Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 6
Les principales possessions du prince de Lichtenstein sont en Moravie; il en a partout, mais c'est là qu'est le siége de ses grandes richesses. Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg appartenait autrefois à sa famille, et on prétend qu'un Lichtenstein la perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. Il y a même, à peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le prince de Lichtenstein, revenant chez lui après cette équipée et ayant rencontré dans ce lieu sa femme à laquelle il fit la confession de sa faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut élevée, je ne sais trop dans quelle intention, pour perpétuer le souvenir de cet événement.
Les environs d'Eisgrub n'avaient pas été favorisés par la nature. Le pays, tel qu'il est, a été créé par le prince Jean. Le sol était autrefois couvert de marais. On en a creusé une partie pour faire de vastes étangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a élevé les terres environnantes. D'immenses plantations ont été faites et, grâce à tout cela, on a eu en même temps des lacs et des forêts. L'habitation d'Eisgrub ressemble plus à une maison de campagne des environs de Paris qu'à un château; mais c'est une maison de campagne d'une très vaste dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la tenue en est soignée comme s'il était de quelques arpents. Des corbeilles de fleurs jetées çà et là, une pièce d'eau en face du château, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles seraient ailleurs des jardins, la pièce d'eau un lac, et le gazon une prairie. À la suite de ce magnifique lieu de promenade, du côté de Luxembourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du côté de Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice, la saison ou la nature du gibier, les chasses peuvent être faites dans des pays clos ou ouverts.
La grande habitation, l'habitation féodale, le véritable château, n'est cependant pas à Eisgrub: elle est à Felsberg, situé à deux lieues.
Ce château est dans les plus vastes dimensions. Le prince de Lichtenstein s'y établit à l'époque des grandes chasses. Il peut y recevoir et y loger soixante à quatre-vingts étrangers, et y mener une existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le goût n'était pas sûr, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses idées, se trompait aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au château de Felsberg son caractère féodal, il a voulu le moderniser. En détruisant les contrescarpes, en comblant et en plantant ses fossés, il a défiguré cette habitation.
Le prince Jean avait un goût désordonné pour les fabriques formant point de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses possessions, et particulièrement aux environs de Vienne, il a bâti des usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux siècles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre peut-être je respecte les souvenirs, et ce qui les fait naître me plaît et m'inspire. Mais bâtir des ruines, mentir avec prétention, mettre les rêves de l'imagination à la place des vérités de l'histoire m'a toujours paru une ridicule aberration de l'esprit. Au surplus, le prince Jean n'a pas donné dans ces écarts-là à Eisgrub. Il a fait des créations qui ornent le paysage, et plusieurs sont très-belles, si toutes ne sont pas de bon goût. Ainsi il a bâti un délicieux pavillon, appelé le pavillon de la Frontière, parce qu'il est placé, avec son petit jardin de fleurs, moitié en Moravie et moitié en Autriche. En face est une pièce d'eau de quelques mille arpents, donnant de très-grands revenus par le poisson qui s'y nourrit. Elle forme un véritable lac. La maison de la Frontière est un but de promenade et un lieu où l'on va dîner souvent en été. D'un autre côté, sur une hauteur et en vue d'Eisgrub, est un arc triomphal qui sert de rendez-vous de chasse. Il est juste des mêmes dimensions que l'arc de triomphe de Trajan, à Rome, et revêtu d'assez beaux bas-reliefs. Dans une autre direction, et toujours en vue d'Eisgrub, est une salle ronde qui est encore un but de promenade. Autour de la salle est une vacherie de luxe, et de magnifiques vaches suisses sont vues à travers de belles glaces. Un monument représentant les propylées d'Athènes, élevé par le prince Jean à son père et à ses frères, est placé près de Felsberg. On y voit leurs statues, et, par un caprice bizarre et une singulière défiance de l'avenir, il y a mis aussi la sienne. Cette construction n'est pas d'un goût pur.
Enfin, dans une autre direction, il y a un charmant bâtiment appelé Vohauska, destiné à recevoir les acteurs et les spectateurs, lors de la chasse au sanglier. Ces animaux, pressés, sont forcés de traverser une pièce d'eau, et de passer à portée de fusil de la maison d'où on les tire. Ceux qui échappent arrivent dans une prairie en face du revers de la maison. Là des cavaliers les attaquent à la lance; combat véritable, chasse périlleuse, exercice chevaleresque qui doit être d'un grand intérêt. Deux cavaliers sont toujours réunis pour se soutenir et s'entr'aider.
On raconte que le célèbre prince Louis de Prusse, tué à Saalfed, quelques jours avant la bataille d'Iéna, étant venu à Eisgrub, fut convié à cette chasse. Le prince Jean était son soutien. Le prince Louis, renversé de son cheval blessé, allait être victime quand le prince Jean arriva et le délivra en perçant sur son corps le sanglier.
Je terminai mes courses d'automne par une nouvelle visite à Malaczka, chez le prince et la princesse Palffy. C'est un vaste et immense château sans architecture, mais chef-lieu d'une terre de vingt mille paysans, et dont le revenu net est de plus de trois cent mille francs. Le pays est monotone et triste, couvert de sable, mais aussi de grandes forêts, dont le produit est considérable à cause du voisinage de Vienne. Sur le penchant d'un contre-fort des Karpathes, qui borne cette plaine, est située une belle ruine, Blessenstein, reste d'un château féodal de cette contrée. C'est dans le voisinage qu'est arrivé l'événement funeste dont le prince Palffy gémit encore et gémira tout le reste de sa vie.
Tous les hivers de Vienne se ressemblent par la rigueur du climat et la monotonie de la vie. La fin de celui-ci fut un peu égayée par l'arrivée du grand-duc de Russie, qui, retenu dans l'occident de l'Europe par un état de santé qui mettait en danger sa conservation, revenait de l'Italie, qu'il avait parcourue pendant quelques mois. On fit de grands efforts pour le bien recevoir, mais toutes les fêtes de la cour aboutirent à des tableaux qui furent assez agréables et à un spectacle, l'époque de l'année ne permettant pas de donner un bal. Ce jeune prince est fort beau et de moeurs très-douces.
Un reste de forces réveillait encore mon ambition: non celle des grandeurs, il y a longtemps qu'elle est éteinte chez moi, mais celle plus honorable qui tient au développement des facultés. Je formai le projet de faire un nouveau voyage en Asie, et mes conversations avec M. de Humboldt, à Toeplitz, avaient mûri ce projet. Je voulais revoir la Russie méridionale; remonter le Don et le Volga; aller en Sibérie, en visitant Casan et l'Oural; de Tobolsk revenir à Orenbourg, pour de là aller faire un séjour de quelques semaines chez les Tartares, afin de comparer leurs moeurs et leur manière de vivre avec celles des Arabes qui, sauf la différence du climat, sont dans des conditions sociales qui se ressemblent; puis arriver sur la mer Caspienne à Gourief, en suivre les bords jusqu'à Astrakan; traverser le Caucase; voir la Géorgie; entrer en Perse; aller à Hérat, puis à Ispahan et au golfe Persique, pour revenir en Géorgie, en Mingrélie et rentrer en Europe en m'embarquant pour Odessa à Redout-Kalé. C'était une expédition de dix-huit mois. Comme une semblable entreprise ne pouvait pas être faite sans la permission de l'empereur de Russie, et même sans son appui, j'écrivis au comte de Nesselrode pour le prier d'être l'intermédiaire de l'expression de mes désirs auprès de son souverain. Il me répondit la lettre la plus aimable où, en m'annonçant le consentement de l'empereur et me prévenant que les ordres seraient donnés pour me recevoir d'une manière conforme à ses sentiments pour moi, il m'engageait, de sa part, à remettre à une autre époque la partie de mon voyage qui concernait le Caucase et la Perse. Or cette partie de mon voyage était la principale. Je tenais à fixer mon opinion sur cette grande question de guerre entre les Russes et les Anglais en Asie. Aussi je renonçai à mon voyage. En répondant au comte de Nesselrode, je le priai de remercier Sa Majesté de ses nouvelles bontés pour moi, et j'ajoutai que j'attendais, pour en faire usage, qu'elles fussent sans limites. Or, à mon âge, un ajournement est un abandon.
En général, le gouvernement russe paraît redouter que des hommes en état de juger parcourent cette partie de ses frontières. Les Russes y ont une existence si précaire, un pouvoir si mal assis, et peut-être si menacé, qu'ils ne veulent pas permettre que les étrangers puissent y regarder, pour publier ensuite le résultat de leurs observations. Au surplus, la question des Anglais et des Russes me paraît fort éclaircie depuis que les Anglais, intéressés à tout laisser dans l'obscurité, ont démontré, bien imprudemment à mon sens, la possibilité d'aller les trouver dans les Indes en traversant eux-mêmes l'Indus pour s'emparer de Caboul; car, s'ils ont pu venir à cette immense distance, dans un pays pauvre qui leur est hostile, à plus forte raison les Russes peuvent-ils aller dans l'Inde, pays de ressources et où ils trouveraient de nombreux alliés.
Peut-être l'entreprise que je formais, et qui exigeait dix-huit mois de voyage, demandait-elle plus de forces qu'il ne m'en reste. Toutefois ce dernier épisode a clos ma carrière un peu plus tôt que je ne l'avais pensé, et à présent, de toutes manières, je la regarde comme finie. Tout l'intérêt de ma vie doit se trouver placé dans mes relations avec quelques amis intimes.
Depuis ce changement dans mes projets, j'ai recommencé mes courses en Bohême et dans la Haute-Autriche; mais, avant de partir pour cette nouvelle tournée, un agréable épisode embellit mon été.
M. le duc de Bordeaux, que je désirais vivement revoir, vint à Vienne après avoir parcouru une partie de la Hongrie pour son instruction. Il était accompagné de plusieurs personnes que j'aime et que j'estime, entre autres du général Foissac-Latour, un des meilleurs officiers de l'armée française, et qui a longtemps servi sous moi. M. le duc de Bordeaux passa une semaine à Vienne, et je le vis beaucoup. Je le menai sur le champ de bataille de Wagram, et lui expliquai, sur place, les mouvements des deux armées et les circonstances de la bataille. Il comprit tout avec facilité et intelligence. Mes rapports avec lui me furent fort agréables. Je lui trouvai un esprit juste, des manières aisées et de l'instruction. Enfin il me parut tel que ses amis doivent désirer qu'il soit, et remplissant les conditions que sa difficile position lui impose. Je ne sais pas ce que le ciel lui réserve, mais il me paraît que, s'il est appelé à jouer un rôle, il est bien préparé pour le remplir. Je l'ai revu il y a peu de mois, et il m'a paru justifier complétement l'opinion que je viens d'exprimer, et qui date déjà de plus de deux ans.
Je passai une saison à Carlsbad en bonne et agréable compagnie. J'allai à Marienbad, revoir Koenigswart. Je fus chez le comte de Kollowrath, dans une terre qu'il habite quelquefois dans le voisinage de Vienne; puis je retournai à Toeplitz, où je devais rencontrer pour la dernière fois le feu roi de Prusse, qui mourut peu de temps après. C'était un homme de bien et de conscience, élevé à l'école du malheur, et qui a eu ensuite la force de supporter une grande prospérité. Je revins dans la Haute-Autriche, où je passai tout le reste de mon automne chez des amis qui habitent cette belle contrée, et je rentrai à la fin de novembre à Vienne, où j'arrivai le lendemain de la mort presque subite de la duchesse de Sagan, femme dont les histoires, la vie et les aventures ont été, quoique assez vulgaires, remarquables dans le temps des choses extraordinaires.
Le printemps m'apporta de nouvelles douleurs. Madame la comtesse Esterhazy, cette amie dont la conservation m'est si chère, fut en danger de mort pendant quarante jours. Elle seule m'a fait connaître dans toute son étendue la profonde douleur que peut causer la crainte d'être séparé pour toujours d'une personne que nous aimons autant que nous la respectons profondément.
L'année précédente, un maître de forges de Bourgogne, M. Maître, dont les intérêts avaient été autrefois communs avec les miens, et dont je n'avais aucun motif de suspecter ni les lumières ni la bonne foi, m'avait écrit pour me faire part d'une découverte importante faite dans la fabrication des fers au moyen de fourneaux marchant sans machines soufflantes et par les courants d'air naturels. Il avait reçu des renseignements précis sur le succès des expériences, qui, s'il n'avait pas été complétement obtenu, était de nature à inspirer toute confiance. On avait obtenu des fontes d'une qualité supérieure, des produits très-considérables, une grande économie de combustible, et la facilité d'en employer de toute nature. Enfin il en résultait la facilité de construire des usines partout sans courants d'eau, sans machines à vapeur, et, par conséquent, soit sur les mines, soit au milieu des bois et dans le lieu le plus avantageux. La fabrication se faisait d'elle-même et par l'action seule des forces naturelles et des courants. Elle était réglée par la force du tirage. Tout cela était bien séduisant, et les expressions employées dans les lettres de M. Maître étaient tellement précises, que, malgré les objections que mon esprit me suggérait et le doute que la réflexion faisait naître, je finis par y croire. M. Maître faisait construire un fourneau sur une mine de charbon de terre dans les environs d'Autun. Il devait me tenir au courant de ses travaux et des expériences qu'il renouvelait. Après s'être entendu avec l'inventeur, il m'engageait à faire prendre un brevet d'invention par l'Autriche.
J'attendais avec impatience les nouvelles que M. Maître devait me donner, mais j'attendis en vain. Son fourneau fut construit, mais le mauvais temps avait mis obstacle à ce que les expériences pussent être faites d'une manière complète, et il les avait remises au printemps. Tous ces délais répugnaient à mon impatience, et je conçus l'idée de les faire moi-même et de construire, dans une usine impériale, à Neiberg en Styrie, un fourneau assez grand pour essayer cette fabrication. Je modifiai les plans qu'on m'avait envoyés et je mis en action toutes les ressources de mon esprit pour arriver à un résultat favorable.
Les travaux une fois avancés, je me rendis sur les lieux et je m'y établis, pour en diriger moi-même l'achèvement. Là, méditant sur le plan et remarquant le canal de communication qui liait le corps du fourneau avec la cheminée d'appel, l'idée d'employer les flammes qui sortaient du fourneau à puddler la fonte me vint à l'esprit, et je fis construire un four à puddler sur le canal et une seconde cheminée d'appel, afin de pouvoir, à volonté, diriger les gaz par l'une ou l'autre cheminée, suivant que le four à puddler travaillerait ou ne travaillerait pas. Le fourneau fut mis en feu et la combustion se fit de la manière la plus active et la plus complète, malgré des charges de trente pieds. Le minerai fut réduit, fondu; mais la partie inférieure du fourneau, le creuset, étant resté froide, le métal se prit, et, les tuyères s'étant obstruées, le courant d'air fut intercepté et le fourneau s'arrêta. Je fis rétrécir l'orifice intérieur des tuyères et leur donner une direction plus inclinée, en même temps que je fis rétrécir le creuset pour y concentrer davantage la chaleur; mais les résultats furent les mêmes. Je fis construire au milieu du creuset une colonne creuse, qui formait le commencement d'un canal souterrain qui venait à la cheminée d'appel. Un tirage allant de haut en bas s'établit et échauffa le creuset annulaire qui environnait la colonne; l'anneau entier se remplit de métal qui se refroidit. Cette disposition fut renouvelée sur une plus grande dimension, et alors le creuset devint suffisamment chaud; car, élevant les tuyères de plusieurs pieds au-dessus de la pierre du fond, tout le tirage se faisant par en bas, la partie supérieure du fourneau fut froide, la réduction du minerai n'eut pas lieu, et la fusion ne s'effectua pas. Je divisai les courants et partageai leur action de manière qu'une partie du tirage se fît par en haut et l'autre par en bas; mais alors les deux effets furent manqués. Les dépenses que ces expériences m'occasionnaient se trouvaient au-dessus de mes moyens, je dus les arrêter. Mais les lumières qu'elles m'ont données ont fixé mon opinion sur la possibilité et la grande probabilité d'un résultat avantageux; elles m'ont permis de constater les principes ci-après que je crois incontestables.
Dans les fourneaux sans soufflerie, les courants d'air sont le résultat de la différence des températures. On peut en augmenter la vitesse par une hauteur plus grande de tirage, comme, dans les fourneaux ordinaires, on y parvient par des machines plus puissantes, qui projettent l'air avec une force plus grande. Dans les uns, on agit par aspiration, et, dans les autres, par pression. Ainsi la quantité d'air nécessaire à la combustion est également assurée dans l'un et dans l'autre système. Les interstices des charges laissent un intervalle suffisant au passage de l'air, et la pression, que l'on a représentée comme une chose nécessaire, ne sert qu'à donner une quantité convenable d'air dans un temps déterminé. Mais la grande différence des deux modes constate en ceci: avec les fourneaux sans soufflerie, on a nécessairement la combustion et les courants d'air dans la ligne droite que déterminent par leur position respective les orifices d'entrée et de sortie, tandis qu'avec des machines soufflantes, l'action étant mécanique, on fait arriver l'air d'où l'on veut, parce qu'il est lancé avec une force de projection constante, dont on peut à volonté faire varier la direction. Ainsi c'est à diriger les courants dans le but d'avoir la chaleur où elle est nécessaire que tous les calculs doivent tendre pour les fourneaux sans machines soufflantes.
Je pense, après avoir étudié la question avec soin et suivi les phénomènes qui se sont passés sous mes yeux, qu'on doit regarder comme constants les faits énoncés ci-après. Le tirage, une fois établi, traverse sans peine les plus épaisses charges de combustibles et de minerai, si surtout le minerai n'est pas en poussière. En réduisant les fourneaux de quinze à dix-huit pieds et employant des minerais fusibles, on ne trouve jamais d'obstacle de ce côté.
La chaleur nécessaire pour opérer la réduction et la fusion est obtenue en se servant de la totalité des gaz et du calorique pour cet objet.
En divisant les courants, on n'en a plus assez pour produire un effet satisfaisant; et je conclus que l'on doit réussir parfaitement avec un fourneau de petite dimension, en établissant la totalité des courants de haut en bas; et pour cela voici les constructions que j'exécuterais.
Je construirais un fourneau avec une tour de quinze à dix-huit pieds, dans la forme consacrée par l'usage, avec un creuset carré de vingt pouces de côté. Je fermerais le gueulard au moyen d'un chapeau mobile qui s'ouvrirait pour placer les charges; je ferais construire une douzaine de tuyères à quatre pieds au-dessous du gueulard, autour du fourneau, et je donnerais seulement quatre pouces carrés d'ouverture aux orifices intérieurs; enfin j'ouvrirais le creuset d'un côté jusqu'à un pied ou quinze pouces de hauteur à partir de la pierre du fond, et je mettrais à la suite un four à peu près semblable aux fours à réchauffer, avec un floux de six pouces en hauteur et après une cheminée de rappel de dix-huit pouces d'ouverture placée presque horizontalement, de manière à pouvoir y placer aussi un four à puddler qui prendrait les flammes pour les rendre à la cheminée, ou les y laisserait passer extérieurement, selon le besoin.
Je ne doute pas un moment d'un succès complet, car tous les inconvénients remarqués seraient prévenus. Ce four à la suite, à voûte surbaissée, serait fermé par une dame et deviendrait le véritable creuset, et une porte serait disposée pour faire la coulée. Toute la chaleur et les gaz du fourneau seraient employés: 1° à réduire le minerai et à le fondre; 2° à échauffer le creuset, qu'ils traverseraient en totalité. Aucun engorgement ne serait plus à craindre.
Pendant mes expériences, je dirigeai les flammes du fourneau par le four à puddler et j'essayai le puddlage, qui réussit parfaitement bien. Ce succès fit grande sensation parmi tous les industriels occupés de métallurgie.
Je pensais qu'ayant pris un privilége pour l'emploi des flammes perdues je trouverais dans cette invention un grand dédommagement de l'échec que j'avais éprouvé; mais il en fut tout autrement, et l'on me disputa le mérite d'avoir eu le premier cette idée en Autriche et d'en avoir fait l'application. Je n'avais apporté aucun mystère dans mes travaux, et moins auprès des employés du gouvernement qu'envers aucun autre, puisque c'était dans une usine impériale et avec l'appui de l'administration que j'opérais; mais l'idée d'appliquer les flammes perdues des hauts fourneaux à puddler avait frappé le directeur de Mariazell, un sieur Lait, homme capable, mais intrigant. Sans compter pour rien la priorité de mes idées sur les siennes et de mes travaux en pleine exécution, il se mit à construire de son côté, et il intéressa l'amour-propre du prince Lobkowtz, directeur du département des mines et fonderies dans son entreprise.
Je ne pris aucune précaution contre un tel procédé, ne pouvant pas supposer un moment que l'on se servirait des travaux de Mariazell contre mes intérêts. On soutint que ce n'était pas la même chose, puisque j'avais employé un fourneau marchant sans machine soufflante, tandis que l'on s'était servi de fourneaux avec soufflerie, comme si ma première pensée n'avait pas été de consacrer mon procédé à ces mêmes usines, comme si mon brevet de privilége n'en faisait pas expressément mention. On se rabattit sur ce que mes plans étaient peu détaillés et le mémoire peu explicatif, et on prétendit que le gouvernement, plus libéral que moi, voulait donner à chaque particulier la facilité de faire librement chez lui ces améliorations sans payer aucun droit. Pour défendre les miens, il eût fallu soutenir un procès et faire de grands frais. Ma position ne comportait guère un procès entre moi et le gouvernement, et je dus céder.