Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)

Part 9

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«Les Russes, pour la posséder avec sûreté, ont besoin d'occuper les trois provinces du Bas-Danube, et de s'y établir, de tenir en force Silistrie; et, en même temps, il leur est utile de n'être point inquiétés du coté de l'Asie Mineure et d'y rester maîtres de leurs mouvements. Ces conditions remplies, toutes les puissances de l'Occident ne peuvent rien contre eux. Mais, si au contraire l'Autriche occupe la Valachie, la Moldavie et la Bulgarie; si elle fait de Silistrie une bonne et forte place; si elle forme un camp retranché permanent sur le versant des Karpathes, du côté de la Bukowine, en vue du Pruth, et porte la masse de ses forces de ce côté, elle peut menacer la Russie dans la possession de Constantinople, la combattre avec de grands avantages et lui faire la loi. Ce sont donc les trois provinces qui, à mes yeux, sont la clef de l'Orient; et sans doute, le moment arrivé, il serait dans les intérêts bien entendus de l'Europe de tout sacrifier pour en assurer la possession définitive à l'Autriche, tandis que l'Angleterre et la France s'empareraient des îles de l'Archipel et entretiendraient à Lemnos et à Ténédos une station permanente qui tiendrait en observation les escadres russes. Enfin j'ajouterai, sur l'importance des trois provinces du bas Danube, que la sécurité de l'Europe me paraîtrait moins compromise par la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens étant établis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occupé par des forces anglaises et françaises, les Russes étaient maîtres et fortifiés dans les principautés; car, dans le premier cas, il nous serait toujours facile de chasser les Russes de Constantinople, tandis que, dans le second, ceux-ci auraient toujours le moyen de nous faire quitter cette ville et de nous y remplacer.

«Sans doute ces vues n'ont pas échappé au gouvernement russe. La preuve s'en trouve dans la constante jalousie qu'il a montrée pour la Moldavie et la Valachie, et dans la protection officielle dont il s'est investi à leur égard. Nul doute aussi que, l'Europe voulant l'en déposséder, il ne se décidât plutôt à faire la guerre que d'y renoncer. Mais la question est si grave, et d'une importance si capitale pour le repos et l'indépendance de l'Europe, les circonstances naturelles sont si favorables à l'Autriche pour opérer de ce côté, car tout y est pour elle: bases d'opérations larges et inexpugnables, flancs couverts par les rivières, direction des fleuves qui coulent dans le sens de la ligne d'opération, tandis que tout est contraire pour les adversaires; tout, dis-je, lui est si avantageux, que la guerre, dans ce cas, ne doit point effrayer, et dans mon opinion la France et l'Angleterre devraient, s'il le fallait, sacrifier jusqu'à leur dernier écu et leur dernier soldat, plutôt que de consentir que les trois provinces des bouches du Danube appartinssent à d'autres qu'à l'Autriche, ou à un souverain particulier sous la protection de l'Autriche, avec droit et devoir de la part de celle-ci de tenir garnison à Silistrie et dans les autres forteresses.

«Dans des circonstances semblables et sous les auspices d'une alliance intime entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, une guerre éclate; le roi de Prusse, cédant aux conseils de la prudence, dans les intérêts de l'avenir et aux sentiments énergiques dont son peuple et son armée sont animés contre les Russes, se joindra probablement à un système qui aurait pour objet d'abaisser une puissance si menaçante pour lui. Alors il porte son armée principale sur la Vistule, et marche sur Varsovie, tandis que l'Autriche rassemble cent cinquante mille hommes sur le bas Danube et porte quatre-vingt mille hommes sur Constantinople et les Dardanelles. Pendant ce temps les escadres de France et d'Angleterre stationnent devant les Dardanelles et tiennent en échec les escadres russes, ou même entrent dans la mer de Marmara, sous la protection du corps autrichien qui, maître de la Chersonèse, assurerait la liberté de leur passage. Si, en même temps, une armée égyptienne en bon état, établie en Syrie, soutenue par un corps auxiliaire de trente mille Français, débouche sur l'Euphrate, et, arrivée aux sources de ce fleuve, se porte sur l'Araxe, tandis que les Persans, excités à venger leurs injures et à réparer leurs pertes, prennent les armes et entrent en campagne, les Russes, malgré leurs forces immenses et leurs moyens si redoutables, ne peuvent résister au concours de tant d'attaques simultanées, et peut-être en deux campagnes seraient-ils rejetés en Asie au delà du Caucase, sur le Kouban et le Tereck, et en Europe sur le Dniester et sur le Niémen. Alors, d'un côté, les Circassiens, cette plaie que vingt-cinq ans d'efforts au milieu de la paix n'ont pu cicatriser, secourus et délivrés, se raniment, tandis qu'en Europe les Polonais se réveillent. Le royaume de Grèce reçoit la plus grande extension possible. Les Autrichiens, après s'être solidement établis sur le bas Danube et avoir créé une barrière infranchissable, s'emparent de la Roumélie et de Constantinople. De pareils résultats font disparaître la Russie comme puissance prépondérante, et des siècles s'écoulent avant qu'elle puisse revenir à ce point où elle est aujourd'hui.

«Dès ce moment toutes les questions relatives aux détroits sont faciles à résoudre. Les villes de Constantinople et de Smyrne pourraient devenir des villes libres se gouvernant par leurs propres lois. L'Asie Mineure, abandonnée à elle-même, verrait s'élever par la force des choses un grand nombre de petites souverainetés. Les côtes intérieures, mises sous la sauvegarde du droit public de l'Europe, deviendraient accessibles à tout le monde. Le passage des détroits serait ouvert à tout le monde aussi, et les escadres de toutes les nations iraient, suivant leur volonté, librement naviguer sur la mer Noire et la Méditerranée, ou bien on renoncerait, pour les escadres anglaises et françaises, au droit de naviguer dans la mer Noire en refusant aux escadres russes celui d'entrer dans la Méditerranée, et chacun resterait dans les eaux qui semblent plus particulièrement lui appartenir. La Russie jouirait d'une libre navigation pour son commerce, et l'Europe aurait des garanties contre son ambition et ses agressions.

«On voit dans l'hypothèse ci-dessus quel appui trouverait l'alliance de l'Occident dans l'armée égyptienne, et la puissante diversion qui en résulterait. Si donc elle doit être utile alors, il paraît sage de se bien garder de porter atteinte à la puissance qui l'a créée, et, loin de menacer son existence, il faut tout mettre en oeuvre pour la consolider et assurer son avenir.

«Tout le monde veut de bonne foi la conservation de l'empire ottoman, mais chacun l'entend à sa manière. La Russie le veut tel qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire faible et dépendant. Les autres puissances le voudraient le plus fort possible, et cependant ce sont elles qui semblent s'opposer à une espèce de restauration. Dans leur conduite, elles paraissent prendre l'ombre pour le corps. On comprendrait le système suivi si la Russie le soutenait, mais c'est l'Angleterre qui l'a adopté et le met en avant. En un mot, l'empire ottoman se compose de deux parties: l'une est morte, l'autre a un peu de vitalité, et c'est celle-ci qu'on veut détruire pour ressusciter l'autre! En vérité ne semble-t-il pas voir un médecin qui, pour rendre le mouvement à un membre paralysé, ordonnerait d'amputer celui qui remplit bien ses fonctions?

«L'intervention des puissances de l'Europe avant que la guerre éclatât était une haute pensée, un acte de politique habile. Empêcher les Ottomans de s'entre-détruire, conserver les créations nouvelles et assurer leur avenir, rétablir la paix et amener une réconciliation entre les individus d'une même famille, cette belle conception devait porter des fruits; mais, après la bataille, arriver pour mettre en question ce qui était décidé, et empêcher une révolution morale de s'accomplir, ne pouvait donner aucun résultat conforme aux espérances conçues, et peut-être devait amener la confusion. Sans cette intervention, les deux branches de la famille ottomane étaient réunies. Le vice-roi, satisfait et content, n'avait plus rien à prétendre et voyait l'avenir de sa famille assuré. Le départ de Khosrew laissant aux Musulmans la liberté d'exprimer leurs voeux, un mouvement d'opinion appelait la personne de Méhémet-Ali à Constantinople. Il s'y rendait et se trouvait probablement gouverner l'empire ottoman comme grand vizir. Soutenu par la réputation de son habileté, par les forces positives et matérielles dont il dispose, il rétablissait une espèce d'empire, sinon bien redoutable, au moins ayant quelque consistance et possédant les moyens d'ordre.

«Une vérité doit toujours être présente à l'esprit: il n'y a d'autre point d'appui possible dans ce pays, pour arriver à quelque chose de satisfaisant, qu'en le prenant en Égypte. Je ne me dissimule pas l'objection des dangers que ferait courir au sultan l'ambition du vice-roi, devenu grand vizir; mais, sans nier la validité de l'argument, je répondrai que, sans doute, ce n'est pas dans l'intérêt unique du sultan que les puissances veulent le secourir, c'est dans le but d'opposer une barrière aux Russes; et qu'importe aux dépens de qui elle s'élève? Et est-il possible d'hésiter entre le choix du moyen qui doit certainement la créer, et celui qui en offrira à peine la plus faible image. Je sais que, plus d'une fois, dans l'histoire, on a vu des ambitieux, après avoir régné sous le nom des derniers rejetons d'une race abâtardie, s'emparer de la couronne pour leur propre compte; mais d'abord un certain nombre d'années est nécessaire pour préparer les esprits et rendre possible cette usurpation, et Méhémet-Ali est bien vieux; et puis, quand cela arriverait, Méhémet ne ferait que recommencer ce qui s'est fait, non-seulement fréquemment en Asie, mais en Europe, et même en France à deux reprises dans le moyen âge: sous la première race quand l'avilissement du souverain amena le sang glorieux de Charles-Martel à remplacer sur le trône le sang dégénéré de Clovis, et qui se renouvela quand le fils de Hugues le Grand s'empara de la couronne au préjudice des héritiers du faible Louis V.

«Un des inconvénients de l'intervention est de se présenter sans ensemble ni harmonie entre les puissances, et sans moyens de répression. Aucune d'elles, excepté la Russie, ne peut exercer une action redoutable pour Méhémet-Ali. Trois d'entre elles seules sont en contact avec lui: la France et l'Angleterre par leurs vaisseaux, et la Russie, quoique éloignée par ses armées, mais au moyen d'une marche longue, pénible, après avoir surmonté de grandes difficultés de diverse nature, et en employant un temps considérable avant d'entrer en action et de joindre Ibrahim-Pacha en Syrie. Les illusions de l'Angleterre seraient grandes et ses passions la rendraient bien aveugle si elle préférait voir plutôt les Russes occuper la Syrie que les Égyptiens.

«Si donc une réflexion sage fait répugner à employer le secours d'un auxiliaire aussi dangereux, que reste-t-il pour attaquer Méhémet-Ali? Des vaisseaux? mais ce moyen est stérile, et, excepté un blocus, dont l'effet se réduirait à gêner les opérations administratives du vice-roi, il ne peut lui faire aucun mal. Il ne faut d'ailleurs pas juger les effets de la pénurie d'argent comme on le ferait pour l'Europe. J'ai vu l'armée égyptienne avec quatorze mois d'arriéré de solde, et personne ne se plaignait. On sait se passer d'argent en Égypte, et les moyens de nourriture, étant surabondants, peuvent pendant longtemps suffire à tout. Mais, quant à une action directe des vaisseaux sur l'escadre renfermée dans le port, on se demande à quel point d'ignorance et d'orgueil sont arrivés les ministres anglais, quand ils ont cru pouvoir ordonner à l'amiral Stafford d'aller arracher la flotte du capitan-pacha du port d'Alexandrie. Précisément les circonstances fâcheuses de ce port le mettent à l'abri de toute insulte. Les difficultés d'y entrer et d'en sortir sont telles, que l'art et une liberté absolue dans les mouvements dirigés par les meilleurs pilotes peuvent seuls faire surmonter le péril auquel l'on s'expose. C'est un coffre-fort qu'on ne peut ouvrir sans en avoir la clef, et, si lord Palmerston a donné l'ordre que les journaux ont rapporté, semblable à ces despotes de l'antiquité dont l'histoire a consacré les aberrations, il a cru que sa volonté suffirait pour maîtriser les forces de la nature. Toutes les escadres du monde ne peuvent rien contre le vice-roi. Je ne parle pas d'un bombardement maritime, moyen inefficace dont j'ai reconnu moi-même l'impuissance dans le même lieu. Il y a plus de quarante ans, deux mille bombes jetées sur Alexandrie, au commencement de 1799, quand j'y commandais, ne produisirent aucun dommage.

«Des troupes de terre sont seules redoutables pour Méhémet-Ali. Une armée de débarquement pourrait sans doute être à craindre, mais d'abord il la faut considérable. Sans cela aucune chance de succès, et certes une expédition de cette importance, conduite à cette distance, est un peu chère pour satisfaire un caprice de ministre; car ici l'intérêt bien entendu de l'Angleterre est tout à fait opposé à la marche suivie. Et puis cette escadre, où arriverait-elle? et où débarquerait l'armée? En Syrie?--Mais il n'y a pas un port, pas une bonne rade sur cette côte inhospitalière.

«On parle d'attaquer Saint-Jean-d'Acre; mais on ignore donc son peu d'importance et le peu d'utilité dont serait sa possession. Cette place peut servir aux Égyptiens pour y conserver des magasins, pour être le centre d'un grand camp retranché que l'armée pourrait venir occuper en cas de soulèvement du pays. Mais, environnée de bas-fonds, elle n'a aucune importance maritime, et un mauvais mouillage, un mauvais point de débarquement, sont seuls à six lieues, au pied du mont Carmel.

«Une fois les troupes anglaises maîtresses de Saint-Jean-d'Acre, que feraient-elles? avec quels moyens avanceraient-elles dans ces montagnes de Judée, si arides, et où, à chaque pas, elles rencontreraient des obstacles de tous les genres, et des souffrances de toute espèce? On compterait sur une insurrection des habitants? pure chimère! Jamais les musulmans ne se révolteront contre Méhémet-Ali en faveur des chrétiens. Une armée de Turcs venus de Constantinople, parlant au nom du chef suprême de la religion et de l'empire du padischa, qui représente le calife, n'a pu rien opérer. Qu'on juge de l'effet produit par une armée d'infidèles!

«Irait-on attaquer Alexandrie? Je comprendrais davantage cette opération; car enfin un succès donnerait des résultats importants, et on combattrait près des vaisseaux et à portée de ses moyens. Mais l'opération est difficile. Alexandrie, sans être une place proprement dite, est cependant fortifiée. Sa position ajoute à sa force. Elle est environnée d'un désert où les assiégeants, en hostilité avec l'intérieur du pays, ne trouveraient des ressources d'aucune espèce. Méhémet-Ali entretient ordinairement dans cette ville cinq ou six mille hommes de bonnes troupes de terre. Le personnel de son escadre lui donne au moins huit mille marins disponibles. Il a trois mille ouvriers dans l'arsenal, et les Turcs du capitan-pacha, marins et troupes de guerre, s'élèvent à plus de douze mille hommes. Le vice-roi a donc au delà de trente mille hommes à mettre sur les remparts d'Alexandrie. Méhémet-Ali, placé au milieu de ces moyens, pourvu d'artillerie et de vivres en abondance, me paraît assez redoutable pour penser qu'il convient d'y réfléchir à deux fois avant de se décider à venir l'attaquer.

«Il faut donc en revenir aux Russes; mais de ce côté encore il ne manque pas de difficultés. Afin d'opérer avec confiance, il faut qu'ils se présentent sur l'Euphrate avec quarante mille hommes. Or il y a, des bords de l'Araxe à la frontière de Syrie, plus de cinquante marches à travers de hautes montagnes âpres et difficiles, dans un pays pauvre, au milieu d'une population hostile et fanatique. Pour faire arriver l'armée à sa destination, pour s'y soutenir et l'empêcher d'être compromise, il faut mettre en mouvement cent vingt mille hommes et faire des préparatifs immenses. La misère et les souffrances des troupes serviraient beaucoup la cause des Égyptiens. Elles seraient encore augmentées par les dévastations ordonnées. La multitude des Arabes bédouins et les habitants qui auraient couru aux armes, car les Turcs de l'Asie ne sont pas, comme ceux de l'Europe, familiarisés avec la domination russe, rendraient les communications difficiles, et, l'armée égyptienne se retirant à quelques marches, le sort de l'armée russe empirerait chaque jour. Arriverait cependant le moment où les Égyptiens se trouveraient assez forts pour oser combattre, et peut-être, sous de tels auspices, remporteraient-ils la victoire. Alors une défaite des Russes, avancés si loin, entraînerait leur destruction et l'expédition serait à recommencer; d'abord avec les mêmes obstacles et de plus avec les chances contraires dont l'opinion serait frappée et chez les Russes, et chez les populations musulmanes, et chez les soldats égyptiens.

«Tel est donc l'état des choses, et, si je me suis expliqué clairement, je crois avoir démontré que la destruction de Méhémet-Ali, aujourd'hui l'homme de l'Orient et le véritable chef des musulmans, est uniquement dans l'intérêt russe; que sa conservation et les garanties données à son avenir, tout en conservant l'unité de l'empire ottoman, entrent dans les éléments d'une sage résistance combinée, que les envahissements de la puissance russe rendront indispensable un jour. Aujourd'hui que l'empire ottoman ne peut être ressuscité, il faut au moins lui conserver les parties qui ont un peu de vie, et qui, en s'organisant, semblent devoir acquérir de la force et des moyens de durée. Enfin il faut reconnaître que l'arrivée de Méhémet-Ali à la puissance, événement véritablement providentiel, offre aux hommes d'État de l'Europe l'occasion et le moyen de jeter les bases d'un système qui réparerait en partie les fautes de leurs devanciers.»

La conférence de Londres poursuivait lentement et péniblement ses travaux, et semblait ne devoir produire aucun résultat. Elle se montrait comme une pâle imitation de cette autre conférence dont les travaux sans fin n'ont abouti qu'à fatiguer et à ennuyer l'Europe, en traitant pendant plusieurs années les affaires de la Belgique. Cependant le dénoûment approchait, et, quand on le croyait encore relégué dans un vague absolu, le traité du 15 juillet, préparé dans le silence et signé dans le mystère, fut conclu.

On doit dire cependant que l'Autriche essaya une tentative pour terminer la question d'une manière amicale avec la France, en faisant faire par le baron Neumann, ministre d'Autriche à Londres, une ouverture à l'ambassadeur de France, dont l'objet était de lui proposer de s'appuyer sur elle pour faire assurer à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et la possession viagère des provinces d'Asie, moins Adana et un district de la Syrie. Le cabinet français répondit d'une manière évasive. Mais, vu la gravité des circonstances et les conséquences de la décision qui serait prise, peut-être eût-il été d'une sage politique de parler catégoriquement et, avant de signer le traité du 15 juillet, de donner confidentiellement connaissance de la résolution où l'on était de le conclure. Au lieu de cela, on garda un profond mystère en approchant du moment critique. On agit dans l'ombre. D'un côté, cette résolution hardie qui n'était nullement en harmonie avec les habitudes du gouvernement autrichien, de l'autre, la légèreté et la fatuité française, enfin les insurrections éclatées dans le Liban, servirent merveilleusement les désirs de ceux qui voulaient en amener la réalisation. Il fut signé, à l'étonnement universel de toute l'Europe.

Jamais peut-être acte de politique n'était moins fait pour amener le résultat désiré par les parties contractantes, à l'exception de la Russie, qui avait un but spécial qu'elle atteignit tout d'abord. Les autres allaient directement dans un sens opposé. L'Angleterre voulait détruire la puissance de Méhémet-Ali, et, avec les moyens qu'elle devait employer, il était démontré, aux yeux de tous les gens raisonnables, qu'elle ne pouvait y parvenir. L'Autriche voulait terminer une question qui, un jour ou l'autre, pouvait amener la guerre en Europe, et elle a été au moment de la faire éclater. Enfin la Prusse, étrangère aux intérêts et aux affaires de l'Orient, se jetait, sans motif et sans raison, dans des complications et des discussions dont elle aurait pu s'épargner les dangers; mais la vanité propre à la puissance prussienne, qui, en réalité puissance du second ordre, veut marcher de pair avec celles du premier, l'a entraîné à signer un acte européen. Je souhaite pour elle qu'elle se défie une autre fois de sa fortune, car elle pourrait devenir victime d'une conduite aussi légère. Bien que la supériorité et les merveilles de son administration éclairée et l'esprit de son peuple l'autorisent à se placer plus haut que le chiffre de sa population et de ses revenus ne l'indique, elle doit, plus que toute autre puissance, ne jamais perdre de vue que la politique la meilleure, celle dont un gouvernement éclairé ne doit jamais se départir, c'est celle des intérêts positifs. Celle de sentiment et de complaisance tient de la folie ou de la faiblesse. Cette doctrine n'est pas nouvelle pour la Prusse. Elle lui a dû sa fortune et son élévation; et plus tard, quand elle lui a été infidèle, un gouffre s'est ouvert devant elle, et un miracle seul a pu la sauver. Les États prussiens ne sont pas de force et constitués de manière à renouveler souvent une pareille expérience.

L'Autriche était placée dans une condition tout autre. Grande puissance, libre de ses actions et de ses mouvements, personne ne peut avoir l'idée de la contraindre. Ses intérêts lui commandent de protéger l'Égypte, dont la prospérité est un des éléments de la sienne, et elle doit désirer sincèrement tout ce qui donnera de la force à l'empire ottoman. Or il est incontestable que, si cet État, qui croule par la faiblesse et le désordre, peut retrouver un peu la vie, c'est par la portion que gouverne Méhémet-Ali. Nulle prospérité possible avec le désordre. Or le vice-roi a détruit l'anarchie. L'autorité est le premier besoin des peuples, et la tyrannie d'un seul vaut mille fois mieux pour les masses que celle de plusieurs. Celle-ci n'a ni règles ni limites, se modifie de toutes les manières, se multiplie et se reproduit sous toutes les formes. Le pacha a rappelé la vie dans les pays qu'il gouverne. Je sais bien que c'est à son profit et que ses sujets jouissent d'un bonheur fort limité; mais le moindre adoucissement dans son régime peut amener une civilisation véritable, progressive et durable. Il a habitué le peuple à travailler. Qu'il partage avec lui, dans une proportion équitable, les produits qu'il obtient, et le sort de l'Égypte est complétement changé. Le cultivateur, arrivé à l'aisance, aura la faculté de satisfaire à ses besoins. Les besoins augmenteront avec la richesse; dès lors le mouvement est imprimé, et les résultats sont infaillibles. La marche de la civilisation est celle-ci:--Chassez le désordre; disciplinez les barbares; donnez-leur des chefs instruits et créez-leur des besoins; tout ira ensuite de lui-même.