Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 3
Parti du château dans l'après-midi, j'allai coucher à Toeplitz, et je m'arrêtai un moment le coeur serré et triste à Culm, lieu où commença la série des désastres qui nous accablèrent en 1813 et 1814. J'y revins quelques jours plus tard pour étudier, sur le champ de bataille même, l'histoire des événements de cette époque, et je ne négligeai rien pour reconnaître les lieux et constater les faits. Je n'en parlerai pas ici, ayant placé tout ce qui a rapport à cette partie de la campagne de 1813 dans les récits de mes _Mémoires_. Je dois dire cependant que je les ai retouchés et modifiés depuis les études que j'ai faites sur les lieux et les convictions que j'y ai acquises.
Toeplitz, ville charmante, située à deux lieues de Tetschen, est placée au milieu d'un magnifique vallon. Rien de plus riche, de plus riant et de mieux cultivé; il n'y manque que des eaux courantes. Les eaux thermales de Toeplitz sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en parler. Très-efficaces pour les rhumatismes et la goutte, elles sont fréquentées par des malades de toute l'Europe, mais particulièrement par les Prussiens, qui en sont les plus à portée. Le feu roi Frédéric-Guillaume, depuis plus de vingt ans, n'avait jamais manqué d'y venir passer un mois chaque année, il était plus souverain de ce territoire que l'empereur lui-même. Une foule de ses sujets, qui n'avaient pas la facilité de le voir à Berlin, s'y rendaient pour lui faire leur cour, et entre autres son beau-père, le comte de Harrach, père de la princesse de Lignitz, qui n'avait pas la permission d'habiter la capitale. Le roi se promenait dans les jardins du château, et à midi il tenait sa cour dans la grande allée, où chacun se rendait, et où l'on se formait en cercle.
Le roi me reçut avec la plus grande bienveillance et me traita avec beaucoup de distinction. L'habitation du prince Clary est belle, sans être magnifique. Les jardins sont d'une dimension suffisante, bien dessinés et bien plantés. Des sources mesquines alimentent des pièces d'eau assez grandes, mais dont l'eau n'est pas claire.
La princesse Clary, née Choteck, faisait très-bien les honneurs de Toeplitz, et se soumettait, je crois, avec un plaisir que je n'ai jamais compris aux exigences de la vie de cour que la présence du roi rendait nécessaire. À sa place je me serais fait bâtir une jolie et simple habitation à la maison de chasse, située à une lieue. J'y aurais résidé habituellement et je serais venue de temps en temps au château de Toeplitz pour y tenir mes grands jours.
Je visitai les environs de Toeplitz, et d'abord j'allai voir Bilin, immense et vilain château, appartenant au prince de Lobkowitz. Une chose qui vaut mieux que son habitation, c'est une source d'eau gazeuse, qui lui rend assez d'argent. On vient la boire sur place, et il en expédie environ cent mille bouteilles par an. Ce qui n'est pas bu est employé à extraire de la magnésie. À cet effet, on remplit de grandes chaudières à évaporation. On allume le feu sous les chaudières, et on les tient pendant quatre semaines en évaporation, en remplaçant chaque jour l'eau évaporée par de l'eau nouvelle. Après ce temps, on arrête le feu, et on place cette eau ainsi enrichie dans des cuves. En peu de moments la magnésie se précipite et l'on décante. La pâte est placée dans des formes de bois, et, quand elle est sèche, on livre la magnésie au commerce. Cette industrie facile donne au prince un revenu de vingt-cinq mille florins. Un autre établissement, formé aussi à Bilin par le prince de Lobkowitz, et qui prospère, sans être arrivé à la perfection, est une manufacture de sucre de betteraves qui se lie d'une manière utile à la culture des terres voisines qui lui appartiennent.
J'allai visiter le magnifique château de Duchs, appartenant à un comte de Waldstein, de la famille du Waldstein dont le nom est historique. Dans la cour se trouve un bassin orné d'un groupe très-beau, construit avec le bronze des canons pris aux Suédois. Le château renferme de superbes tableaux, une belle bibliothèque et une collection d'objets de prix. De ce château, il y a quelque vingt ans, était bibliothécaire le célèbre aventurier Casanova, qui a écrit des mémoires forts licencieux, mais très-amusants.
Pendant mon séjour à Toeplitz, je renouvelai connaissance avec le maréchal Paskewitch. Je le vis beaucoup, et nous nous convînmes réciproquement. Sa conversation m'intéressait extrêmement. Je lui trouvai une grande simplicité et une netteté dans les idées qui me frappa. Les récits de ses campagnes en Perse et en Turquie ont rempli beaucoup d'heures, qui m'ont paru très-agréables. C'est un homme distingué qui, je crois, mérite la réputation dont il jouit; chose rare dans tous les temps, et peut-être plus aujourd'hui que jamais! Quand il parle guerre, il est dans son élément, et sa bonne foi en racontant est surtout remarquable. Le maréchal Paskewitch est né, en 1782, à Pultawa, lieu célèbre dans l'histoire de Pierre le Grand.»
Je partis de Toeplitz pour Carlsbad; mais en m'y rendant je me détournai pour aller voir la principale terre du prince de Metternich, Platz, où il possède des établissements métallurgiques, de grandes forêts, des mines de fer très-riches et de bonne qualité. Des houillères voisines lui donnent du charbon fossile au plus bas prix. Un haut fourneau qui fait de la sablerie et une douzaine de marteaux étaient en activité. Jamais établissement n'a été dans des conditions naturelles plus favorables, mais jamais aussi on n'en a tiré moins de parti. Son fourneau ne donnait presque aucun produit par l'ignorance et le peu de zèle de ses employés. Le jour où il aura un homme capable, il se créera dans cette terre d'immenses revenus. Cinquante-six villages dépendent de cette seigneurie, autrefois domaine des Célestins. Le château se compose d'un immense et magnifique couvent.
J'arrivai le 20 juillet à Carlsbad. Cette ville, qui est peu ancienne, est bâtie dans un vallon étroit qui rappelle celui de Plombières, dans les Vosges. Une longue descente amène du plateau dans le fond de la vallée, et les flancs des montagnes ainsi que leurs sommets sont couverts de bois qui, traversés par de beaux chemins, offrent des promenades charmantes en vue des bords de la rivière. Les points les plus élevés sont la croix sur la rive droite, et le saut du Cerf sur la rive gauche. On dit que Charles IV, chassant dans ce pays un cerf qu'il poursuivait, fut forcé de se précipiter du haut d'un rocher et tomba dans la vallée. Cette circonstance y fit découvrir les sources d'eaux chaudes qui s'y trouvent. Elles sont toutes de même nature, mais avec des degrés de force différents. Elles renferment du carbonate de soude et plusieurs autres substances. Elles ressemblent aux eaux de Vichy, en Bourbonnais. La source principale, celle de Sprugl, a une température de 59° et se boit à cette chaleur. Elle sort verticalement avec violence et jaillit d'une manière inégale, mais périodique. Des espèces de pulsations se succèdent, croissent et forment une série qui recommence de la même manière. Sa saveur est nulle, mais sa puissance est très-grande. Elle agit avec efficacité dans les embarras du foie, et produit des miracles quand on en a vraiment besoin; mais elle peut être aussi très-funeste. Elle cause quelquefois des congestions cérébrales et des attaques d'apoplexie. Au moindre vertige, il faut en suspendre l'usage, sous peine de mourir promptement.
Cette source a présenté un phénomène qui prouve l'étendue des communications souterraines de notre globe. Lors du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, elle s'arrêta tout à coup, et son cours fut suspendu pendant vingt-quatre heures.
Je trouvai beaucoup de monde de ma connaissance à Carlsbad, et la présence de quelques amis que j'y rencontrai me causa un grand plaisir. Carlsbad est entouré de fabriques dans toutes les directions. On en voit d'importantes. Il y a une fort belle fabrique de porcelaines, située à une lieue dans la vallée; mais une autre plus belle et plus considérable est placée à Elbogen, petite ville très-pittoresque, située sur le chemin d'Égra. Toutes ces manufactures sont élevées avec économie. Aucun luxe de construction ne s'y remarque; aussi prospèrent-elles.
La composition de cette porcelaine est parfaite, et peut être comparée à ce qu'il y a de mieux en Europe. On sait que plus la proportion d'alumine est forte et moins il y a de silice, plus la porcelaine est parfaite. La porcelaine est un sel double d'alumine, de silice et de potasse. Les procédés de fabrication sont les mêmes que partout; mais on emploie pour certains objets de très-grande dimension, pour les vases qui sortent de grandeur ordinaire, un procédé qui mérite d'être connu. Un moule fait en plâtre se compose de deux parties, qui se joignent hermétiquement. On emplit le vase d'une pâte liquide et, au bout de quelques minutes, on le vide. Toute la partie liquide qui a touché le moule s'est solidifiée, le plâtre du moule ayant absorbé l'eau de la pâte. On donne au vase l'épaisseur que l'on veut, en augmentant le temps pendant lequel on laisse la pâte liquide dans le moule; mais tout cela est l'affaire de quelques minutes. Quand il est suffisamment sec, on sépare les deux parties du moule et on cuit le vase. La porcelaine faite ainsi est seulement un peu moins douce; mais, pour en déguiser les inconvénients, on polit l'ouvrage extérieurement avant de le mettre au feu, quand la pâte est encore un peu molle, avec une règle flexible et à la main. À Elbogen, j'ai vu imprimer sur porcelaine; le procédé est simple et ingénieux.
On opère sur le biscuit qui n'a été qu'au dégourdi et qui est encore poreux. On se sert d'un papier fort, enduit d'un mastic. On imprime sur le mastic au moyen d'une plaque gravée en cuivre. L'impression faite, l'empreinte prise se trouve présenter l'image renversée; mise sur le biscuit, elle se trouve redressée. Le papier se détache par le lavage, sans emporter la moindre parcelle de la couleur entièrement absorbée par le biscuit. Le vernis est donné ensuite et l'objet est cuit. Si on y ajoute un petit filet d'or, il faut cuire de nouveau. On sait que, pour dorer, on dissout l'or dans l'eau régale, puis on le précipite avec du sulfate de fer. Il en résulte une matière noire qui, combinée avec de l'huile, donne la couleur dont on se sert. Exposé au feu et bruni à la main, l'or est mis à nu et reprend sa couleur et son éclat.
Arrivé à Égra, j'allai visiter la chambre où Waldstein fut assassiné à l'insu de ses gardes. La maison est restée la même, et l'on montre encore par quelle issue les assassins pénétrèrent jusqu'à lui. Ce logement n'était guère en rapport avec ce qu'on nous raconte de son faste. On m'a montré aussi à la maison de ville l'une des deux hallebardes qui servirent à le tuer; l'autre est à Duchs. On a conservé également à la maison de ville l'épée qu'il faisait porter devant lui. J'allai coucher à Franzensbad, situé à deux lieues d'Égra. L'établissement est frais et bien planté, mais placé au milieu d'une immense plaine triste et monotone. Il y a sept sources, toutes froides, gazeuses et ferrugineuses. On les dit salubres comme moyen tonique. On les boit et on prend aussi des bains, avec les eaux seules ou bien avec des boues de marais fortement imprégnées de ces gaz, et dont le mélange est fait après avoir suffisamment chauffé l'eau. Une chose nouvelle pour moi et dont je n'avais jamais entendu parler, ce sont les bains de gaz. Il y a des ouvertures d'où un gaz abondant, venant par-dessous terre, est conduit par des tuyaux à robinet dans des baignoires fermées, où on le reçoit et où l'on se soumet à son action.
Les environs de Franzensbad ou Francisbad présentent deux choses remarquables. Une partie de la plaine est composée d'enveloppes d'animaux microscopiques, qui forment un sable impalpable de phosphate calcaire. Il est de même nature que celui des environs de Postdam, en Silésie, et des bords de la mer Glaciale. Les Lapons le font entrer en partie dans la fabrication de leur pain. L'autre chose, c'est le cratère d'un volcan éteint, qui semble avoir été un volcan sous-marin. À une distance assez considérable autour de lui, le terrain ne se compose que des cendres qu'il a vomies.
Je partis de Franzensbad pour me rendre à Koenigswart, château du prince de Metternich, où il m'avait donné rendez-vous. Je trouvai le pays mieux que sa réputation ne me l'avait fait supposer. Il est sévère, mais il a du mouvement; les montagnes sont bien boisées; tout est cultivé dans les plaines. Une eau abondante et réglée arrose de très-belles prairies.
Le château est vaste, mais sans aucune architecture; c'était autrefois une espèce de grande ferme. Le prince de Metternich l'a fait réparer, augmenter, embellir, et c'est aujourd'hui une habitation bonne et convenable. Elle se compose d'un corps de logis et de deux ailes formant le fer à cheval. Chaque aile est terminée par deux tours carrées qui viennent d'être élevées. La maison était couverte en bois; on y a substitué une couverture en tôle. Une fort belle chapelle, d'un bon style et très-grande, a été également construite par le prince. Elle est ornée d'objets d'art et renferme des dons pieux du pape, entre autres le corps d'un saint martyr contenu dans un très-beau sarcophage fait avec du granit provenu des débris de l'église Saint-Paul hors des murs, qui fut brûlée il y a quelques vingt années. L'intérieur du château est sans luxe, mais confortable.
Les jardins sont beaux, et, le prince n'ayant pas tenu à les enclore, on a eu toute facilité pour les créer. On a pu se dispenser de former des réunions qui auraient été nécessaires. Le prince s'est contenté de faire construire de belles allées, de faire planter beaucoup d'arbres, et de régler les eaux par des retenues et des canaux qui les distribuent convenablement. Chaque jour les embellissements augmentent, et ils peuvent être sans limites, puisque, par le système suivi, on peut s'étendre autant qu'on le veut. De très-belles pièces d'eau, de différents niveaux, occupent les environs immédiats du château. Une ligne de rochers granitiques situés au midi, dont le sommet et les pentes sont couverts de superbes arbres, dont les masses sont traversées par de belles allées, offre une promenade charmante où le soleil ne pénètre jamais. Une croix, objet de dévotion pour toute la contrée, existant de tout temps, est placée sur le haut du plateau en face et au-dessus de la maison. De nombreux pèlerins s'y rendent chaque jour dans la belle saison et viennent y prier. Ils psalmodient en s'y rendant et en traversant les jardins. Je ne sais si, à la longue, ces nombreux visiteurs ne finiront pas par importuner; mais momentanément ces actes de piété et ce mouvement donnent à cette localité une physionomie particulière qui n'est pas sans quelque charme. Cette croix est couverte par un arceau gothique; deux autres en face, ouverts et garnis de lianes, servent aux pèlerins. Beaucoup d'_ex-voto_ y sont suspendus, et, rappelant les bienfaits reçus, attribués à la puissance des prières faites au pied de cette croix, ils donnent de la confiance à ceux qui souffrent. On vient de loin la visiter.
En général la population des États autrichiens est très-portée à des actes de piété, qui peut-être ne sont pas toujours en harmonie avec les bonnes moeurs; mais chacun fait ce qui lui plaît, et personne ne blâme ni ne ridiculise des actions dont l'apparence au moins est toujours pure. On ne trouve ni extraordinaire ni mauvais que l'homme, dont la vie est toujours si remplie de peines cherche le moyen de les soulager et choisisse ceux que son coeur lui inspire.
Je passai près de quinze jours à Koenigswart. La vie y est agréable et remplie de liberté. Le prince de Metternich est le plus agréable maître de maison que je connaisse; son château ne désemplissait pas de diplomates, arrivant pour l'entretenir d'affaires, et de gens considérables, qui, des eaux voisines, venaient sans cesse le visiter.
Marienbad, situé à deux lieues et aux confins mêmes de la terre de Koenigswart et aux limites du Thiergarten, fournissait surtout un grand nombre de visiteurs. J'allai plusieurs fois voir ce séjour charmant, chaque année le rendez-vous de la meilleure compagnie de l'Europe. C'est une toute nouvelle création qui appartient à l'abbaye de Toepel. Un bassin circulaire, environné de bois, situé au pied des montagnes, en arrière d'un défilé, en forme l'emplacement. À la circonférence sont bâties les maisons, et au milieu se trouve un jardin public bien planté. Plusieurs sources d'eau gazeuse et ferrugineuse froides en sont la richesse. Une quantité énorme de ces eaux s'exporte, et cette petite localité, qui était naguère un marais, est le principe d'un revenu très-considérable que l'on évalue à plus de trois cent mille francs. Tout le pays est rempli des mêmes richesses d'eaux minérales. Dans le seul territoire de la terre de Koenigswart, on compte deux cent vingt-cinq sources de différentes qualités.
Elles peuvent devenir d'un riche produit. Il faudrait seulement créer des établissements pour les administrer et recevoir des étrangers, et ensuite les mettre en réputation au moyen de médecins estimés.
Le prince de Metternich a un goût décidé pour les collections. Les objets d'art curieux lui plaisent, et, quand il est en mesure de le faire, il ne manque jamais de les acquérir. Beaucoup de choses rares se trouvent dans son musée de Koenigswart; mais ce goût décidé a donné lieu à une circonstance fort bizarre.
Le bourreau d'Égra, par un caprice singulier, avait aussi le goût des médailles et des monnaies antiques. Il avait passé sa vie à en former une collection, particulièrement de toutes celles qui se rattachent à l'histoire de Bohême. Le prince de Metternich, qui en fut informé, lui fit proposer de la lui vendre, et cet homme consentit à la lui céder pour une rente viagère, à condition qu'il suivrait ce trésor, objet de son amour et de ses soins; qu'il en serait le gardien et deviendrait le démonstrateur de son cabinet. Le marché fut conclu et le bourreau d'Égra, passé au service du prince, vint habiter son château. Le prince m'avait dit un jour qu'il avait cet homme pour son commensal et son serviteur, et j'avais cru longtemps à une plaisanterie de sa part; mais je trouvai effectivement l'ancien bourreau en fonction d'antiquaire chez lui. C'était, au surplus, un fort bon homme, qui avait apprécié son métier d'une manière tout à fait particulière. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de l'approcher; ce contact me faisait une espèce d'horreur. Petit à petit, mes préventions s'effacèrent, et j'en vins jusqu'à lui parler de ses anciennes fonctions, sur lesquelles il donne volontiers tous les détails qu'on lui demande. Ses anciens instruments de supplice sont là classés et servent à ses explications. Sur l'observation que je lui fis de la répugnance qu'un homme tel que lui devait avoir éprouvé quand il était chargé d'ôter la vie à l'un de ses semblables, il me répondit avec chaleur que ses fonctions étaient augustes. Il était la loi vivante et se trouvait dans une bien meilleure condition qu'un juge criminel qui peut condamner un innocent. Lui ne pouvait se tromper dans l'exécution de ses devoirs. Cet homme singulier était un descendant direct du célèbre Jean Huss, brûlé à Prague à l'époque de la Réforme pour crime d'hérésie, et il approuvait beaucoup le traitement qu'avait subi son aïeul.
De Koenigswart je partis pour la Haute-Autriche, en prenant la route de Pilsen, et j'allai faire une visite au comte et à la comtesse de Staremberg dans leur château de Hans, belle et noble habitation, bien tenue, mais sans luxe, et située dans le plus délicieux pays du monde. Rien de comparable à la Haute-Autriche, car on y trouve réunis les avantages qui, ailleurs, sont presque toujours séparés. Un pays pittoresque est ordinairement pauvre; un pays riche est monotone. Ici les plus beaux accidents d'une nature variée offrent aux yeux de magnifiques paysages, et partout on voit des prairies, de la verdure, de la richesse. Aucun paysan en Europe ne saurait être comparé à ceux de cette contrée. Un village ne s'y compose pas d'un amas de vilaines maisons, mais d'un territoire où les habitations des cultivateurs sont éparses dans la campagne et placées sur la terre même que les propriétaires cultivent. Souvent une de ces maisons a douze croisées de façade; quarante ou cinquante arpents de terre admirablement cultivés l'environnent, et une palissade, qui forme un enclos de ce domaine, la sépare de la campagne environnante. Souvent le sol est mauvais; mais, à force d'engrais et de soins, on obtient des récoltes magnifiques. J'ai vu, à cet égard, des prodiges incroyables. Enfin il y a tel simple paysan qui a un revenu de deux mille florins, indépendamment de la consommation en nature nécessaire à l'entretien de sa famille.
En opposition de ce tableau, on est frappé du degré d'abaissement où est tombée la grandeur déchue des seigneurs. De très-belles habitations rappellent ce qu'ils étaient autrefois; mais, aujourd'hui, ces vestiges d'une puissance évanouie sont bien souvent une charge au-dessus de leurs forces. Il est telle terre dont les revenus entiers suffiraient à peine au seul entretien du château. Marie-Thérèse, qui avait une prédilection marquée pour la Haute-Autriche, supprima une grande partie des corvées, les réduisant à seize par an, et son influence détermina les seigneurs à se dessaisir de leurs biens-fonds pour y placer des paysans.
Il est résulté de la succession des années que les redevances et les bois ont seuls formé les revenus des seigneurs. Partie des redevances est même payée aux seigneurs, en papier, tandis que ceux-ci sont tenus de payer en argent au fisc l'impôt qui y correspond; chose d'une injustice tellement monstrueuse, qu'il est presque incroyable qu'elle ait été commise et puisse encore subsister. De cette manière, il est tel seigneur qui paye plus qu'il ne reçoit et serait plus riche s'il abandonnait à l'État sa propriété. Je passai quelques jours à Hans d'une manière pleine d'agréments. Le général de Staremberg, bon soldat, franc, ouvert, loyal et grand chasseur, m'entraîna dans des expéditions qui me rappelèrent les goûts de ma première jeunesse. La comtesse de Staremberg, née comtesse de Kaunitz, est arrière petite-fille du grand ministre de Marie-Thérèse. C'est une femme aimable et spirituelle. Quelques personnes du voisinage ajoutaient à l'agrément de nos soirées.
Une autre habitation charmante des environs est le château de Schwerberg et un autre bien plus grand, bien plus beau, un des plus remarquables châteaux féodaux qui existent au monde, est celui de Weinberg, appartenant tous deux à la famille de Türheim, famille noble et d'une grande ancienneté, devenue pauvre. Ces deux châteaux furent plusieurs fois l'objet de nos excursions. Mais je dois encore parler d'un autre château en ruine, Riesenstein, appartenant, et venu par héritage, au comte de Staremberg, et qui est le sujet d'une chronique intéressante.