Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)

Part 4

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Le château de Riesenstein, ancienne forteresse défendant la vallée, placé sur un rocher et distant d'une heure de Hans, fut bâti, il y a environ deux cent cinquante ans. Alors un préjugé fantastique existait, et l'on croyait que, pour rendre une forteresse imprenable, il fallait placer au milieu des murs, quand on la construisait, un enfant vivant. Le fils d'un riche paysan disparut, et le père ne douta pas que son fils n'eût servi d'holocauste à la sûreté de son seigneur. Dans son désespoir, il résolut de s'en venger. La balle meurtrière du père infortuné enleva la vie au seigneur; mais, peu de jours après, en faisant la moisson, on découvrit les restes de l'enfant qui avait disparu. L'assassin, bourrelé de remords, alla s'accuser de son crime et fut condamné à être pendu. Avant de subir son supplice, il fit abandon de sa fortune pour construire une chapelle où un mausolée serait élevé au seigneur de Riesenstein, et où une messe serait dite à des époques fixes de l'année pour le repos de son âme. La chapelle fut en effet construite au milieu du château fort. Le mausolée s'y voit encore et représente la victime avec sa cuirasse percée des balles qui lui ôtèrent la vie. La messe se dit régulièrement aux époques qui ont été fixées par la fondation.

Je vins retrouver à Krummisbaum des amis avec lesquels je passais toujours une grande partie de mes étés. Plus tard, je revins encore dans ces contrées pour me rendre à Frauenberg, chez le prince de Schwarzenberg, afin d'assister à ses grandes chasses d'automne, d'où je retournai à Vienne dans le courant de décembre.

Mon hiver s'écoula, comme de coutume, à Vienne. Je partageais mon temps entre les études, qui remplissent à peu près exclusivement ma vie, et une société bienveillante; mais le printemps m'apporta de douloureux chagrins. J'étais lié intimement depuis bien des années avec le comte et la comtesse Valentin Esterhazy. Le comte ne jouissait pas d'une bonne santé. Il souffrait d'un embarras dans la circulation qui autorisait de graves inquiétudes. Sa fin fut prématurée. Il disparut de ce monde lorsqu'on s'y attendait le moins. Une attaque d'apoplexie l'enleva, après une agonie de plusieurs jours. C'était un homme d'esprit, d'un jugement sûr et d'une grande bonté, universellement aimé, et pour lequel j'avais une tendre et sincère amitié. La comtesse, femme de bien, possédant les plus hautes qualités et une grande séduction, sincèrement attachée à son mari, fut frappée de cet événement, qui a laissé chez elle une empreinte douloureuse et mélancolique, que, jusqu'à présent, rien n'a pu entièrement effacer. Plongée dans une profonde douleur, elle se décida à aller passer, chez une de ses parentes, dans un château en Hongrie, la plus grande partie de l'été, afin de se trouver à proximité pour se livrer à des actes de piété au caveau de famille où son mari avait été déposé.

Cette mort prématurée changea toutes les habitudes de ma vie. Je me disposai à voyager. Une occasion de revoir l'empereur de Russie, que je cherchais depuis longtemps, se présentait. L'empereur venait à Toeplitz pour y prendre les eaux. Le 10 juillet, je partis pour m'y rendre. Cette fois je pris la route directe en passant par Znaïm et Iglau.

J'arrivai à Znaïm le 11 juillet, et j'allai visiter le champ de bataille où j'avais combattu, juste jour pour jour, vingt-neuf ans auparavant, et sur lequel j'avais reçu le bâton de maréchal. Les faits sont tellement encore présents à mon esprit, qu'il me fut facile de reconnaître toutes les localités, et j'éprouvai une sensation profonde et délicieuse qui me rappelait mon heureuse jeunesse. Je continuai mon chemin et je traversai un plateau triste et monotone. Cette partie de la Bohême, quoique riche, est cependant la moins belle. La partie riante, variée et pittoresque de cette province, forme une ceinture qui l'enveloppe dans les deux tiers de son pourtour, et qui commence aux frontières de la Bavière au midi, finissant en passant par le nord à la Moravie.

Je traversai le champ de bataille de Kollin où le grand Frédéric fut battu par le général Daun, six semaines après avoir gagné la bataille de Prague. Son armée était inférieure à l'armée autrichienne. Il trouva celle-ci en position, et voulut la tourner par une manoeuvre de flanc exécutée à portée de canon. Les Autrichiens se disposaient à la retraite, quand un général prussien, qui était à la droite et dont le rôle était défensif, descendit de sa position pour attaquer. L'armée autrichienne fut obligée de rester, et la bataille s'engagea sous d'autres auspices que ceux sous lesquels le roi avait commencé son mouvement. Une défaite complète en fut le résultat pour les Prussiens. Mais, cette désobéissance du général prussien n'eût-elle pas eu lieu, on ne pouvait guère espérer autre chose du plan suivi par Frédéric; car on ne peut concevoir un mouvement plus dangereux, plus délicat, plus difficile que la manoeuvre opérée à Prague. Pour qu'elle pût réussir une fois et à plus forte raison plusieurs, il fallait avoir en tête un général stupide. Or le général Daun valait incomparablement mieux que son devancier, le prince Charles de Lorraine.

J'arrivai à Prague où je ne restai qu'une journée, et je continuai ma route pour Toeplitz, en passant par Theresienstadt. Je traversai encore un autre champ de bataille de la guerre de Sept-Ans, celui de Lowositz, où le grand Frédéric obtint un brillant succès.

Le 19, l'empereur et l'impératrice de Russie arrivèrent à Toeplitz, et, le 20, j'eus l'honneur de les voir, et dans le jardin, et le soir au bal. Ils m'accueillirent avec une extrême bonté, et j'en éprouvai un véritable bonheur. Le sentiment que je porte à l'empereur Nicolas est exempt de tout intérêt. Il est le résultat de la haute estime que j'ai pour son caractère, pour la pureté de ses intentions, car je crois que le mobile de toutes ses actions est l'idée d'un devoir. Si quelquefois il dépasse, aux yeux de la multitude, les limites d'une sévérité que semble prescrire la saine raison, je suis convaincu que c'est avec répugnance qu'il se soumet à des mesures qu'il regarde comme des nécessités commandées par sa conscience. Il est enthousiaste de tout ce qui est beau, grand, généreux. Sa tendresse pour les siens et sa bienveillance pour ceux qui l'entourent prouvent la bonté de son coeur. J'éprouvai donc un véritable bonheur de l'approcher encore une fois avant de mourir. Je le remerciai de nouveau de toutes les bontés dont j'avais été l'objet pendant mon voyage dans la Russie méridionale. L'impératrice me reprocha avec une grande amabilité de n'avoir pas fait un détour pour aller les visiter, et ce ne fut pas la première fois qu'à mes propres yeux je reconnus ce tort.

Chaque jour je rencontrais l'empereur, et chaque jour il me renouvelait l'expression de sa bienveillance. Mais je ne fus pas admis à le voir en particulier, ni M. de la Ferronnays non plus, qu'il aime beaucoup, parce qu'il ne voulait pas laisser supposer qu'il se livrait à quelques intrigues. Il entretint seulement ce dernier deux fois mystérieusement dans le jardin pour lui parler du duc de Bordeaux, une fois avant le voyage que M. de la Ferronnays fit à Kirchberg, et une fois à son retour. Et, chose surprenante, avec l'apparence d'une résolution constante qui doit tout renverser, il se laisse arrêter journellement par les plus petits obstacles et les plus minces considérations. Il reconnaît le gouvernement de Louis-Philippe, et a de bons rapports politiques avec lui, en même temps qu'il ne peut se résoudre à prononcer son nom. Il rencontre deux hommes qu'il aime et qu'il estime, la Ferronnays et moi; il leur témoigne ses sentiments; mais il ne peut leur accorder le charme d'une intimité qu'il apprécie beaucoup, de peur de se compromettre. Avec un esprit distingué, une instruction étendue, et un caractère qui, dans les circonstances importantes, montre une grande force, il y a quelque chose d'incomplet en lui. Je me contentai donc de profiter de toutes les occasions de le voir, de l'approcher et de satisfaire les besoins d'une vive affection qui avait été l'unique objet de mon voyage.

L'impératrice resta deux jours seulement à Toeplitz; l'empereur, après avoir pris les bains, se mit en route, le 10 août, pour la rejoindre aux eaux de Kreis, en Bavière, où elle s'était rendue. Deux jours après, je quittai Toeplitz, où je n'avais plus rien à faire et j'entrepris un petit voyage en Saxe, pour y vivre encore de souvenirs; car telle est la seule nourriture morale et intellectuelle qu'il me soit permis de prendre avec plaisir aujourd'hui.

Je me rendis à Dresde, par Culm et Peterswald, lieux de si tristes souvenirs pour moi. À peine arrivé à Dresde, je courus revoir le champ de bataille célèbre où la fortune nous réservait ses dernières faveurs. Je reconnus avec facilité et avec un certain plaisir tous les lieux. Les événements se représentaient nettement à ma pensée. Jamais le point élevé d'où nous sommes tombés ne se montra ainsi à moi d'une manière plus éclatante. Une fois ce devoir rempli envers ma vie passée et les temps héroïques de ma jeunesse, je résolus de consacrer plusieurs jours à voir ce que Dresde renferme de plus curieux, et le pays de choses intéressantes.

Avant de commencer cette tournée, j'allai faire ma cour au roi et à la famille royale et dîner à Pilnitz, résidence d'été. Le château est célèbre dans nos annales et rappelle nos premiers troubles, et les projets insensés que les souverains de l'Europe conçurent contre notre indépendance et notre liberté, mais dont le résultat fut si loin de répondre à leurs espérances. Ce château, d'une construction bizarre, paraît peu agréable à habiter. Il se compose d'une suite de pavillons et d'appartements qui ne forment pas de système. De vastes carrés, dont le milieu est rempli de verdure, forment les alentours du château et présentent un spectacle agréable à la vue. Je trouvai le roi un homme instruit, poli, aimable, et toute la famille royale d'une grande bienveillance. Là est un naturaliste distingué, le prince Jean, son père, un poëte, et la princesse Amélie, un auteur dramatique dont les ouvrages ont du succès sur tous les théâtres de l'Allemagne. La famille royale était augmentée de l'archiduchesse Sophie, dont la vue me fut très-agréable. Comme mon séjour habituel à Vienne me met souvent dans le cas de la rencontrer, elle me traita avec une extrême bienveillance. Je vis aussi cette pauvre princesse Augusta, fille du feu roi, victime de sa fidélité à Napoléon. Elle me parla avec tristesse de l'époque où je lui avais été présenté, époque bien voisine des désastres qui devaient tous nous accabler.

On peut appliquer à la Saxe un proverbe italien qui semble avoir été fait pour les princes qui l'ont gouvernée: «_I principoni hanno soldati e cannoni, i principini palazzi e quadri._» Que de richesses accumulées dans cette ville; que d'objets d'art y sont réunis! N'ayant vu Dresde qu'au milieu des événements de la guerre, je n'en avais qu'une très-faible idée.

Je commençai par visiter la superbe galerie de tableaux qui s'y trouve et j'y consacrai trois jours.

Après la galerie de Paris et les deux galeries de Florence, celle des Offici et celle du palais Pitti, celle de Dresde est sans contredit la plus belle de l'Europe. Les plus rares chefs-d'oeuvre y sont réunis; mais on ne peut que déplorer le peu de soins qui préside à leur conservation. Plus de cinq cents tableaux de l'école italienne s'y trouvent réunis, et à leur tête on voit la célèbre Madone de San Sisto, l'un des plus beaux ouvrages de Raphaël. On ne peut se lasser de l'admirer. Aucune _Vierge_ de Raphaël n'a plus de dignité, de grandeur, et n'est, à mon avis, plus en harmonie avec la destination divine qu'elle a reçue. Celle de la Sedia a peut-être plus de douceur, mais elle est plus femme; celle de Dresde est plus divine.

Des Corrége admirables abondent dans cette galerie, et entre autres la _Sainte Nuit_, puis un _Saint Georges_, où la force et la grâce sont réunies. Paul Véronèse, dont le style est si pur, a fourni un grand nombre d'ouvrages, et l'_Adoration des Mages_ est sans doute un de ses chefs-d'oeuvre que j'ai vus et revus, et toujours avec le même plaisir. Les _Noces de Cana_, du même auteur; une admirable _Sainte Cécile jouant de l'orgue_, de Carlo Dolce; une superbe _Vénus_ de Palma Vecchio; la _Femme adultère_, de Marone; deux de Palma Vecchio; une _Esther à genoux devant Assuérus_, de il prete Genovese; un _Saint Matthieu l'Évangéliste_, d'Annibal Carrache; l'_Ascension de la Vierge_, du même auteur, sont les tableaux qui m'ont le plus frappé; mais il y en a encore un grand nombre qui sont dignes d'être comparés à ces chefs-d'oeuvre, il faudrait écrire un livre entier pour rendre compte de toutes ces richesses. Indépendamment de ces admirables tableaux de l'école italienne, il y en a aussi un grand nombre de très-estimés de l'école allemande, et entre autres d'Albert Dürer. Tout en appréciant beaucoup leur beauté, je me dispenserai d'en dire davantage ici: mais un voyageur amateur de peinture devrait consacrer au moins quinze jours à voir ces chefs-d'oeuvre pour les graver dans son souvenir.

J'allai visiter le trésor, objet digne de la plus grande curiosité. Nulle part il n'existe, réunies, autant de choses précieuses en objets d'or du moyen âge et des quinzième, seizième et dix-septième siècles. On y voit des vases de vermeil de la plus belle forme, des coupes de toutes les espèces et de toutes les dimensions. Parmi les choses curieuses, il y a un globe terrestre, soutenu par Atlas, monté sur un pied qui renferme une mécanique cachée, destinée à le mettre en mouvement. Le globe se divise, et la partie inférieure, servant de tasse à boire, vient se présenter d'elle-même successivement à chaque convive. On ne pouvait pas donner des dimensions plus grandioses à la débauche. On se rappelle que l'électeur de Saxe, roi de Pologne, était aussi remarquable par son faste que par ses moeurs dissolues.

Beaucoup d'ouvrages des premiers maîtres de la Renaissance sont dans cette collection, et entre autres des Benvenuto Cellini. Les diamants sont d'une rare beauté. Leur valeur, comme gage (car ils ont été plusieurs fois employés à procurer passagèrement des ressources financières), est de quatre millions, ce qui porte leur valeur marchande à six millions, ou vingt-quatre millions de francs. Le trésor de la couronne de France n'est estimé que quinze millions.

J'allai voir ensuite la collection des armes anciennes. Elle est complète et rangée avec art, et, comme tout le reste, sur une échelle immense. On voit dans cette collection les armures de tous les princes de la maison de Saxe qui ont régné, des garnitures de chevaux souvent en pierres de couleur, et en particulier un équipage de cheval très-beau, avec une paire de pistolets donnés par Louis XIV, un sabre et une armure de Sobieski. Ce sabre est d'une longueur démesurée et en même temps recourbé. Enfin on y remarque des souliers d'une Comnène et des hottes de Napoléon (placées sous verre).

Le conservateur prétend que les petites armes à feu ont été inventées à Dresde, et il montre un pistolet sans bois, qu'il assure avoir été le premier fabriqué. Le feu y prend par une forte friction d'une verge dans un canal étroit. Les pistolets et les fusils à rouet étaient à peu près dans le même cas; un mouvement rapide du cylindre sur des lames d'acier produisait des étincelles. Une princesse de Saxe, fille d'Auguste le Fort, a laissé à ce musée une partie de sa toilette.

Il me restait à voir les statues et la collection des porcelaines, réunies dans un palais dit du Japon, belle maison, située sur le bord de l'Elbe à Neustadt. Elle renferme quatre cents statues ou bustes, presque tous antiques. Ces divers objets ont été achetés fort anciennement et se composent d'abord d'une collection d'un premier cardinal Albani et d'une autre venant d'un cardinal Pignatelli. On me l'avait beaucoup trop dépréciée. J'y trouvai des choses fort belles, à mon avis au moins, mêlées avec un assez grand nombre de médiocrités. J'admirai particulièrement un groupe composé d'un hermaphrodite et d'un satyre; ils luttent ensemble, et l'hermaphrodite renverse le satyre: l'expression est vraie et énergique. Une statue rappelant la Vénus de Médicis et lui ressemblant à s'y méprendre, sauf les restaurations considérables dont elle a été l'objet, me plut beaucoup. Des bustes des empereurs Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, Lucius, une belle statue d'un faune dans l'attitude de verser à boire; de beaux bas-reliefs en bronze, des statues trouvées à Herculanum, les premières, dit-on, qui furent déterrées, ou pour mieux dire enlevées du bloc de lave qui couvre cette ville, complètent cette collection que, malgré son peu de réputation, j'ai eu un grand plaisir à visiter.

Je descendis pour voir les porcelaines placées dans la partie inférieure des bâtiments. On connaît la richesse, la variété et le nombre extraordinaire des pièces qui la composent. On trouve d'abord des porcelaines de la Chine et du Japon. Leur célébrité est résultée de ce qu'elles étaient anciennement les seules au monde. Elle est devenue ensuite un effet de caprice; car, comme objet d'industrie et avec les conditions mises à la bonne porcelaine, elles sont inférieures à tout ce qui se fabrique en Europe; mais les formes et la peinture sont remarquablement belles. Les plus admirables au monde sont celles de Saxe, dont la pâte est la plus fine et la plus douce. Viennent ensuite celles de Vienne et de Sèvres, qui sont aussi très-bonnes, et enfin arrivent celles d'Angleterre, qui ne sont guère que du verre et ne peuvent être comparées à aucune des autres.

La fabrique de Saxe est la plus ancienne de l'Europe. Elle fut établie à Dresde, en 1704, par Frédéric Becker, né en 1652, et peu après, en 1710, transportée à Meissen, où elle est restée depuis. D'abord on fit de la porcelaine rouge mat, et non vernie; ensuite de la porcelaine polie et vernie. En 1726, elle avait acquis sa perfection. En 1763, on inventa le biscuit, où le quartz est en plus grande quantité. Depuis cette époque, ce travail est resté constamment le même. On m'a montré la collection des roses bleues, achetées au roi de Prusse par Auguste, pour une compagnie de grenadiers. J'ai vu aussi de la porcelaine de la Chine du dixième siècle, semblable à celle d'aujourd'hui. Elle est d'un vert clair et faite au moule; les fleurs peintes ont un léger relief. J'ai appris en cette circonstance que jamais les Japonais n'emploient plus de deux couleurs pour peindre leur porcelaine: le rouge et le bleu, sans compter le blanc, qui est la couleur naturelle de la pâte. Ainsi, quand le vert, le jaune, le violet, se trouvent sur un vase venu de ce pays lointain, on peut être sûr qu'il est de fabrique chinoise.

Je ne voulais pas quitter Dresde sans parcourir les environs, et il me restait à visiter la Suisse saxonne et les établissements de Freyberg, si célèbre par son école et par les mines de cuivre et d'argent qui s'exploitent dans ces contrées par les meilleurs procédés connus.

On appelle Suisse saxonne le pays situé sur la rive droite de l'Elbe et s'étendant jusqu'à la frontière de la Bohême. Malgré sa physionomie pittoresque, ce nom est fort mal choisi, car on n'y trouve rien qui ressemble à la Suisse. Celle-ci se compose de chaînes de montagnes, et ici il n'y en a pas trace. Un plateau élevé constitue ce pays, et ce plateau, déchiré par les eaux, coupé dans différentes directions, présente de jolies vallées prises dans l'épaisseur du plateau, et non pas résultant de lignes de montagnes superposées. Les vallées de ce pays ne sont que de larges et longs fossés creusés par la nature, qui donnent cours à de belles eaux. La succession des siècles en a couvert les pentes d'une belle végétation et de belles forêts.

En me rendant à la Suisse saxonne, je remontai la rive gauche pour visiter le camp célèbre de Pirna, dont parle Frédéric, et où l'armée saxonne se renferma au moment où la guerre de Sept-Ans éclata. Je ne comprends pas comment il a été regardé comme inexpugnable. Aujourd'hui une armée aussi inférieure que l'armée saxonne devant l'armée prussienne n'y serait pas en sûreté. Au surplus, Frédéric avait du temps devant lui. Il comptait faire entrer dans les rangs de son armée les prisonniers saxons qui allaient tomber entre ses mains. Il était donc sage à lui d'éviter de les combattre et de tuer ces hommes qui devaient le servir, en sacrifiant ses propres soldats. Il fit bien d'attendre le moment où la faim les forcerait à mettre bas les armes.

De Pirna je me rendis à Koenigstein, forteresse imprenable, mais dont l'importance me paraît médiocre. Au dessus du plateau, dont le commencement est le Sonnenstein, s'élève un rocher de trois cents pieds, autour duquel on a construit un rempart qui suit ses sinuosités et bouche quelques crevasses. La surface a une superficie de quinze à dix-huit arpents, couverte de bois et de jardins. En sacrifiant les arbres, on pourrait y cultiver assez de pommes de terre pour assurer la nourriture de la faible garnison de cinq cents hommes nécessaire à sa défense. Un puits de sept cents pieds de profondeur, creusé dans le rocher, assure la possession de l'eau nécessaire. Le but particulier de cette forteresse est de maîtriser le cours de l'Elbe; mais elle est si élevée, que, malgré quelques batteries basses, malgré la disposition des affûts qui permet de tirer sous un angle considérable, au-dessous de l'horizon, elle gênerait médiocrement la navigation pendant le jour, et n'y mettrait aucun obstacle pendant la nuit. Ce fort est un coffre-fort où l'on peut mettre en sûreté ses richesses et placer des approvisionnements pour une armée qui opère. En 1813, une garnison française l'occupait, mais il ne fut pas dans le cas de jouer un rôle important.

De Koenigstein, je me rendis à Schandau, situé sur la rive droite de l'Elbe, bourg placé au milieu de la Suisse saxonne. Je visitai la charmante vallée de la Kreuzbach, qui rappelle celle de la Haute-Autriche et le voisinage du Danube. Schandau renferme des eaux ferrugineuses d'un goût très-prononcé. Parti de cette petite ville pour parcourir le pays, je remontai la vallée du Potenbach jusqu'au lieu où la Sebuste se joint à lui. La vallée, jusque-là, est fraîche et charmante, d'une faible largeur; la rivière serpente au milieu des plus belles prairies, en coulant constamment à plein bord, tandis que les pentes des coteaux bien boisées servent de cadre au tableau qui se déroule à la vue. Arrivé sur le plateau, presque partout horizontal, on voit une belle culture. Après en avoir traversé une partie, on rentre dans des ravins boisés que l'on franchit au moyen de ponts, et je suis arrivé en vue de la petite ville de Hokenstein, de l'autre côté du Potenbach qui coule au pied de rochers escarpés. Dans ce lieu, le vallon est si étroit, qu'il n'y a aucun chemin, même aucun sentier sur les bords. Cette vue est imposante et très-belle. De là nous avons rétrogradé pour aller gagner la Bastei. Au village de Radwald, nous sommes descendus par un ravin qui communique avec le vallon, et au milieu duquel coule un petit ruisseau dont l'aspect varié présente toujours un riant tableau. Après avoir passé sous le rocher connu sous le nom de l'Agneau, parce qu'il en a la forme, et le Frederichstein, et le Rosenberg, et le Canapé, nous avons gravi le rocher, pour arriver au lieu connu par le nom de Bastei, où se trouve une auberge située à l'extrémité du rocher. Quelques saillies permettent de voir l'escarpement, et de découvrir l'Elbe qui coule à son pied. Ce coup d'oeil est magnifique et mérite sa réputation.