Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
Part 27
Je reçois également la lettre que vous m'écrivez avec le projet de traité que le roi vous a envoyé. Vous sentez que cette idée est une folie. Cependant envoyez un agent auprès de ce traître extraordinaire, et faites un traité avec lui en mon nom. Ne touchez au Piémont ni à Gênes, et partagez le reste de l'Italie en deux royaumes. Que ce traité reste secret jusqu'à ce qu'on ait chassé les Autrichiens du pays, et que vingt-quatre heures après sa signature le roi se déclare et tombe sur les Autrichiens. Vous pouvez tout faire en ce sens; rien ne doit être épargné dans la situation actuelle pour ajouter à nos efforts les efforts des Napolitains. On fera ensuite ce qu'on voudra, car après une pareille ingratitude et dans de telles circonstances rien ne lie.
Voulant l'embarrasser, j'ai donné ordre que le pape fût envoyé par Plaisance et Parme aux avant-postes. J'ai fait écrire au pape qu'ayant demandé, _comme évêque de Rome_, à retourner dans son diocèse, je le lui ai permis. Ayez donc soin de ne vous engager à rien relativement au pape, soit à le reconnaître, comme à ne pas le reconnaître.
Votre affectionné père,
NAPOLÉON.
Nº XXX.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.
Mantoue, le 16 mars 1814, au soir.
Les dernières lettres de Paris nous donnent quelque espoir de paix, et on m'assure que tout devait être terminé le 18. Espérons qu'avant le 1er avril notre sort sera entièrement terminé; car tu ne pourrais pas attendre plus longtemps à te fixer un lieu définitif de tes couches, et, si alors tu peux réellement encore voyager, nous choisirons une petite ville du midi de la France. Mais tout cela dans le cas où rien ne finirait, et cela n'est pas possible.
Nº XXXI.--LE MÊME À LA MÊME.
Mantoue, le 19 mars 1814, au soir.
Ma bonne Auguste, je te renvoie la lettre de l'Empereur, et j'y joins celle qu'il m'a adressée sur le même sujet; elles prouvent bien qu'il se repent de ce qu'il nous avait écrit primitivement pour ton départ. L'Empereur m'envoie en chiffres l'autorisation de m'arranger avec le roi de Naples; cela est trop tard, je crois; il y a trois mois que je la demande; mais enfin j'essayerai. Ne parle de cela à personne, car le traité doit être secret.
Nº XXXII.--LE MÊME À LA MÊME.
Mantoue, le 23 mars 1814, au soir.
Je te répondrai demain sur tes idées de rester à Alexandrie ou à Mantoue pour tes couches. Cette dernière idée me sourit beaucoup au premier abord; il y aurait pourtant de terrible l'idée de te laisser sans aucune espèce de communication, si je me retirais. Ce matin je suis très-occupé car j'ai à rendre compte à l'Empereur des tentatives faites auprès du roi de Naples. Après avoir donné les plus grandes protestations d'amitié et d'attachement à l'Empereur, il prétend m'obliger à faire passer les Alpes à toutes les troupes françaises, et alors, dit-il, il s'entendra avec moi. Comme je connais l'homme, tu sens bien que je ne me mettrai jamais en position d'être à sa discrétion.
Quel épouvantable traître!
Voici la note de M. de Blacas fils:
«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi Louis XVIII, voici l'entière vérité:
«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut confiée à M. de Belleville qui donna une décharge signée de lui et _approuvée_ par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de 1815 à 1824, qui portent tous le _vu et approuvé_ de la main du roi Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre après la Révolution de 1830.»
FIN DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE VINGT-CINQUIÈME.--1835-1838.
Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en Russie.--Le savant Fossombroni.
Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de Leonor-Hain.
Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique Koeklin.--Château de Tetschen.
Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de Platz.--Carlsbad.--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad. --Riesenstein..
Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de bataille de Lowositz.
L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son caractère.--Pilnitz.
Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein. Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.
LIVRE VINGT-SIXIÈME.--1839-1841.
Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali. Confidences. 108
Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.
Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.
Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et de la politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne parle traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.
Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec l'Égypte.--Appendice.
CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME
Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf.
Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha.
Observations du maréchal sur cette bataille.
LIVRE VINGT-SEPTIÈME.--1841.
Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa famille.--Ses embarras.--Anecdotes.
Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.
Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.
Chioggia.--L'Adige.--Digues.
Le Pô.
Bologne.--Peintures.
Florence.--Tableaux.
Gênes.
MÉLANGES.
Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1831).
Promenades dans Rome.
Des révolutions et des circonstances qui les amènent.
Des vertus des peuples barbares.
Notes relatives à quelques passages des _Mémoires_ du duc de Raguse concernant le prince Eugène et M. le duc de Blacas.
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.