduisaient. Ils me dirent que c'était un officier de leur régiment; c'était le pauvre Legrand, qui me conta comment il avait été blessé: Laporte, son camarade, de Cassel, près de Lille, officier dans le même régiment que Legrand, était resté malade dans Krasnoé, mais, apprenant que le régiment dont il faisait partie se battait, et n'écoutant que son courage, il alla le rejoindre; mais, à peine était-il dans les rangs, qu'un coup de canon lui brisa les jambes. Legrand qui, en voyant arriver Laporte, s'était avancé pour lui parler, fut atteint du même coup à la jambe droite.
Laporte resta mort sur le champ de bataille, et lui fut transporté à la ville; on le mit dans une mauvaise voiture russe attelée d'un mauvais cheval, mais, le premier jour, la voiture se brisa et fort heureusement pour lui que, près de là, se trouvait un traîneau dont le cheval était tombé et lui servit, sans cela il aurait fallu le laisser sur la route. Il était accompagné par quatre hommes de son régiment; il voyageait de cette manière depuis six jours. Je quittai le malheureux Legrand et, en lui pressant la main, je lui souhaitai un heureux voyage; il me répondit qu'il comptait beaucoup sur la garde de Dieu et sur l'amitié des braves soldats qui l'accompagnaient. Alors un des soldats prit le cheval par la bride, un autre le frappa, et les deux autres poussèrent derrière. De cette manière, et avec beaucoup de peine, le traîneau se mit en mouvement; en le voyant partir, je pensais qu'il n'irait pas loin, avec un pareil équipage.