Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 7
L'administration racheta mon privilége, et, convaincue enfin que mes travaux avaient donné une impulsion utile à l'industrie, elle décida que mes frais d'expérience me seraient remboursés. Les employés triomphèrent dans leur amour-propre; mais, comme il fallait que le triomphe de leur intérêt pécuniaire eût son tour, on découvrit qu'un M. Fabre-Dufour avait puddlé dans Wurtemberg avec des flammes perdues, et l'on proposa au prince de Lobkowtz de lui acheter son appareil et de le privilégier en Autriche; de manière que l'administration, qui, à mon égard, prétendait avoir inventé en même temps que moi et annoncé qu'elle défendait les droits de tous en m'empêchant de jouir de mon privilége, déclara plus tard qu'elle n'avait rien inventé, et reconnaissait M. Fabre-Dufour comme inventeur, en lui achetant le privilége de se servir de ce procédé et non pas pour tous les fabricants de la monarchie, mais seulement dans les usines impériales, abandonnant ainsi les droits du public qu'elle avait prétendu protéger. Ce récit est assez clair et n'a pas besoin de commentaire.
Fatigué de la vie monotone de Vienne et de son climat rigoureux, privé de la présence de personnes qui m'étaient chères et qui voyageaient en France, je pris le parti d'aller passer mon hiver à Venise, où une grande liberté, la jouissance d'une bonne température, un excellent spectacle et une société agréable et hospitalière, réunissaient des avantages précieux pour un homme qui, comme moi, tient de l'ermite et n'a pas encore complétement cependant renoncé au monde. C'est sous ces influences, et à Venise même, que j'écris en ce moment ces lignes.
LIVRE VINGT-SIXIÈME.
1839-1841.
SOMMAIRE.--Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali.--Confidences.--Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.--Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.--Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et de la politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne par le traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.--Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec l'Égypte.--Appendice.
J'ai raconté de suite la manière dont j'ai passé les dernières années qui viennent de s'écouler. Je n'ai pas parlé des rapports que j'avais conservés avec l'Égypte. Cet épisode faisant un tout, et se liant avec les affaires d'Orient qui se sont déroulées l'année dernière d'une manière si pénible, si douloureuse et malheureusement si honteuse pour la France, j'ai cru devoir en faire le récit à part; et, afin d'entrer dans tous les détails qui s'y rattachent avec des circonstances qui sont inconnues, avant de lire ce qui va suivre, j'engage à prendre connaissance de ce que j'ai écrit sur l'Égypte et sur Méhémet-Ali.
J'ai consigné dans mes récits les conseils que je lui ai donnés. Ils étaient sincères et, je crois, très-opportuns. Je n'ai caché qu'une chose, c'est que, dans nos conversations, il m'avait confié, dès mon arrivée, que, ne pouvant douter des intentions hostiles du sultan, sachant l'esprit de haine qui régnait contre lui au sérail, et voyant même des préparatifs qui avaient pour but de le déposséder des droits qu'on lui avait reconnus et des provinces qu'on lui avait accordées, il trouvait contraire à la raison de fournir des secours à son ennemi et de lui envoyer de l'argent; que, par conséquent, il était disposé à refuser le tribut et à se déclarer indépendant.
Méhémet me demanda mon avis sur la conduite à tenir. Je lui répondis que l'accueil qu'il m'avait fait, l'idée que je m'étais formée sur lui et mon propre caractère m'imposaient l'obligation de lui parler avec franchise et sincérité; qu'en conséquence je n'hésitais pas à lui déclarer que le parti vers lequel il semblait incliner lui serait funeste, s'il l'adoptait. Je lui dis: Je passe condamnation sur les sentiments hostiles que vous supposez au sultan. J'allai même jusqu'à les lui certifier, car je n'avais entendu parler à Constantinople que des projets guerriers de la Porte et du désir d'en appeler aux armes. Je savais, par l'ambassadeur de France et l'internonce d'Autriche, que leur influence tout entière, consacrée à empêcher une levée de boucliers qui devait amener la perte du sultan et à calmer une ardeur et une colère qui pouvaient avoir pour résultat la crise la plus fâcheuse et la plus fatale, semblait quelquefois devoir être impuissante.
Ainsi j'étais parfaitement d'accord avec Méhémet-Ali sur le point de départ de sa politique et sur la situation des choses; mais j'ajoutai bien vite: «Malgré cela, vous ne pouvez suivre sans péril la marche que vous indiquez. Vous perdriez aux yeux de l'Europe les droits que vous avez acquis et qu'on vous reconnaît. La puissance de fait, toute grande qu'elle soit, et particulièrement en Turquie, où souvent elle s'élève au détriment de la puissance de droit, ne fait pas disparaître celle-ci. Ne renoncez donc pas à un auxiliaire utile. Vos droits datent du traité de Kutaieh, où toute l'Europe est intervenue, et, grâce à ce traité, vous avez place dans le droit public de l'Europe. Mais, à quel titre, à quelle condition, avez-vous reçu l'investiture des provinces que vous gouvernez? à titre de vassal, soumis à un tribut et à des conditions. Tant que vous les remplissez, vous avez l'opinion du monde pour vous. Si vous voulez vous en affranchir, vous déchirez de vos propres mains le titre de votre puissance, et l'Europe vous devient hostile, et d'autant plus qu'on ne veut pas l'affaiblissement de l'Empire ottoman. Quoiqu'il soit divisé en deux fractions, dont l'une vous est subordonnée, les hommes impartiaux, en remarquant l'ordre qui règne dans la partie que vous gouvernez, loin de voir un affaiblissement de la monarchie dans cet état de choses, le considèrent, au contraire, comme une réorganisation, un élément de forces. Le traité de Kutaieh déchiré, qu'êtes-vous? Un simple pacha révocable! Je sais bien que cette révocation ne vous renversera pas; mais, aux yeux des peuples, elle ébranlera votre puissance et peut-être la compromettra si une nouvelle crise survient. Le droit est immense aux yeux des hommes; ne le mettez pas contre vous. Vous pouvez, quant au tribut, en retarder le payement sous divers prétextes ou le faire partiellement; mais ne déclarez jamais que vous ne voulez plus le payer. Faites tous les actes d'un sujet fidèle, tant que vos intérêts ne seront pas compromis d'une manière directe et immédiate par des hostilités effectives. Cette politique n'a rien de nouveau, elle est suffisamment connue en Orient. Réfléchissez que le sang d'Othman, malgré tant de révolutions et d'événements qui auraient dû le flétrir, est encore le seul dans l'empire qui soit l'objet d'un culte religieux. Ne sacrifiez point, par une démarche imprudente, le certain pour l'incertain, et ne prenez pas l'ombre pour le corps.»
Méhémet-Ali entendit ces paroles avec peine, et souvent rougissait quand je lui parlais. Il finit en répétant quelques objections qui étaient plutôt inspirées par la passion que par la raison, et nous nous quittâmes sans qu'il eût changé d'avis. Deux jours après, il me dit qu'il avait profondément réfléchi à ce que je lui avais dit, que mes conseils étaient sages, qu'il en reconnaissait l'opportunité et qu'il était résolu à les suivre. Il n'y a pas manqué; il n'a jamais autorisé les accusations que gratuitement on a dirigées contre lui, et il n'a pas un moment pensé à renverser le trône du sultan ni à marcher sur Constantinople. Ces explications devaient précéder ce qui va suivre.
Les fils de deux de mes amis, le duc de Mortemart et le duc de Périgord, se disposant à faire un voyage en Égypte, me demandèrent une lettre de recommandation pour le pacha. J'écrivis à Boghos-Bey, conformément à leur désir. Quelque temps après, je reçus la lettre ci-jointe, qui se rapportait aussi à l'ouvrage que j'avais publié sur l'Égypte.
«Alexandrie, le 15 septembre 1838.
«Monsieur le maréchal,
«MM. de Périgord et de Mortemart, heureusement arrivés, m'ayant remis la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 2 juin dernier, je me suis fait un devoir de la soumettre à Son Altesse le vice-roi mon maître.
«Les sentiments d'amitié que vous avez inspirés à Son Altesse lors de votre bref séjour ici, et qu'elle se flatte d'avoir partagés, lui font une loi de vos moindres désirs. Ces deux voyageurs, déjà distingués sous beaucoup d'autres rapports, sont ici l'objet d'une attention particulière. Ils ne pourront qu'être satisfaits d'avoir été porteurs d'une pareille recommandation. Je regrette, monsieur le maréchal, de ne point avoir reçu, parmi les divers exemplaires qui me sont parvenus de l'ouvrage que vous avez publié, celui qui avait été destiné pour Son Altesse.
«Le vice-roi, qui en a ordonné la traduction, s'est plu à reconnaître, en ce qui concerne l'Égypte, le coup d'oeil exercé de celui qui a brillé en administration aussi bien qu'à la tête des armées, et a hautement apprécié l'impartialité qui a présidé à sa rédaction.
«Rien ne pouvait être aussi agréable à Son Altesse que l'intérêt que vous lui témoignez, monsieur le maréchal, en écrivant que vous lisez le récit des événements qui se passent dans ses États et que vous faites des voeux sincères pour ses succès. Aussi a-t-elle dit que la Providence, en vous inspirant l'idée d'un voyage dans ces contrées, avait peut-être résolu de lui accorder un puissent auxiliaire.
«Je crois inutile de vous prémunir contre tout ce qui s'imprime en Europe sur le vice-roi et sur l'Égypte dans les feuilles périodiques. Vous devez assez connaître quelle foi méritent certaines correspondances des journaux. Les affaires de Syrie sont heureusement et complétement terminées, et, quoique la topographie de cette province et le caractère de ses habitants se prêtent à ces échauffourées, elles n'auront jamais aucun résultat sérieux. Le commerce d'importation et d'exportation a triplé sous le gouvernement actuel. Les masses sont satisfaites. Quant à l'extérieur, vous devez avoir acquis, monsieur le maréchal, par la connaissance personnelle du sultan Mahmoud et de Son Altesse Méhémet-Ali, la conviction intime qu'il n'y a pas d'arrangement à espérer entre eux sans l'intervention des puissances européennes.
«La haute position sociale que vous occupez vous met en relation avec les diplomates les plus influents, et votre caractère particulier vous a valu des témoignages non équivoques de l'affection que vous portent d'augustes personnages. La vérité et les besoins réels de l'Égypte ne peuvent être mieux appréciés que lorsqu'ils sont annoncés par une voix impartiale et digne de toute croyance.
«Éviter une complication entre les puissances de l'Europe pour la question d'Orient est le but qui a guidé le vice-roi, lorsqu'il a déclaré tout récemment à leurs consuls généraux ici, qu'il se contenterait de voir assurée la succession de sa famille. Il a toute confiance que sa demande modérée sera comprise, et que, revenant à des opinions plus favorables, les cours de l'Europe accorderont à l'Égypte une existence positive en récompense des immenses travaux du vice-roi pour le bonheur du pays. En attendant, le tribut partira pour Constantinople, le 17 courant, avec le paquebot-poste français.
«Enfin Son Altesse le vice-roi espère, monsieur le maréchal, que l'intérêt que vous lui portez ne sera pas entièrement passif, et qu'au fait des opinions particulières émises à Toeplitz par d'augustes souverains vous aurez l'extrême bonté de lui faire connaître les modifications qu'elles pourront avoir subi, éclairant Son Altesse sur la marche à suivre dans sa position précaire, désormais insoutenable.
«La présente lettre est expédiée à mon frère, M. Pietro Joussouf de Trieste, qui a ordre de la faire parvenir entre vos mains par une personne de toute confiance, partant pour Vienne dans ce seul but. Elle sera à votre disposition, monsieur le maréchal, pour le cas où vous jugeriez devoir la charger d'une réponse. Ce moyen m'a paru le plus convenable pour la sûreté des dépêches, vous certifiant, de mon côté, que vous n'aurez à craindre aucune indiscrétion de notre part sur vos communications ou conseils, de quelque nature qu'ils puissent être.
«Après avoir exécuté dans ce qui précède les ordres de mon maître bien-aimé, permettez-moi, monsieur le maréchal, de vous présenter l'hommage du profond respect et de l'admiration avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
Cette lettre, rédigée avec soin, raisonnable et motivée sur des faits incontestables, provoquait, dans l'intérêt du maintien de la paix, le concours des puissances pour fixer un ordre de choses régulier qui assurât l'avenir. Les voeux de Méhémet-Ali, fort légitimes, devaient convenir aux divers gouvernements, et je crus convenable d'en donner connaissance au prince de Metternich. Il en fut frappé et admit le principe qu'elle consacrait. Nous discutâmes ensemble quels étaient les avantages à accorder à Méhémet-Ali et sur lesquels les puissances pourraient s'accorder. Il n'hésita pas un moment pour l'Égypte héréditaire; mais il crut que la Syrie viagère était la seule chose que l'on pût y joindre. J'avoue que je ne partageais pas cette opinion, parce que c'était rejeter à une époque qui pouvait être peu éloignée, la mort de Méhémet-Ali, la solution de nouveaux embarras, qui peut-être deviendrait plus difficile. Ibrahim est d'un caractère passionné et moins habile politique que son père. Dans ma réponse, j'entrai avec détails sur la position de Méhémet-Ali et sur la manière dont je l'envisageais. Je lui démontrai la convenance, dans ses vrais intérêts, d'accepter l'hérédité de l'Égypte avec la Syrie viagère, si l'on ne pouvait pas obtenir l'hérédité à l'égard de cette dernière; et, quoique la lettre de Boghos-Bey fût très-sage, comme je connaissais l'instinct intérieur de Méhémet-Ali, qui le poussait à prendre un parti extrême, et que j'en redoutais pour lui les effets, instinct que la voix des journaux annonçait s'être réveillé, j'insistai beaucoup dans ma lettre sur l'importance dont il était, pour le vice-roi, de n'enfreindre en rien le traité de Kutaieh. Je m'expliquais ainsi:
«Monsieur,
«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 septembre m'a causé un véritable plaisir. Elle me flatte par le prix que le vice-roi met à mes conseils, et me touche par la confiance qu'il montre en mes sentiments pour lui. J'y vois aussi la preuve de la constante amitié dont il m'a donné des témoignages multipliés pendant mon séjour en Égypte et dont je conserverai toujours le souvenir.
«Je m'associe de coeur à tout ce qui se passe dans vos contrées, et les nouvelles que j'en reçois sont toujours d'un vif intérêt pour moi. J'apprécie aussi, monsieur, comme je le dois, les sentiments que vous me portez, en raison du cas tout particulier que je fais de votre personne.
«Pendant nos longues conversations avec Méhémet-Ali, faites sous vos auspices, monsieur, je lui ai toujours parlé avec franchise. Le cas que je fais de son caractère et de ses lumières m'en imposait la loi. Éloigné de lui, je ne changerai pas de méthode, et je vais répondre à votre lettre avec le plus grand abandon.
«Les bruits répandus par les journaux sur le projet du vice-roi de se déclarer indépendant m'ont vivement alarmé pour lui. Quoique je connaisse sa grande capacité et sa grande énergie, il me semblait peu digne de sa sagesse de livrer aux hasards de la guerre et aux chances de la politique une existence toute faite et que chaque jour doit consolider davantage. Le temps qui s'est écoulé depuis mon retour de l'Égypte n'a apporté aucun changement aux opinions que je lui ai manifestées à cet égard. Le traité, en consacrant ses droits, lui impose des devoirs. Tout est lié dans ce monde. En s'affranchissant des uns, on sape les autres par leur base; et, quoique le fait constitue réellement sa puissance, quoique les moyens dont il est le créateur lui assurent la durée de son pouvoir, la force morale du _droit_ ne peut lui être indifférente. Elle ajoute d'une manière si directe et si efficace à la puissance du _fait_, que le temps et une longue suite d'années peuvent seuls suppléer à ce qui manque en créant le sentiment d'un nouveau droit dans l'esprit des hommes. À mon avis, le vice-roi a donc fait sagement de se tenir dans les limites de ses droits reconnus, et fera bien d'y rester, d'autant plus qu'il est maître absolu chez lui.
«Pour terminer de suite tout ce que cette question d'indépendance peut suggérer à l'esprit, je dirai que, pour que cette déclaration eût quelque valeur, il faudrait qu'elle pût recevoir la sanction des grandes puissances de l'Europe. Or tout me porte à croire qu'elles seraient fort éloignées de l'accorder, et la reconnaissance même d'une d'elles ne ferait qu'amener une complication, et peut-être une collision dont l'Égypte, après avoir été l'occasion, deviendrait peut-être la victime.
«Je comprends le désir de Méhémet-Ali d'assurer l'avenir de sa famille. Rien de plus juste et de plus légitime. Les grandes choses que le pacha a exécutées ne peuvent donner des résultats permanents et lui survivre que sous les auspices du pouvoir qui les a créées. Revenant au pouvoir direct du sultan, l'Égypte rétrograderait rapidement vers le désordre et l'anarchie. On ne peut se le dissimuler. Cependant, ce pays se liant chaque jour davantage avec l'Europe, celle-ci a un grand intérêt à ce que l'ordre y règne et à ce qu'une riche culture mette à sa disposition d'importants produits. Ainsi les grandes puissances de l'Europe doivent désirer la stabilité de l'ordre de choses existant, et, si Méhémet-Ali reste dans des limites sages, je crois qu'il peut compter sur leur appui. En bornant ses demandes à faire donner, dès ce moment, à son fils l'investiture des provinces qu'il gouverne, peut-être pourrait-il l'obtenir; et, cet objet ainsi réglé, le repos de l'avenir semble assuré. Mais, les puissances bornassent-elles leur concours à assurer seulement à Ibrahim-Pacha l'Égypte pour héritage, Méhémet-Ali, à mon sens, devrait s'en contenter et se trouver satisfait; car, quant à lui, la possession du reste lui est dévolue sans contestations et pour toute sa vie. Et si, le jour où la Providence l'appellera à elle, ses États sont tranquilles, son armée en bon état et son trésor rempli, nul doute que son fils Ibrahim n'obtienne, par la crainte et la nécessité, la confirmation de la Porte pour la totalité des domaines de son père. C'est déjà beaucoup, sous le rapport de l'opinion, que d'être d'avance reconnu comme le maître futur de l'Égypte, véritable et principal élément de la puissance nouvelle.
«Je conseillerais donc au vice-roi, dans ses intérêts bien entendus, de renoncer à la pensée de s'affranchir d'une vassalité dont le poids est léger, et qui contribue cependant à sa puissance réelle, et de se borner à réclamer l'intervention de l'Europe afin d'obtenir pour son fils l'investiture des domaines qu'il possède.
«En résumé, la durée de la création de Méhémet-Ali dépend, après lui, des talents de son fils. Si, comme je le crois, il est digne de son père, il le continuera; sinon il succombera, et tous les titres du monde n'empêcheraient pas sa chute, résultat de la force des choses.
«Pour faciliter la transmission de son pouvoir, pour en assurer la durée dans sa famille après avoir cessé de vivre, Méhémet-Ali doit penser à trois choses dont je l'ai entretenu déjà plus d'une fois: s'occuper de maintenir son armée sur le meilleur pied possible, sous le rapport de la discipline, de l'instruction et de la capacité des officiers; avoir un trésor richement pourvu; car, dans la position particulière où il est, le crédit, arme nouvelle des gouvernements, arme puissante, mais d'une valeur variable, difficile à manier par les vieux gouvernements, n'est nullement à son usage; en troisième lieu, maintenir la paix chez ses sujets, et il atteindra avec certitude ce dernier but s'il trouve le moyen d'améliorer leur condition sans rien changer au système d'administration que je trouve convenable et même nécessaire aux temps actuels, mais avec lequel cependant on ne peut parvenir à concilier tous les intérêts. Ces trois conditions remplies, le pacha peut dormir en paix et se reposer sans soucis sur l'avenir de ses enfants.
«Je vous remercie, monsieur, et je remercie Son Altesse du bon accueil fait en Égypte à MM. de Périgord et de Mortemart. J'éprouve un véritable chagrin que les exemplaires de mon ouvrage, qui vous étaient destinés, ne vous soient pas parvenus. Je vous réitère, etc.»
Boghos-Bey m'écrivit de nouveau, le 16 décembre 1838. Je lui répondis sans retard, le 6 février. Voici la lettre de Boghos-Bey.
«Alexandrie, le 16 décembre 1838.
«Monsieur le maréchal,
«Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, m'avait dit, en partant pour son voyage de la Nigritie: «S'il arrive quelque lettre de mon ami le maréchal, vous m'en ferez parvenir de suite la traduction partout où je serai.» Ses ordres ont été ponctuellement exécutés. Un courrier-dromadaire est parti avec la traduction exacte de la lettre dont vous avez daigné, monsieur le maréchal, m'honorer, en date du 8 novembre dernier.
«Les opinions de Son Altesse me sont assez connues pour être certain du plaisir qu'elle éprouvera en lisant la confirmation des sentiments d'amitié constante que cette lettre exprime, et qu'elle appréciera des conseils partant de si bonne source, et franchement donnés, pour les placer comme guides de sa marche future. Son Altesse doit espérer que la même conviction qui les a dictés pourra être manifestée en sa faveur auprès des augustes personnages dont le concours est nécessaire à sa demande juste et modérée, ayant pour but la conservation du fruit de sa carrière laborieuse.
«On attend, de jour en jour, la nouvelle de l'arrivée de Son Altesse à Kartoum. Ses dernières dépêches étaient de Dongolah. D'après son itinéraire, elle pourra être de retour au Caire vers la moitié de février, ne comptant pas s'arrêter longtemps au Tarogdu. J'ambitionnerais, monsieur le maréchal, de pouvoir lui soumettre quelques renseignements positifs sur la marche qu'aura faite, à ladite époque, l'opinion des hommes influents sur la question égyptienne, si toutefois vous ne jugiez pas indiscrète la demande d'une nouvelle lettre de votre part.
«L'offre gracieuse et engageante qui termine celle du 8 novembre m'enhardit, et mon auguste maître, pénétré que ses intérêts ne sauraient être en de meilleures mains, se trouvera très-flatté que vous daigniez les prendre sous votre patronage lorsque les circonstances pourront l'exiger.
«Plein de reconnaissance pour votre bon souvenir et pour tout ce qu'il vous a plu de m'écrire de bienveillant, je viens vous renouveler, monsieur le maréchal, mes hommages, tribut de respect et de vénération, avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«BOGHOS-JOUSSOUF.»
Voici ma réponse à cette lettre.
«Vienne, le 6 février 1839.
«Monsieur,