Mémoires du sergent Bourgogne

Chapter 12

Chapter 123,864 wordsPublic domain

Je voulus courir sur l'officier russe qui s'était dégagé de dessous son cheval, et qui cherchait, aidé de deux soldats, à se sauver en passant la barrière; mais un soldat russe m'arrêta à deux pas du bout du canon de son fusil, et fit feu; probablement qu'il n'y eut que l'amorce qui brûla, car, si le coup avait parti, c'en était fait de moi; sentant que je n'étais pas blessé, je me retirai à quelques pas de mon adversaire qui, pensant que j'étais dangereusement blessé, rechargeait tranquillement son arme. L'adjudant-major Roustan, qui se trouvait près du colonel et m'avait vu en danger, courut sur moi et, me prenant dans ses bras, me dit: «Mon pauvre Bourgogne, n'êtes-vous pas blessé?--Non, lui répondis-je.--Alors ne le manquez pas!» C'était bien ma pensée. En supposant que mon fusil manquât (chose qui arrivait souvent, à cause de la neige), j'aurais couru dessus avec ma baïonnette. Je ne lui donnai pas le temps de finir de recharger, qu'une balle l'avait déjà traversé. Quoique blessé mortellement, il ne tomba pas sur le coup; il recula en chancelant, et en me regardant d'un air menaçant, sans lâcher son arme, et alla tomber sur le cheval de l'officier qui se trouvait contre la barrière. L'adjudant-major, passant près de lui, lui porta un coup de sabre dans le côté qui accéléra sa chute; au même instant, je revins près du colonel que je trouvai abîmé de fatigue, n'ayant plus la force de commander; il n'avait près de lui que son sapeur. L'adjudant-major arriva avec son sabre ensanglanté, en nous disant que, pour traverser la mêlée et rejoindre le colonel, il avait été obligé de se faire jour à coups de sabre, mais qu'il arrivait avec un coup de baïonnette dans la cuisse droite. Dans ce moment, le sapeur qui soutenait le colonel fut atteint d'une balle dans la poitrine. Le colonel, s'en étant aperçu, lui dit: «Sapeur, vous êtes blessé?--Oui, mon colonel», répond le sapeur, et, prenant la main du colonel, il lui fit sentir sa blessure en lui mettant son doigt dans le trou et en lui disant: «Ici, mon colonel!--Alors, retirez-vous!» Le sapeur lui répondit qu'il avait encore assez de force pour le soutenir ou mourir avec lui, ou seul à côté de lui, s'il le fallait: «Après tout, reprit l'adjudant-major, où irait-il? Se jeter dans un parti ennemi! Nous ne savons où nous sommes, et je vois bien que, pour nous reconnaître, nous serons obligés d'attendre le jour en combattant!»

Effectivement, nous étions tout à fait désorientés, à cause de la lueur de l'incendie; le régiment se battait sur plusieurs points et par pelotons.

Il n'y avait pas cinq minutes que le sapeur était blotti, que les Russes qui étaient dans la ferme et que nous tenions étroitement bloqués, se voyant sur le point d'être brûlés, voulurent se rendre: un sous-officier blessé vint au milieu d'une grêle de balles en faire la proposition. Alors, l'adjudant-major m'envoya commander que l'on cessât le feu: «Cesser le feu! me répondit un soldat de notre régiment, qui était blessé; cessera qui voudra, mais, puisque je suis blessé et que, probablement, je périrai, je ne cesserai de tirer que lorsque je n'aurai plus de cartouches!»

En effet, blessé comme il l'était d'un coup de balle qui lui avait cassé la cuisse, et assis sur la neige qu'il rougissait de son sang, il ne cessa de tirer et même de demander des cartouches aux autres. L'adjudant-major, voyant que ses ordres n'étaient pas exécutés, vint lui-même, disait-il, de la part du colonel. Mais nos soldats, qui se battaient en désespérés, ne l'entendirent pas et continuèrent. Les Russes, voyant qu'il n'y avait plus pour eux aucun espoir de salut, et n'ayant plus, probablement, de munitions pour se défendre, essayèrent de sortir en masse du corps de bâtiment où ils s'étaient retirés et où ils commençaient à rôtir, mais nos hommes les forcèrent d'y rentrer. Un instant après, n'y pouvant plus tenir, ils firent une nouvelle tentative, mais à peine quelques hommes furent-ils dans la cour, que le bâtiment s'écroula sur le reste, où peut-être plus de quarante périrent dans les flammes; ceux qui étaient sortis ne furent pas plus heureux.

Après cette scène, nous ramassâmes nos blessés et nous nous réunîmes autour du colonel avec nos armes chargées, en attendant le jour. Pendant ce temps, ce n'était qu'un bruit, autour de nous, de coups de fusil de ceux qui combattaient encore sur d'autres points; à cela étaient mêlés les cris des blessés et les plaintes des mourants. Rien d'aussi triste qu'un combat de nuit, où souvent il arrive des méprises bien funestes.

Nous attendîmes le jour dans cette position. Lorsqu'il parut, nous pûmes nous reconnaître et juger du résultat du combat: tout l'espace que nous avions parcouru était jonché de morts et de blessés. Je reconnus celui qui avait voulu me tuer: il n'était pas mort; la balle lui avait traversé le côté, indépendamment du coup de sabre que l'adjudant-major lui avait donné. Je le fis mettre dans une position meilleure que celle où il était, car le cheval blanc de l'officier russe, près duquel il avait été tomber, et qui se débattait, pouvait lui faire mal.

L'intérieur des maisons du village où nous étions, je ne sais si c'est Kircova ou Malierva, ainsi que le camp des Russes et les environs, étaient couverts de cadavres dont une partie étaient à demi brûlés. Notre chef de bataillon, M. Gilet, eut la cuisse cassée d'une balle, dont il mourut peu de jours après. Les tirailleurs et voltigeurs perdirent plus de monde que nous; dans la matinée, je rencontrai le capitaine Débonnez, qui était du même endroit que moi, et qui commandait une compagnie des voltigeurs de la Garde; il venait s'informer s'il ne m'était rien arrivé; il me conta qu'il avait perdu le tiers de sa compagnie, plus son sous-lieutenant qui était un Vélite, et son sergent-major qui furent tués des premiers.

Par suite de ce combat meurtrier, les Russes se retirèrent de leurs positions, sans cependant s'éloigner, et nous restâmes sur le champ de bataille pendant toute la journée et la nuit du 16 au 17, pendant lesquelles nous fûmes toujours en mouvement. À chaque instant, pour nous tenir en haleine, l'on nous faisait prendre les armes; nous étions toujours sur le qui-vive, sans pouvoir nous reposer, ni même nous chauffer.

À la suite d'une de ces prises d'armes, et au moment où tous les sous-officiers, nous étions réunis, causant de nos misères et du combat de la nuit précédente, l'adjudant-major Delaître, l'homme le plus méchant et le plus cruel que j'aie jamais connu, faisant le mal pour le plaisir de le faire, vint se mêler à notre conversation et, chose étonnante, commença par s'apitoyer sur la fin tragique de Beloque dont nous déplorions la perte: «Pauvre Beloque! disait-il, je regrette beaucoup de lui avoir fait de la peine!» Une voix, je n'ai jamais pu savoir qui, vint me dire à l'oreille, assez haut pour être entendu de plusieurs: «Il va bientôt mourir!» Il semblait regretter le mal qu'il avait fait à tous ceux qui étaient sous ses ordres et principalement à nous, les sous-officiers; il n'y en avait pas un dans le régiment qui n'eût voulu le voir enlever d'un coup de boulet, et il n'avait pas d'autre nom que Pierre le Cruel.

Le 17 au matin, à peine s'il faisait jour, que nous prîmes les armes et, après nous être formés en colonnes serrées par division, nous nous mîmes en marche pour aller prendre position sur le bord de la route, du côté opposé au champ de bataille que nous venions de quitter.

En arrivant, nous aperçûmes une partie de l'armée russe devant nous, sur une éminence, et adossée à un bois. Aussitôt, nous nous déployâmes en ligne pour leur faire face. Nous avions notre gauche appuyée contre un ravin qui traversait la route et à qui nous tournions le dos; ce chemin, qui était creux et dominé par les côtés, pouvait abriter et garantir du feu de l'ennemi ceux qui y étaient. Notre droite était formée par les fusiliers-chasseurs, ayant la tête de leur régiment à une portée de fusil de la ville. Devant nous, à deux cent cinquante pas, était un régiment de la Jeune Garde, premier voltigeur, en colonne serrée par division, commandé par le colonel Luron. Plus loin en avant, et sur notre droite, étaient les vieux grenadiers et chasseurs, dans le même ordre, c'est-à-dire, ainsi que le reste de la Garde impériale, cavalerie et artillerie, qui n'avaient pas pris part au combat de la nuit du 15 au 16. Le tout était commandé par l'Empereur en personne, qui était à pied. S'avançant d'un pas ferme, comme au jour d'une grande parade, il alla se placer au milieu du champ de bataille, en face des batteries de l'ennemi.

Au moment où nous prenions position sur le bord de la route pour nous mettre en bataille et faire face à l'ennemi, je marchais avec deux de mes amis, Grangier et Leboude, derrière l'adjudant-major Delaître, et, au moment où les Russes commençaient à nous apercevoir, leur artillerie, qui n'était pas éloignée à une demi-portée, nous lâcha sa première bordée. Le premier qui tomba fut l'adjudant-major Delaître: un boulet lui coupa les deux jambes, juste au-dessus des genoux et de ses grandes bottes à l'écuyère; il tomba sans jeter un cri, ni même pousser une plainte. Dans ce moment, il tenait son cheval par la bride, qu'il avait passée dans son bras droit, et marchait à pied. À peine fut-il tombé, que nous arrêtâmes, parce que, de la manière dont il était tombé, il barrait le petit chemin sur lequel nous marchions. Il fallait, pour continuer à marcher, enjamber au-dessus, et, comme, je marchais après lui, je fus obligé de faire ce mouvement.

En passant, je l'examinai: il avait les yeux ouverts; ses dents claquaient convulsivement les unes contre les autres. Il me reconnut et m'appela par mon nom. Je m'approchai pour l'écouter. Alors il me dit d'une voix assez haute, ainsi qu'aux autres qui le regardaient: «Mes amis, je vous en prie, prenez mes pistolets dans les arçons de la selle de mon cheval et brûlez-moi la cervelle!» Mais personne n'osa lui rendre ce service, car, dans une semblable position, c'en était un. Sans lui répondre, nous passâmes en continuant notre chemin, et fort heureusement, car nous n'avions pas fait six pas, qu'une seconde décharge, probablement de la même batterie, vint abattre trois autres hommes parmi ceux qui nous suivaient et que l'on fit emporter de suite, ainsi que l'adjudant-major.

Depuis la pointe du jour, l'on voyait l'armée russe qui, de trois côtés, devant nous, à droite et derrière, avec son artillerie, faisait mine de vouloir nous entourer. Dans ce moment, un instant après que l'adjudant-major venait d'être tué, l'Empereur arriva; nous venions de terminer notre mouvement: alors la bataille commença.

Avec son artillerie, l'ennemi nous envoyait des bordées terribles qui, à chaque fois, portaient la mort dans nos rangs. Nous n'avions, de notre côté, pour leur riposter, que quelques pièces qui, à chaque coup, faisaient aussi, chez eux, des brèches profondes; mais une partie des nôtres fut bientôt démontée. Pendant ce temps, nos soldats recevaient la mort sans bouger; nous fûmes dans cette triste position jusqu'à deux heures après midi.

Pendant la bataille, les Russes avaient envoyé une partie de leur armée prendre position sur la route au delà de Krasnoé et nous couper la retraite, mais l'Empereur les arrêta en y envoyant un bataillon de la Vieille Garde.

Pendant que nous étions exposés au feu de l'ennemi et que nos forces diminuaient par la quantité d'hommes que l'on nous tuait, nous aperçûmes, derrière nous et un peu sur notre gauche, les débris du corps d'armée du maréchal Davoust, au milieu d'une nuée de Cosaques, qui n'osaient les aborder, et qu'eux dissipaient tranquillement, en marchant de notre côté. Je remarquai au milieu d'eux, lorsqu'ils étaient derrière nous et sur la route, la voiture du cantinier où étaient sa femme et ses enfants. Elle fut traversée par un boulet qui nous était destiné: au même instant, nous entendîmes des cris de désespoir jetés par la femme et les enfants, mais nous ne pûmes savoir s'il y avait eu quelqu'un de tué ou de blessé.

Au moment où les débris du maréchal Davoust passaient, les grenadiers hollandais de la Garde venaient d'abandonner une position importante que les Russes avaient aussitôt couverte d'artillerie, qui fut dirigée contre nous. De ce moment, notre position ne fut plus tenable. Un régiment, je ne me rappelle plus lequel, fut envoyé contre, mais il fut obligé de se retirer; un autre régiment, le premier des voltigeurs, qui était devant nous, fit un mouvement à son tour, et arriva jusqu'au pied des batteries, mais aussitôt une masse de cuirassiers, les mêmes avec qui nous avions eu affaire dans la nuit du 15, et qui n'avaient pas osé nous charger, vinrent pour les arrêter. Alors ils se retirent un peu sur la gauche des batteries et presque en face de notre régiment, et se forment en carré; à peine étaient-ils formés, que la cavalerie voulut les enfoncer, mais ils furent reçus, à bout portant, par une décharge que firent les voltigeurs, et qui en fit tomber un grand nombre. Le reste fit un demi-tour et se retira. Une seconde charge eut lieu; elle eut le même sort, de manière que les faces du carré où les cuirassiers s'étaient présentés étaient couvertes d'hommes et de chevaux; mais ils réussirent une troisième fois avec deux pièces de canon chargées à mitraille, qui écrasèrent le régiment. Alors ils entrèrent dans le carré et achevèrent le reste à coups de sabre: ces malheureux, presque tous jeunes soldats, ayant en partie les pieds et les mains gelés, ne pouvant plus faire usage de leurs armes pour se défendre, furent presque tous massacrés.

Cette scène se passait devant nous, sans pouvoir leur porter secours; onze hommes rentrèrent; le reste fut tué, blessé ou prisonnier, et conduit à coups de sabre dans un petit bois qui était en face de nous; le colonel lui-même[30], couvert de blessures, ainsi que plusieurs officiers, furent prisonniers.

[Note 30: Colonel Luron. (_Note de l'auteur_.)]

J'oubliais de dire qu'au moment où nous nous mettions en bataille, le colonel avait commandé: «Drapeaux, guides généraux sur la ligne!» que je me portai guide général de droite de notre régiment; mais l'on oublia de nous faire rentrer et, comme j'avais pour principe de rester à mon poste, tel qu'il fût, je restai dans cette position, la crosse du fusil en l'air, pendant près d'une heure, et malgré les boulets à qui je pouvais servir de point de mire, je ne bougeais pas.

Pendant ce temps, et au moment où l'artillerie russe faisait le plus de ravage dans nos rangs, le colonel eut un pressant besoin (besoin naturel); la position et le lieu ne convenaient pas beaucoup pour une pareille besogne, mais, comme la chose pressait, il prit son parti et, se retirant à environ soixante pas du régiment, et le derrière tourné à l'ennemi, il acheva tranquillement son affaire. Si quelque chose le gênait, c'était le froid, mais pour les Russes à qui il servait de point de mire, cela ne l'inquiétait pas, quoiqu'il pouvait bien les voir, et c'est en se relevant de cette position qu'il commanda: «Drapeaux et guides généraux à vos places!»

Il pouvait être deux heures, et déjà nous avions perdu le tiers de notre monde, mais les fusiliers-chasseurs avaient été plus maltraités que nous: étant plus rapprochés de la ville, ils étaient exposés à un feu plus meurtrier. Depuis une demi-heure, l'Empereur s'était retiré avec les premiers régiments de la Garde et en suivant la grande route; il ne restait plus que nous sur le champ de bataille, et quelques pelotons de différents corps, faisant face à plus de cinquante mille hommes ennemis. Dans ce moment, le maréchal Mortier ordonne la retraite, et, aussitôt, nous commençons notre mouvement, en nous retirant et au pas, comme à une parade, et suivis de l'artillerie russe qui nous écrasait par sa mitraille. En nous retirant, nous entraînions avec nous ceux de nos camarades qui étaient le moins blessés.

Le moment où nous quittâmes le champ de bataille fut terrible et triste, car lorsque nos pauvres blessés virent que nous les abandonnions au milieu d'un champ de mort, et entourés d'ennemis, surtout ceux du 1er voltigeurs, dont une partie avait les jambes brisées par la mitraille, nous en vîmes plusieurs se traînant péniblement sur leurs genoux, rougissant la neige de leur sang; ils levaient les mains au ciel en jetant des cris qui déchiraient le coeur, pour implorer notre secours; mais que pouvions-nous faire? Le même sort nous attendait à chaque instant, car, en nous retirant, nous étions obligés d'abandonner ceux qui tombaient dans nos rangs.

En passant sur l'emplacement qu'occupaient les fusiliers-chasseurs qui étaient placés à notre droite, et qui marchaient devant nous, et comme notre second bataillon, celui dont je faisais partie, formait, dans ce moment, l'arrière-garde et l'extrême gauche de la retraite, je vis plusieurs de mes amis étendus morts sur la neige et horriblement mutilés par la mitraille; parmi eux était un jeune sous-officier avec qui j'étais intimement lié: il se nommait Capon; il était de Bapaume; nous nous regardions comme pays.

Après avoir passé l'emplacement des fusiliers-chasseurs, et comme nous étions à l'entrée de la ville, nous vîmes, à notre gauche, à dix pas de la route et contre la première maison, des pièces de canon qui, pour nous protéger, faisaient feu sur les Russes qui s'avançaient; elles étaient soutenues et suivies par environ quarante hommes, tant canonniers que voltigeurs; c'était le reste d'une brigade commandée par le général Longchamps; il sortait de la Garde impériale; il était là avec tout ce qui lui restait, pour les sauver ou mourir avec eux.

Aussitôt qu'il aperçut notre colonel, il vint à lui les bras ouverts; ils s'embrassèrent comme deux hommes qui ne s'étaient pas vus depuis longtemps et qui, peut-être, se revoyaient pour la dernière fois. Le général, les yeux remplis de larmes, dit à notre colonel, en lui montrant les deux pièces de canon et le peu d'hommes qui lui restaient: «Tiens, regarde! Voilà ce qui me reste!» Ils avaient fait ensemble les campagnes d'Égypte.

Cette bataille fit dire à Kutusow, général en chef de l'armée russe, que les Français, loin de se laisser abattre par la cruelle extrémité où ils se trouvaient réduits, n'en étaient que plus enragés à courir sur les pièces de canon qui les écrasaient.

Le général anglais Wilson[31], présent à cette bataille, la nomme la bataille des héros; ce n'était certainement pas parce qu'il y était, car ce mot n'est applicable qu'à nous qui, avec quelques mille hommes, nous battions contre toute l'armée russe, forte de 90 000 hommes.

[Note 31: Ce général anglais servait dans l'armée russe.]

Le général Longchamps, avec le reste de ses hommes, dut abandonner ses pièces de canon, dont presque tous les chevaux étaient tués, et suivre notre mouvement de retraite en profitant des accidents de terrain et des maisons, pour se retirer en se défendant.

À peine commencions-nous à entrer dans Krasnoé, que les Russes, avec leurs pièces montées sur des traîneaux, vinrent se placer aux premières maisons, nous lâchèrent plusieurs coups de canon chargés à mitraille. Trois hommes de notre compagnie furent atteints. Un biscaïen qui toucha mon fusil, et qui en abîma le bois en me rasant l'épaule, atteignit à la tête un jeune tambour qui marchait devant moi, le tua sans qu'il fit le moindre mouvement.

Krasnoé est partagée par un ravin qu'il faut traverser. Lorsque nous y fûmes arrivés, nous y vîmes, dans le fond, un troupeau de boeufs morts de faim et de froid; ils étaient tellement durcis par la gelée, que nos sapeurs ne purent en couper à coups de hache. Les têtes seules se voyaient, et ils avaient les yeux ouverts comme s'ils eussent été encore en vie; leurs corps étaient couverts de neige. Ces boeufs appartenaient à l'armée et n'avaient pu nous joindre; le grand froid et le manque de vivres les avaient fait périr.

Toutes les maisons de cette misérable ville, ainsi qu'un grand couvent qui s'y trouve, étaient remplies de blessés, qui, en s'apercevant que nous les abandonnions aux Russes, jetaient des cris déchirants. Nous étions obligés de les abandonner à la brutalité d'un ennemi sauvage et sans pitié, qui dépouillait ces malheureux blessés, sans avoir égard ni à leur position, ni à leurs blessures.

Les Russes nous suivaient encore, mais mollement; quelques pièces tiraient encore sur la gauche de la route, mais ils ne pouvaient nous faire grand mal; le chemin sur lequel nous marchions était encaissé; les boulets passaient au-dessus et ne pouvaient nous atteindre, et la présence du peu de cavalerie qui nous restait et qui marchait aussi sur notre gauche, les empêchait de nous aborder de plus près.

Lorsque nous fûmes à un quart de lieue de l'autre côté de la ville, nous fûmes un peu plus tranquilles; nous marchions tristes et silencieux en pensant à notre position et à nos malheureux camarades que nous avions été forcés d'abandonner; il me semblait les voir encore nous suppliant de les secourir; en regardant derrière, nous en vîmes quelques-uns des moins blessés, presque nus, que les Russes avaient déjà dépouillés, et qu'ils avaient ensuite abandonnés; nous fûmes assez heureux pour les sauver, au moins pour le moment; l'on s'empressa de leur donner ce que l'on put pour les couvrir.

Le soir, l'Empereur coucha à Liadouï, village bâti en bois; notre régiment alla établir son bivac un peu plus loin. En passant dans le village où était l'Empereur, je m'arrêtai près d'une mauvaise baraque pour me chauffer à un feu qui s'y trouvait; j'eus le bonheur de rencontrer encore le sergent Guignard, mon pays, ainsi que sa cantinière hongroise, avec qui je mangeai un peu de soupe de gruau et un morceau de cheval qui me rendit un peu de force. J'en avais bien besoin, car j'étais faible, n'ayant, pour ainsi dire, rien mangé depuis deux jours. Il me conta que, pendant la bataille, leur régiment avait beaucoup souffert et qu'ils étaient considérablement diminués, mais que ce n'était rien en comparaison de nous, car il savait combien nous avions perdu de monde dans le combat de la nuit du 15 au 16 et dans la fatale journée que nous venions de passer; que, pendant tous ces jours-là, il avait beaucoup pensé à moi, et qu'il était content de me revoir avec tous les membres bons. Il me demanda des nouvelles du capitaine Débonnez, mais je ne pus lui en donner, ne l'ayant pas vu depuis la matinée du 16. Je le quittai pour rejoindre le régiment, déjà établi près de la route; cette nuit fut encore bien pénible, car il tomba une neige fondue qui nous mouilla, avec cela un grand vent et pas beaucoup de feu; mais tout cela n'est rien encore auprès de ce qu'on verra par la suite.

Pendant cette mauvaise nuit, plusieurs soldats des tirailleurs vinrent se chauffer à notre feu; je leur demandai des nouvelles de quelques-uns de mes amis, surtout de deux de mes pays qui étaient aux Vélites avec moi, et qui étaient officiers dans ce régiment. C'était M. Alexandre Legrand, des _Quatre fils Aymon_, de Valenciennes, l'autre M. Laporte, de Cassel près de Lille; ce dernier avait été tué d'un coup de mitraille; on avait, fort heureusement, trouvé une petite voiture avec un cheval que l'on avait enlevé dans le camp des Russes, le jour du combat de nuit, dans laquelle on le conduisait.