Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 5
De la Bastei, nous sommes revenus à pied par la vallée d'Altwald, composée d'une crevasse entre les rochers. Après une heure de marche pour arriver à Altwald et ayant monté cent cinquante marches, nous nous sommes retrouvés sur le plateau, et près de notre voiture qui s'y était rendue par des chemins constamment d'une égale hauteur, en évitant les ravins et les tournant à leur naissance. De là on va voir le moulin de Lokmühle situé à cent cinquante marches au-dessus du plateau, et qu'un cours d'eau, puissant par sa masse et par sa pente, fait marcher. Cette rivière s'appelle la Verritz. Tel est l'ensemble de la physionomie du pays appelé la Suisse saxonne, très-mal nommé, ainsi que je l'ai déjà dit, mais offrant le spectacle d'un vaste et magnifique jardin anglais, et méritant la légère fatigue qu'on éprouve en le parcourant. De charmantes routes, au surplus, ont été exécutées pour en faciliter le parcours aux curieux et aux voyageurs. Le reste du chemin et le retour de Dresde s'effectuent par la vallée de l'Elbe. On passe à Pilnitz, et en peu d'heures on est de retour à Dresde, en traversant Neustadt.
Le lendemain de mon retour à Dresde, je me rendis à Freyberg, muni d'une lettre de M. de Reschard, ministre du roi, pour M. de Visleben, directeur. Celui-ci chargea M. Reich, professeur de physique, homme très-distingué et d'une grande complaisance, de me faire voir tout ce qui pouvait m'intéresser. L'École de Freyberg est célèbre dans toute l'Europe. Soixante élèves, dont le plus grand nombre vient de l'étranger, en suivent l'enseignement. Elle a formé plusieurs minéralogistes illustres. M. Alexandre de Humboldt en est sorti. Je visitai la collection complète des minéraux que l'École possède, et j'allai voir ensuite l'usine consacrée à l'amalgame qui se fait de la manière la plus avantageuse et la plus parfaite.
L'opération s'exécute ainsi: les minerais réunis sont cassés en petits morceaux. Après avoir eu soin de mêler les plus riches avec les plus pauvres pour avoir des produits uniformes, on les place dans des fourneaux à griller, en les mélangeant avec dix pour cent de sel commun. On les remue constamment, et on les soumet, pendant un temps déterminé, à l'action d'un feu vif. Les parties sulfureuses du minerai brûlent, et il se forme du sulfate de soude et du chlorure d'argent. Refroidi et le minerai grillé, on le porte au moulin pour le réduire en poudre impalpable. On place cent livres de ce minerai dans le fourneau, et, en y ajoutant cinq livres de plomb, il se forme un métal binaire, plomb et argent. Il y a saturation quand six onces d'argent sont renfermées dans trente-deux onces de plomb fondu. Cette opération se renouvelle sur les scories qui renferment encore de l'argent, et elles sont mises dans le fourneau pour enrichir le minerai. On fait ensuite de l'oxyde de plomb, et on retire au fur et à mesure la peau qui se forme à la surface des métaux en fusion dans les chaudières. On accélère cette oxydation au moyen de soufflets dont le vent est dirigé sur la surface. Le plomb ainsi enlevé, l'argent reste au fond; mais, à la première fois, il n'est pas pur, et l'opération est recommencée sur des quantités moindres.
Le produit annuel des mines de Freyberg est de dix mille quintaux de plomb et de soixante mille marcs d'argent. Cinq mille ouvriers mâles vivent du produit de ce travail. Les mines appartiennent à divers particuliers, et la propriété est divisée en actions. Il y a dans cette usine une pompe à incendie d'une force extraordinaire. Elle lance l'eau à une très-grande distance par un tube de six pouces de diamètre. Quatre pompes réunissent leur action, et l'eau cède à une pression de sept atmosphères. Nous sommes descendus ensuite dans les galeries où se fait l'exploitation. Il y en a cinq, placées les unes au-dessous des autres. Des pompes amènent au-dessus de la galerie d'écoulement les eaux de la partie la plus basse, et, du point d'où elles retombent sur le moteur, elles contribuent à le faire marcher au moyen d'un supplément de forces et d'un courant intérieur, qui sert constamment à cet usage.
Le lendemain, j'allai voir une mine de la même espèce, mais qui renferme un appareil qui était nouveau pour moi, une turbine de la force de trois chevaux et demi. La chute qui la fait mouvoir est de trois pieds; la quantité d'eau est de huit cents pieds cubes par minute: dans ces conditions, une roue ordinaire ne donnerait qu'une force de deux chevaux. Cependant cette ingénieuse machine n'est utile que dans des circonstances données. Avec une très-grande chute et peu d'eau, ou avec très-peu de chute et beaucoup d'eau, elle est avantageuse; mais, avec des éléments de moyenne force, les roues ordinaires donnent des produits plus grands. Cette turbine mettait en mouvement une machine soufflante de nouvelle invention, et composée d'un cylindre en fer battu de neuf pieds de diamètre. Une vis d'Archimède inclinée sous un angle déterminé, et le gros bout en bas, est enfoncée aux deux tiers de son diamètre dans l'eau, et celle-ci, poussant l'air qui entre à chaque tour, produit un courant régulier avec une pression de trente pouces d'eau.
Je fis à Freyberg une rencontre agréable: j'y trouvai un célèbre voyageur, Russe de naissance, M. Tchikatchoff, qui a parcouru deux fois l'Amérique dans sa longueur, en passant plusieurs fois du versant de l'Atlantique dans celui de la mer Pacifique, et réciproquement. Il se disposait à continuer ses explorations et avait passé l'hiver à Berlin, occupé à compléter son instruction pour rendre ses observations plus utiles. Il comptait se mettre en route l'année suivante pour le Caucase, et de là sur le plateau de la Tartarie, enfin gravir les pics les plus élevés de la chaîne du Thibet, voyage que M. de Humboldt avait rêvé, auquel il s'était pendant longtemps préparé, mais qu'il n'a pu exécuter et que l'intérêt des sciences réclame encore aujourd'hui.
Je quittai Dresde le 26 août, pour revenir en Bohême et visiter le nord de cette province en rentrant par Zittau. Je devais ainsi passer à Bautzen et revoir nos champs de bataille des 21 et 22 mai 1813: c'était réveiller encore quelques bons souvenirs. Je passai plusieurs heures à les parcourir, et puis je m'arrêtai à Hochkirch, où Frédéric éprouva un grand revers, dont son ennemi, le maréchal Daun, ne sut pas profiter. L'armée prussienne était mal postée. Elle occupait une mauvaise position en face et à portée de l'armée autrichienne. Elle fut surprise et battue; elle perdit deux cents pièces de canon; mais, chose presque incroyable! elle ne fut pas mise en déroute, se retira à deux lieues et prit position sur la Sprée, où Daun la laissa tranquille, tant l'empire qu'exerçait sur son esprit le génie de Frédéric était puissant! Cet événement m'a toujours paru un des faits les plus curieux de l'histoire de cette guerre si féconde en miracles.
En approchant de Löbau, le pays est charmant, bien cultivé, et il s'embellit encore après avoir passé cette petite ville. Je visitai l'établissement morave, d'une ravissante beauté, et où la prospérité, le bien-être et la richesse se montrent de toutes parts. Un millier de personnes composent cette colonie, fondée, il y a environ cent ans, par un comte de Zizendorff. Dans le principe, elle ne rassemblait qu'une vingtaine d'individus. Sa principale industrie est celle des toiles; elle en vend pour cinq cent soixante mille écus par an, ce qui donne à cette population un bénéfice de sept à huit cent mille francs.
Après avoir couché à Zittau, je me rendis à Friedland, chef-lieu du duché érigé en l'honneur et au profit de Waldstein par Ferdinand, qui le lui retira au bout de deux ans, en lui ôtant en même temps la vie.
Le château de Friedland, forteresse de l'époque, construit avec soin par le chevalier Berka, est élevé sur un rocher de basalte et soumis au commandement d'une tour de vingt-six toises de hauteur, qui en forme le donjon. Il est dans une situation pittoresque, mais il n'est guère habitable aujourd'hui. Sa dimension n'a rien d'extraordinaire. La chapelle renferme un monument élevé en l'honneur du feld-maréchal baron de Boedern, qui se distingua dans la guerre contre les Turcs, et mourut en 1600. Cette terre appartient aujourd'hui à la famille de Clam-Gallas, héritière du général Gallas, à qui Ferdinand la donna après la mort de Waldstein et la confiscation de ses biens. Le château de Friedland fut attaqué, mais sans succès, par les Hussites, en 1428 et 1433. Dans la guerre de Trente-Ans, il servit de poste militaire, tantôt aux Suédois, tantôt aux Impériaux. Il ne renferme rien d'intéressant aujourd'hui, excepté le meilleur portrait connu de Waldstein. Une belle manufacture de draps existe à peu de distance du château.
De Friedland je me rendis, par un pays de montagnes assez âpres, à Reichenberg. Ici le paysage s'embellit beaucoup. Cette petite ville est le siége d'une industrie prodigieuse. Une foule de fabriques de draps, de filatures de coton et de toiles l'environne. Les fabriques font vivre une population de dix mille âmes. Ce canton donne l'idée d'une ruche d'abeilles par l'activité qu'on y remarque; il s'y fait des affaires pour des sommes fort grandes. Ce débouché pour pénétrer en Bohême est un des meilleurs, quoique moins ouvert que celui de Peterswald. On reste au milieu des montagnes pendant plus de dix lieues.
De Reichenberg j'allai à Liebnau et à Turnau, où je couchai. L'industrie de ces deux petites villes consiste dans la taille et le polissage des pierres fines de Bohême, que l'on tire des environs de Leitmeritz, et dans la composition des pierres imitées, faites avec du verre de couleur. Cette industrie emploie à Turnau seul plus de six mille ouvriers.
Le lendemain, je me rendis à Koenigsgratz, ville ancienne et bien fortifiée, placée au confluent de l'Elbe et de l'Alder. Le lieutenant général Lainal, qui y commandait, me la montra dans ses plus grands détails. Fortifiée régulièrement, sa grande force lui vient des inondations, que l'on peut créer à volonté, en peu de moments, au moyen de ponts-écluses construits sur chacune des deux rivières, inondations que l'ennemi ne peut pas éloigner. Elle a huit bastions avec de grandes demi-lunes, des places d'armes retranchées, des couvre-faces revêtus; en un mot, toutes les richesses de l'art des fortifications s'y trouvent réunies. Les établissements sont d'une beauté extraordinaire; tous les magasins sont casematés, et il y a des logements à l'abri de la bombe pour dix mille hommes et un escadron. Tout a été prodigué pour rendre cette forteresse imprenable, et on peut dire qu'on y est parvenu, en remarquant toutefois que les défauts de cette place sont d'avoir une action difficile à l'extérieur, malgré deux rivières qui la favorisent, à cause des longs défilés par lesquels il faut sortir. Du reste, des pâtés placés dans les inondations, mais très-près de leur extrémité, parent un peu à cet inconvénient, en éloignant l'ennemi et protégeant, par leur feu, la marche des colonnes sur les chaussées et leur déploiement.
Cette ville a dix mille habitants; elle est fort ancienne et possède différents priviléges. Elle montra un attachement et un dévouement particuliers envers Podiebrad, qui, de simple administrateur subalterne, devint souverain et monta, avec le titre de roi, sur le trône de Bohême, en 1458. Un fait qui m'a frappé ici, c'est le prix extrêmement bas des denrées.
Je vis la garnison et le corps des officiers, et j'allai visiter l'établissement où mangent en commun, et parfaitement bien, officiers supérieurs, capitaines et lieutenants. Ils donnent des fêtes aux dames de Koenigsgratz, et la dépense mensuelle de chacun d'eux ne s'élève pas au-dessus de cinq florins ou douze francs cinquante centimes. Dans un pays semblable on est facilement riche, car la richesse n'est pas absolue: elle résulte de revenus supérieurs aux besoins, et les besoins ont toujours, quoique variables, une limite déterminée.
De Koenigsgratz, j'allai voir la forteresse de Josephstadt, qui n'en est éloignée que de six lieues. Elle mérite le voyage d'un homme de guerre, car c'est un chef-d'oeuvre en fait de fortifications, où l'argent et les soins ont été prodigués. On demande à quoi il était bon d'élever une seconde ville de cette importance aussi près de Koenigsgratz, qui remplit précisément le même objet qu'elle, celui de renfermer des dépôts, des magasins de toute espèce et de donner à une armée défensive le moyen de manoeuvrer sur les deux rives de l'Elbe? Mais l'explication m'en a été donnée, et elle montre le pouvoir magique que les hommes supérieurs exercent sur les esprits vulgaires. Frédéric II avait campé sur la position de Josephstadt pendant la guerre de la succession de Bavière, et cette position très-bonne avait tenu pendant longtemps en échec l'armée autrichienne. Dès lors on donna une importance surnaturelle à ce lieu, et l'on construisit sur le plateau la place qui y est aujourd'hui, uniquement pour empêcher l'ennemi de ne jamais plus l'occuper. Sa force consiste particulièrement dans des moyens de défense souterrains, qui y sont distribués avec un grand art et un très-vaste développement sur les deux tiers de son pourtour, le dernier tiers étant couvert par des inondations. Elle est certainement, parmi les places de guerre que de grands accidents naturels ne rendent pas imprenables, une des plus fortes de l'Europe. Des abris pour d'immenses magasins et pour mettre à couvert douze mille hommes et trois escadrons sont à l'épreuve de la bombe. Elle a coûté douze millions de florins (trente millions de francs) et a été terminée en 1787. Le gouverneur en était le général baron de Schabler, brave homme et vieux soldat, ayant bien fait la guerre autrefois à la tête du régiment des dragons de la Tour, qu'il commandait et qui avait acquis une grande réputation dans l'armée française. Il avait épousé une femme d'une grande beauté, d'une haute naissance, Wradislas, et qui lui a donné la plus belle famille que l'on puisse rencontrer.
Après avoir séjourné vingt-quatre heures à Josephstadt, je continuai mon voyage par Holitz, où le grand Frédéric a eu son quartier général pendant longtemps. Je traversai Zwittau et Leutomischl, habitation royale appartenant aux Waldstein de Duchs, et bâtie en 1568, par un baron Wradislas, sous la direction du célèbre architecte italien Battista, et j'arrivai à Brünn le 30 août. J'allai visiter les beaux établissements métallurgiques du prince de Salm à Plansko, sur la Zwittauka. Ils se composent de trois hauts fourneaux, douze marteaux et un laminoir. Les fourneaux produisent beaucoup et marchent jusqu'à quatre ans de suite sans mettre bas. Leur produit, pour chacun, est de cinq cents quintaux par semaine. Ils travaillent particulièrement en sablerie. Les usines ont été mises sur le pied actuel par un célèbre chimiste, nommé Reichenbach, qui a découvert la créosote, substance qui entre dans la composition de la fumée et lui donne la propriété de conserver la chair; découverte d'une importance capitale pour la médecine et la chirurgie et dont chaque jour les applications seront plus étendues. Il ne s'est pas borné à soigner les intérêts de sa gloire, car il est devenu fort riche par suite d'une association qui a fini par être extrêmement lourde pour le prince de Salm et qui, depuis, s'est rompue avec éclat.
J'allai voir aussi une immense manufacture de sucre de betteraves, établie également par Reichenbach au compte du prince de Salm, à Reis, à deux lieues de Plansko. Elle est sur une échelle gigantesque, nullement en rapport avec les moyens de culture à portée de l'approvisionner. Une autre manufacture de la même espèce, et qui est un modèle de bonne entente, où l'on trouve de l'économie intelligente pour diminuer la main-d'oeuvre, fixa aussi mon attention. On y trouve l'application des meilleures méthodes et l'emploi des machines les plus nouvelles et les plus perfectionnées. Elle appartient à un négociant français, établi depuis longtemps à Vienne, qui l'a bâtie à Séglovitz, à deux lieues de Brünn, sur les terres de l'archiduc Charles. Elle a peu d'étendue; elle est conduite par deux relais de vingt-six ouvriers, et cependant elle est calculée pour consommer vingt millions de betteraves, et elle fabrique un million cinq cent mille livres de sucre. On n'y fait pas usage de presse: on y emploie le lévigateur. Une machine à vapeur de la force de quinze chevaux suffit à tous les besoins. Le sucre est si bien fait, qu'il n'éprouve qu'un déchet de dix pour cent au raffinage. Le capital employé dans cette fabrique est de cinq cent mille francs.
Je visitai avec soin un établissement d'une triste célébrité, le Spielberg, maison de détention pour les condamnés. C'est l'ancienne citadelle de Brünn, qui a été convertie en prison. Elle est parfaitement tenue, et les prisonniers y sont traités avec beaucoup d'humanité. La nourriture est suffisante et bonne; les chambres sont saines et propres. Personne n'habite plus les cachots, que l'empereur François, quelque temps avant sa mort, avait fait évacuer. Au surplus, de son temps, ils n'avaient rien de malsain; mais ceux qui étaient habités au temps du libéral empereur Joseph, et plusieurs du temps de la clémente Marie-Thérèse, étaient funestes à la vie des prisonniers. Ces cachots amenaient toujours la mort au bout de six mois, m'a-t-on dit. Aujourd'hui une philanthropie éclairée préside au régime de cet établissement, et la seule chose mauvaise que j'aie remarquée, c'est que les condamnés pour récidive ne sont pas séparés de ceux qui le sont pour la première fois. Parmi les quatre cents prisonniers, quatre-vingts seulement sont condamnés à vie ou à plus de dix ans, et cependant cette prison est le seul lieu de détention pour les provinces des deux Autriches, de la Moravie, de la Bohême, et correspond aux besoins d'une population de douze millions d'habitants, chiffre incroyable, et qui montre la douceur des moeurs et la moralité de ces peuples. Les autres prisonniers de la monarchie ont leur maison de détention, et il y en a une au château de Laybach, en Carniole, et une autre à Moukatch, dans les Karpathes, pour la Hongrie.
Après toutes ces excursions, je me rendis à Eichhorn, chez la princesse de Wasa, qui m'avait fort engagé à aller la voir. Eichhorn est une bonne et belle habitation, située sur un rocher escarpé, au pied duquel coule la Schwarza. Autrefois forteresse des Templiers, elle pourrait devenir une superbe résidence d'été; le pays, tout sauvage qu'il est, se prêterait facilement à des embellissements. La princesse en a commencé qui promettent beaucoup pour l'avenir et donnent déjà des résultats satisfaisants. Le prince et la princesse de Wasa ont, dans ce séjour, une bonne et douce existence; ils y sont aimés et reçoivent à merveille ceux qui viennent les visiter. Les chasses sont étendues, sans être belles. La vie passe dans ce lieu très-agréablement.
La princesse me fit faire diverses excursions intéressantes dans ce pays pittoresque. Nous allâmes voir la partie supérieure de la Schwarza, à Adamsthall, et dîner dans un château appartenant au prince de Lichtenstein, situé au milieu de beaux bois, de prairies ravissantes, et à très-peu de distance de grottes d'une très-grande étendue et qu'il faut longtemps pour visiter en totalité. Nous allâmes en même temps au caveau de famille des Lichtenstein, établi près de Vrano. Le prince Jean l'a fait restaurer, augmenter, et l'a agrandi d'un nouveau, communiquant avec l'ancien. Son premier habitant a été le prince Jean lui-même. Il se compose d'une église souterraine, placée au-dessous d'une autre fort belle revêtue en grande partie de marbre, et bâtie il y a environ deux cents ans. Je quittai bientôt Eichhorn pour revenir à Vienne, mais je devais y retourner souvent et toujours avec un nouveau plaisir. Il y a de l'attrait à donner des soins à ceux dont la tête élevée a été frappée par la tempête, et qui supportent avec calme et dignité l'infortune qui pèse sur eux.
Je continuai mes excursions et j'allai visiter le prince et la princesse Palffy dans leur charmant établissement de Marcheck, situé sur la rive droite de la Marche, limite entre l'Autriche et la Hongrie. C'est la résidence d'été du chef de cette famille, riche et considérable, mais déchue de son ancienne puissance, et qui restera dans une sorte d'infériorité, jusqu'à ce qu'un homme capable arrive au pouvoir, comme on l'a déjà vu, car elle a fourni plusieurs palatins. Elle est du petit nombre des familles hongroises qui, toujours scrupuleuses sur le choix de leurs alliances, peuvent aujourd'hui faire les preuves les plus étendues.
Le château de Marcheck n'est pas considérable, mais il est arrangé avec soin. De très-beaux jardins et des bouquets de bois d'une belle venue, séparés par des prairies toujours vertes, l'environnent. La princesse Palffy, femme de mérite et d'esprit, recommandable par ses hautes qualités, en fait les honneurs à merveille. Nous parcourûmes les environs. Le prince Palffy, qui s'occupe avec succès de ses affaires et se consacre entièrement à remettre en ordre une grande fortune dérangée par son père, fortune qui doit retourner à ses neveux, car il n'a pas d'enfants, me montra ses établissements d'agriculture, qui sont bien tenus et bien conduits. Une fatalité à la manière des anciens a frappé sur lui, et une impression profonde de tristesse a donné un cachet particulier à son humeur et à sa physionomie. Son frère, qu'il aimait, est mort de sa main à la chasse, et un pressentiment avait annoncé à ce frère, depuis longtemps, une fin prématurée: on lui avait prédit qu'il ne dépasserait pas l'an 1830. Il était au moment d'achever cette triste année lorsque, étant à la campagne, le prince Palffy lui proposa et le pressa de venir à la chasse, ce dont il ne se souciait pas. Une balle, en ricochant, l'étendit roide mort. On conçoit qu'un souvenir pareil empoisonne la vie, et, en vérité, le prince Palffy se nourrit de sa douleur. Il ne vit que pour ses neveux et se plaît à exagérer ses devoirs.
Dans nos promenades, nous allâmes voir le château de Teben, placé sur une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la Marche dans le fleuve. Sa possession rend maître absolu de la navigation. Nous avons, à cet effet, occupé ce poste militaire en 1809, et, en l'évacuant, nous l'avons démantelé. Aujourd'hui ce n'est plus qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque.
Peu après mon retour à Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein, dont les établissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la fortune est peut-être la première du continent de l'Europe. Elle se compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et sans un sou de dettes; des terres immenses, bien cultivées, beaucoup de châteaux en bon état, en un nombre presque ridicule. Sa famille, très-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours compté, parmi ses membres, un grand nombre de généraux distingués et de bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est un des éléments de la puissance nationale.
Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses nombreux frères et soeurs. Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mère, la princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que l'on puisse rencontrer et qui, sans être jamais sortie de l'Autriche, parle un français aussi pur et aussi élégant que la personne la plus distinguée et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gâte tous ces avantages, et chacun la déplore; c'est une extrême surdité qui lui rend à charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux ornements.
Je passai une semaine à Eisgrub. La matinée était employée à la chasse ou aux courses de curiosité, et la soirée était animée par une agréable et nombreuse société.