Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 8
«J'ai reçu, il y a peu de jours, la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, le 16 décembre dernier, et je m'empresse d'y répondre. Je vous remercie tout à la fois des bonnes nouvelles que vous me donnez de Son Altesse le vice-roi, et du prix que vous mettez à mes conseils. Vous avez pu juger de leur sincérité. Ils sont le résultat de ma véritable amitié pour le pacha, et de la connaissance que j'ai pu acquérir de l'opinion des principaux cabinets de l'Europe à son égard. S'il veut en faire l'application, s'il lui convient d'agir dans le sens que je lui ai indiqué, je pense qu'il pourrait manifester ses désirs aux consuls généraux qui résident près de lui. Son retour en Égypte lui en fournirait une occasion toute naturelle. Il rappellerait qu'à son départ pour le Sennaar, par égard pour les souverains de l'Europe, et malgré des griefs contre le sultan, qu'il est superflu de rappeler, il a acquitté le tribut, fait preuve de soumission, et montré son intention de ne rien faire qui puisse troubler la paix de l'Orient; qu'aujourd'hui il est autorisé à réclamer les garanties pour son avenir et à demander la preuve que le sultan ne veut en rien le troubler dans sa possession. Il trouverait des garanties et le prix de ses longs travaux dans une disposition qui fixerait le sort futur de sa famille et assurerait ainsi son repos. Il voudrait donc obtenir, dès ce moment, du sultan, pour son fils Ibrahim, l'investiture des pays qu'il gouverne, pour en jouir après lui aux mêmes conditions que son père, et il demande aux consuls généraux d'en rendre compte à leurs gouvernements respectifs, et de solliciter de leur part une intervention bienveillante qui assure la permanence d'un ordre de choses où le bien être de l'Europe et le repos du monde sont intéressés. Cette démarche me semble devoir être le début naturel de la négociation et le moyen de provoquer les puissances de l'Europe à y intervenir.
«Je n'ai pas attendu le moment actuel pour manifester en haut lieu les opinions que je professe à l'égard du pacha, et je ne cesserai pas de le faire de nouveau en toute circonstance. C'est précisément à l'occasion de semblables conversations que j'ai pu fixer mes idées sur la manière dont est envisagée la position du pacha.
«Si j'étais retourné en France, comme j'en avais le projet, j'y aurais servi les intérêts de Méhémet-Ali; mais, des motifs particuliers en ajournant l'époque, j'ai profité d'une circonstance favorable pour agir dans le même sens sur l'esprit d'augustes personnages. Je suis donc convaincu que le pacha, en faisant la démarche que je lui conseille, trouvera partout une disposition bienveillante et favorable à ses désirs. Se bornât-on à ne vouloir appuyer, pour le moment, que l'investiture de l'Égypte, je crois que le vice-roi devrait s'en contenter.
«Je pense, monsieur, avoir répondu aux demandes renfermées dans votre lettre. Continuez à vous adresser à moi pour tout ce que vous croirez utile au pacha, et qui sera dans la nature de mes facultés. Je trouverai toujours un véritable plaisir à remplir ses désirs et à lui prouver l'amitié que je lui conserve, comme aussi à vous-même, monsieur, etc.»
Je donnai connaissance de ces deux lettres au prince de Metternich, qui, par suite de mes entretiens, conçut l'idée de provoquer les puissances à intervenir, au lieu de laisser le pacha tenter des efforts impuissants auprès des consuls généraux, que leurs gouvernements respectifs n'écouteraient pas, et qui laisseraient toujours la même incertitude et le même vague dans les affaires d'Orient. Il fit à cet effet des communications en France, en Angleterre, en Russie, et proposa de me charger des intérêts communs, comptant sur l'influence que je pourrais avoir sur Méhémet-Ali pour l'amener à la modération, espérant ainsi prévenir tout nouveau conflit et parvenir à fixer définitivement l'avenir.
La France répondit d'une manière assez favorable, mais incomplète. La Russie était d'accord et accepta les propositions; mais l'Angleterre répondit d'une manière évasive absolument négative.
On était en voie de négociations pour arriver à un résultat, quand tout à coup la guerre éclata en Orient par suite des intrigues de l'ambassadeur d'Angleterre, espèce de fou et d'énergumène qui servait d'une manière aveugle et même avec exagération les folles passions de lord Palmerston contre nous; car il est bien prouvé que la haine de l'Angleterre contre Méhémet-Ali avait pour base l'amitié de ce dernier pour la France et l'ascendant que nous exercions chez lui.
Lord Ponsomby trouva un chemin facile pour ses intrigues et un auxiliaire utile à leurs succès dans l'aveuglement et les passions de Mahmoud, dans l'incapacité et l'ignorance confiantes de ceux qui l'entouraient, et dans la haine ardente que Khosrew-Pacha, chef suprême de l'armée, portait à Méhémet-Ali. L'armée turque en marche et les hostilités étant commencés, tout le monde s'alarma. La France, l'Autriche et la Russie envoyèrent des agents pour chercher à les faire cesser. Ibrahim-Pacha montra une grande longanimité; mais les intrigues et l'argent des Anglais soulevaient le pays. La position des Égyptiens n'était plus tenable, la bataille fut livrée, on se rappelle le résultat[2].
[Note 2: Peut-être sera-t-on bien aise de connaître la relation de cette bataille, que Soliman-Pacha m'envoya dès le surlendemain de la victoire: on la trouvera en note à la fin de l'ouvrage, accompagnée de quelques réflexions.]
Méhémet-Ali, fidèle à son système et voulant prouver sa modération, donna l'ordre à son fils de s'arrêter. Il demanda ce qu'il avait réclamé avant la bataille, la concession, pour lui et sa famille héréditairement, du pouvoir qu'il exerçait, comme vassal de la Porte, dans les provinces qui lui avaient été cédées par le traité de Kutaieh.
Mahmoud était mort; la flotte turque, mouillée aux Dardanelles, avait fait voile pour Alexandrie; tout moyen de défense avait disparu. Le Divan allait signer un traité qui terminait tout. Malheureusement Méhémet-Ali avait compliqué la question pour satisfaire ses passions personnelles contre Khosrew-Pacha.
Jamais inimitié plus vive n'a existé entre deux hommes. Khosrew est assurément un homme peu recommandable, un malheureux toujours prêt à vendre l'empire, et à ce titre Méhémet-Ali devait le haïr. Mais, d'un autre côté, Méhémet-Ali a eu de grands torts envers lui quand il était pacha d'Égypte, et que lui Méhémet-Ali s'est révolté, étant ben-bachi sous ses ordres, et l'a renvoyé en lui tirant des coups de fusil. Or, comme les torts que l'on a envers un individu inspirent souvent plus de haine que ceux qu'il a envers nous, il y avait chez Méhémet-Ali un double motif de persécuter Khosrew-Pacha, au moment où la fortune l'avait rendu maître de sa destiné. Il comprit, dans les conditions de paix, le renvoi de Khosrew. Cette seule circonstance a changé en un instant toute sa situation. Sans elle la paix eût été faite un jour; avec elle on se rebattit: car pour Khosrew, encore tout-puissant, les intérêts de l'empire n'étaient rien en comparaison de ceux de sa position personnelle. Cependant la force des choses allait l'emporter. On était au moment de signer, à Constantinople, l'acceptation des conditions imposées par Méhémet-Ali quand une intervention funeste, provoquée par l'Autriche, vint tout arrêter, tout compliquer, tout ajourner.
La bataille de Nézib avait produit une révolution complète dans l'esprit du prince de Metternich, et lui qui connaissait les aberrations du souverain de Constantinople, qui savait parfaitement que les hostilités n'étaient pas venues de Méhémet-Ali, mais des illusions de Mahmoud; lui qui avait la preuve de la modération du vice-roi, par l'ordre que celui-ci avait donné à son fils de s'arrêter, vit, on ne sait pourquoi, son arrivée comme immédiate à Constantinople. Or il y a quarante marches de Nézib aux bords du Bosphore. Il oublia tout ce qu'il avait eu l'intention de faire pour empêcher les affaires d'Orient de devenir le commencement d'un incendie qui pouvait embraser l'Europe; et, au lieu de hâter la conclusion des débats intérieurs de l'empire ottoman, il intervint et fit naître de nouvelles incertitudes, prépara des complications sans fin et sema les germes d'une confusion dont les conséquences ne pouvaient pas être calculées.
Il donna l'ordre à l'internonce de présenter sur-le-champ une note à la Porte pour engager le gouvernement ottoman à ne pas se soumettre aux exigences de Méhémet-Ali et à réclamer l'assistance des envoyés des grandes puissances pour concourir à sa sûreté, et, comme il craignait que le ministre de Russie, M. de Boutenieff, ne refusât sa participation, il le fit inviter d'une manière pressante, en son nom (se faisant fort, auprès de son souverain), par M. Itruve, chargé d'affaires de Russie auprès de l'Autriche, à se joindre à la démarche qu'il prescrivait à M. de Sturmer. Il l'obtint de sa complaisance. L'amiral Roussin, ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, était hostile à Méhémet-Ali, s'empressa de s'y associer. L'Angleterre la désirait ardemment; la Prusse suivit naturellement le mouvement imprimé, et une démarche collective, faite avec des éléments qui n'avaient aucune homogénéité et dans des vues contradictoires, empêcha, non seulement la signature d'un traité qui rétablissait la paix le même jour, mais encore fit naître la confusion dans les affaires d'Orient, confusion dont les conséquences auraient pu être si graves et si funestes.
Une circonstance qu'il est bon de remarquer, c'est que la politique suivie était si loin de convenir au cabinet de Saint-Pétersbourg, que la proposition d'intervenir, qui lui fut faite directement, éprouva son refus, tandis que M. de Boutenieff, par suite des influences dont j'ai rendu compte, suivait une marche absolument contraire; ce qui offrit le singulier spectacle de deux actes opposés exécutés en même temps par un gouvernement et son ministre.
À la question d'intervention des puissances se liait nécessairement sur-le-champ le moyen de l'exercer. Le prince de Metternich, voulant l'établir avec l'omnipotence dont il se croit investi, décida qu'en cas d'appel à Constantinople de l'escadre de l'armée russe les flottes anglaise et française s'y rendraient également. Il n'avait pas pensé à la manière dont les Russes envisagent les Dardanelles. Elles sont pour eux l'arche sainte; personne ne peut y toucher. Il n'avait pas compris que la question de leur clôture pour toutes les puissances de l'Europe est tellement grave pour eux, qu'une décision favorable et une reconnaissance de leur droit exclusif d'y commander ne seraient pas trop payés par les efforts et les sacrifices d'une longue guerre, puisque ce détroit couvre leurs immenses provinces de l'Asie et du midi de l'Europe, tandis que la faculté de s'en servir à leur gré et toutes les fois que des circonstances importantes leur présenteront de grands avantages ne peut leur être enlevée tant que la puissance chargée de les garder sera faible et sous leur dépendance; faculté qui leur donne des moyens offensifs au coeur de l'Europe.
Cette proposition, adressée à Saint-Pétersbourg, reçut l'accueil qu'un homme moins prévenu aurait pu prévoir. L'empereur Nicolas en eut un des accès de colère auxquels un souverain s'abandonne rarement. Jupiter ne faisait pas trembler l'Olympe plus violemment, Neptune n'agissait pas sur les flots avec plus de pouvoir que ne le fit l'empereur de Russie sur l'ambassadeur d'Autriche. Il déclara qu'il voyait dans cette conduite du prince de Metternich une véritable trahison, et que peu s'en fallait qu'il ne fît entrer immédiatement une armée en Gallicie!
Le comte de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche, comprit sur-le-champ les conséquences graves qui pourraient résulter d'une semblable impression, et il fit de longs rapports au prince de Metternich; mais, malgré leur étendue, les trouvant encore insuffisants, et après mûre réflexion, il se décida, prétextant un congé, à les porter lui-même à Vienne, où il arriva d'une manière tout à fait inopinée. Cette apparition subite et l'explication qu'il en donna glacèrent d'effroi le prince de Metternich. Fiquelmont lui dit que l'intervention avait paru utile en Russie avant la bataille, pour empêcher une collision; mais, depuis, la bataille de Nézib avait résolu la question, et les puissances n'avaient plus rien à faire. Telle était la manière de voir du gouvernement russe; mais que, à l'égard du mode à intervention, l'empereur Nicolas avait vu ses intérêts les plus chers lésés, et regardait comme une hostilité directe contre la Russie le projet qui avait été libellé et qu'on lui avait soumis. La sensation éprouvée par le prince de Metternich fut si douloureuse et si profonde, qu'il entra dans son lit le même jour et fit une maladie de vingt jours, où sa vie fut dans le plus grand danger.
J'étais à Carlsbad lorsqu'arriva la nouvelle de la bataille de Nézib. Je trouvai, en arrivant à Vienne, le prince de Metternich presque mourant. Des soins assidus et son bon tempérament parvinrent à le remettre. Je le vis dans sa convalescence, et il soutenait avec obstination l'utilité de l'intervention qu'il avait provoquée, et dont, au fond du coeur, il regrettait bien, je crois, d'avoir eu l'idée. Dès ce moment, il conçut sa politique comme appuyée sur la base unique de l'Angleterre. Il se trouvait compromis avec la Russie, et la France ne lui offrait guère de sécurité. L'Angleterre, au surplus, est l'amie naturelle de l'Autriche, parce qu'il n'y a ni intérêts opposés entre ces deux puissances, ni point de contact qui puissent les faire naître. Dès lors il devint le très-humble serviteur de Palmerston.
Le prince de Metternich partit pour le Johannisberg et laissa le comte de Fiquelmont à la tête du ministère des affaires étrangères, chargé des rapports avec les ambassadeurs, mais avec l'instruction de faire passer par le Johannisberg les courriers chargés des réponses qu'il croirait devoir faire aux notes qui seraient remises, afin que les réponses reçussent son approbation avant de paraître. Une note de la France proposait de reconnaître l'hérédité de l'Égypte dans la famille de Méhémet-Ali et la possession viagère des provinces d'Asie. Ce système si modéré, si sage et conforme à ce que le prince de Metternich avait trouvé juste d'accorder au pacha avant la victoire, aurait dû lui convenir aujourd'hui; car une bataille gagnée aussi complétement, suivie d'une conduite pleine de modération et de sagesse, ne pouvait pas faire descendre Méhémet-Ali aux yeux des puissances. Le comte de Fiquelmont, homme d'un esprit éclairé, d'une instruction étendue et d'un très-grand mérite, n'hésita pas à accepter des propositions aussi conformes à la justice et à la raison. Il expédia le courrier avec une réponse affirmative et une proposition conforme à l'Angleterre; mais sa marche fut arrêtée à Johannisberg. Le prince de Metternich désapprouva un système qu'il savait ne plus convenir à Palmerston, et il y fit substituer un projet de conférences qui devaient avoir lieu à Londres, et dont les effets étaient d'ajourner à un temps indéterminé la décision d'une affaire urgente sur laquelle le repos de l'Europe était fondé.
La conférence fut instituée, et les protocoles se succédèrent sans qu'on pût s'entendre; les courriers traversaient fréquemment l'Europe sans amener aucun résultat. La Russie, dès le principe, avait pris l'attitude la plus sage et la plus convenable: elle s'était abstenue de vouloir intervenir. Forte de sa position et des avantages qui résultent des conditions géographiques dans lesquelles elle est placée par rapport à la Turquie et à l'Europe, elle sait bien que, héritière principale et nécessaire de cet empire ottoman sur lequel elle exerce une influence irrésistible, elle dictera des lois à tous au moment de la chute. Mais elle entrevit dans les divergences d'opinion des cabinets anglais et français le moyen de rompre une alliance qui l'offusquait; et, dès ce moment, elle se décida, au prix de beaucoup de sacrifices, à donner à la conférence de Londres une nouvelle physionomie en se rapprochant de l'Angleterre, bien que celle-ci fût gouvernée par les whigs. Ainsi, l'antipathie de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, quoique forte et motivée, étant moins vive que celle qu'il portait à Louis-Philippe, il regarda comme une grande victoire de rompre une alliance qu'il avait prise en grande haine, et il trouva une jouissance indicible à séparer deux alliés que des intérêts opposés divisent et d'anciennes haines séparent depuis bien des siècles, mais que des circonstances passagères avaient rapprochés. Aucune complaisance envers l'Angleterre ne lui parut devoir l'arrêter pour y parvenir. Tel est le principe de la brusque séparation qu'a amenée le traité du 15 juillet. Mais, si ce traité s'explique de la part de l'Angleterre par son intérêt et sa jalousie contre la France, et de la part de la Russie par les passions personnelles de l'empereur Nicolas, rien ne l'excuse de la part de l'Autriche et de la Prusse, qui n'avaient ni intérêts ni passions qui pussent les entraîner.
Je reçus, au commencement de septembre 1839, une lettre de Boghos-Bey à laquelle je répondis sur-le-champ, et dès ce moment une correspondance régulière s'établit entre nous. On la trouvera tout entière à la suite de cet écrit. On sera sans doute curieux de la lire. Les lettres de Boghos-Bey sont bien faites. Elles font connaître Méhémet-Ali, et l'on trouvera, j'espère, que mes conseils étaient dictés par la raison et se trouvaient d'accord avec ses véritables intérêts.
Cette grande affaire d'Orient étant le point de contact d'intérêts si variés, si graves, et qui intéressaient la France d'une manière toute particulière, la connaissant peut-être plus qu'un autre, puisque je l'avais étudiée sur les lieux, je m'occupai de la rédaction d'un mémoire où je la traitai à fond et avec tous les développements qu'elle comporte. J'entretins de ce travail le prince de Metternich, dans l'idée que peut-être il me demanderait à le connaître; mais il n'en fit rien, et je devais m'y attendre, car il croit à sa prévoyance et à son infaillibilité. Il m'en avait déjà donné une preuve, il y a quelques, années, lorsqu'à mon retour d'Égypte et de Constantinople il ne me demanda pas les observations et les remarques que j'y avais faites, mais essaya de m'apprendre, non pas ce que j'avais dû y voir, mais même ce que j'y avais vu. Cette divergence d'opinions entre le prince de Metternich et moi modifia pendant quelque temps nos relations d'amitié et de confiance malgré leur ancienneté. Nos conversations intimes devinrent rares et gênées. Nous partions de points trop opposés pour pouvoir nous entendre.
Le comte de Fiquelmont m'exprima, lui, le désir de connaître ce travail. Je le lui lus, et il en fut frappé. Je crus de mon devoir de bon Français d'en faire remettre une copie au maréchal Soult, alors président du conseil, afin que le gouvernement eût des notions positives sur les éléments qui devaient servir de base à sa politique. Il m'en fit faire de grands remercîments. J'en donne ici la copie exacte.
DE LA CRISE DE L'ORIENT, ET DE LA POLITIQUE QU'ELLE SEMBLE EXIGER.
«J'ai établi ailleurs mes opinions sur les relations de la Russie et de la Turquie; sur la dépendance obligée de celle-ci envers la première, résultat des circonstances naturelles et de la force des choses. Je crois avoir fait voir, quant à l'autorité à exercer à Constantinople, la disproportion des moyens entre les puissances d'Occident et cet empire immense qui grandit sans cesse et s'est placé, par une politique habile, persévérante et patiente, en moins d'un siècle, à la première place dans la communauté européenne.
«La carte indique toujours une Turquie, et le sultan est encore compté au nombre des souverains; mais le moment n'est peut-être pas éloigné où tout disparaîtra à la fois. Comme cet événement, quelle qu'en soit l'époque, arrivera certainement un jour, il paraît convenable, pour traiter la question qui m'occupe, de supposer la catastrophe au moment de s'accomplir. En constatant ce qu'il faudra faire alors, il sera facile de conclure la conduite à tenir aujourd'hui; car elle ne doit pas être en opposition avec les besoins de l'avenir, mais, au contraire, préparer les moyens de les satisfaire.
«Mes récits d'autrefois, basés sur des faits, amenaient naturellement les conclusions que j'ai tirées. Des esprits prévenus ont cru voir, de ma part, un penchant décidé vers la Russie, et on m'accusait d'être Russe au moment même où je sonnais l'alarme. C'est que la multitude aime à se repaître d'illusions. Elle s'abandonne facilement aux écarts d'un orgueil fondé sur l'ignorance, et se nourrit volontiers de chimères. Mais l'homme sensé, en approfondissant les choses, va de bonne foi à la recherche de la vérité, et, quand il l'a découverte, il la proclame sans crainte et sans réserve. En reconnaissant d'avance un grand danger, on ne prend pas l'engagement d'en subir les conséquences; mais, en le signalant, on provoque les bons esprits à la recherche des moyens de le surmonter. Plus tôt ils sont éveillés, et plus promptement on arrive au but qu'on veut atteindre; car c'est le temps qui manque toujours aux hommes, et la prévoyance, si nécessaire à toutes choses, a pour effet et pour principal avantage d'augmenter celui dont ils disposent. Je répète ce que j'ai dit souvent et depuis longtemps: les moyens de la Russie sont immenses, mais je ne prétends pas que cette puissance soit irrésistible. Pour la combattre avec avantage et avec l'espérance de triompher, il faut seulement choisir un bon champ de bataille.
«Je suppose donc que le gouvernement croule à Constantinople, que le moment du partage de l'empire soit nécessairement arrivé, et que les événements qui en seront la conséquence se développent immédiatement. À coup sûr les Russes arriveront à l'instant même à Constantinople et aux Dardanelles, point où, depuis plusieurs années, ils considèrent leur frontière militaire comme placée de ce côté. Ils ne tiennent pas réunis à Sébastopol une escadre qui s'augmente sans cesse, une flotte de transport et deux divisions de quarante-huit bataillons prêts à être embarqués au premier ordre, sans avoir la résolution bien arrêtée de s'en servir. La prise de possession aura lieu. Il ne nous convient pas cependant, dans le début, de combattre sur le terrain, je crois l'avoir démontré ailleurs; car tout y serait à notre désavantage. Mais, si l'occupation de Constantinople est facile aux Russes, la possession définitive ne leur en est pas assurée, et ils ne peuvent y rester avec sécurité qu'en possédant une large base qui assure leurs communications par terre, et des points d'appui qui la protègent. S'il en est ainsi, eu égard à la seule ville de Constantinople, à plus forte raison encore quand il est question de couvrir les Dardanelles. Ce n'est pas un point isolé qu'il faut aux Russes, mais une position telle qu'aucune partie des défilés maritimes ne puisse être compromise et occupée par les troupes des puissances de l'Occident, car un seul point suffit à celles-ci pour fermer le passage, et c'est la liberté entière du passage qu'il faut aux Russes et qui est l'objet de leur ambition.